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En lisant en écrivant : lectures versatiles #11

Lola Lafon évoque la plongée en enfer d’une jeune fille victime d’un réseau pédophile et les différentes étapes du mécanisme pervers mis en place par les pédophiles, séduisant jusqu’aux parents pour favoriser leur aveuglément. Elle décrit également avec justesse le traumatisme vécu par les adolescentes victimes, la dépression, le renversement de la violence subie en sentiment de culpabilité. « Ce n’est pas ce à quoi on nous oblige qui nous détruit, mais ce à quoi nous consentons qui nous ébrèche ; ces hontes minuscules, de consentir journellement à renforcer ce qu’on dénonce. » Au-delà de l’histoire centrale autour du réseau, il y a un travail autour des corps et de ce que la danse exige de ceux et celles qui la pratiquent. Un livre incontournable sur le consentement, les remords et le pardon.

Chavirer, Lola Lafon, Actes Sud, 2020.


Extrait du texte à écouter sur Anchor




« Lara se targuait d’être dotée d’un don d’anticipation, lequel, le plus souvent, ne donnait lieu qu’à de pesantes anxiétés : elle allait dîner chez ses parents, s’annonçait à l’interphone d’un “c’est moi, maman” enjoué, et la mort à venir de sa mère lui montait au cœur.
Au premier baiser d’un garçon, Lara visualisait la rupture. Quand le chien de sa cousine se lovait contre elle, Lara frissonnait : ce regard confiant de l’animal s’adresserait bientôt au vétérinaire qui lui ferait la piqûre terminale.
Mais lorsqu’elle fit la connaissance de Cléo, Lara ne pressentit rien ; rien de ce qui, trois mois plus tard, ressemblerait à une évidence. Des semaines durant, Lara s’agaça d’une colocataire malaisée à cerner. Puis, sans étapes, ni avancées, soudain rien ne fut pareil.

Lara avait envie de parler de Cléo à tous. Mais pas en s’en plaignant à sa façon habituelle. Elle avait envie de raconter Cléo, d’en porter le drapeau.
Ces danseurs-là, qui travaillaient pour des émissions de variétés, étaient des ouvriers de l’art, sans gloire, expliquait-elle à son entourage. Les spectateurs ne s’attardaient pas sur eux. Personne n’écrirait d’articles élogieux sur Cléo. Et le plus beau, s’emballait Lara devant ses amis déconcertés, c’était que Cléo s’en fichait. Alors que tous, dans la compagnie de Malko, étaient formidables. Finalement, lui fit remarquer une amie, Lara était très “varièt’ paillettes”.
À quel moment les lettres du prénom de Cléo s’immiscèrent-elles partout en un Scrabble joyeux ?
On disait pied, Lara entendait jambe, collants noirs, cléo. On disait douleur, elle pensait camphre, pommade, salle de bains, cléo cléo. On servait à Lara un thé trop infusé : cléo, le matin, qui oubliait la passoire dans la théière. Des copines féministes prenaient la tête d’une manif, leur banderole citait Emma Goldman “Si je ne peux pas danser, ceci n’est pas ma révolution” : cléo cléo cléo.
On était en mars, l’appartement était devenu un théâtre où se déroulaient de courtes et anodines saynètes : le samedi vers minuit, avec l’attention d’une épouse de téléfilm, Lara l’attendait, l’accueillait, s’enquérait de la soirée de Cléo. La choré ? Difficile ? Le chanteur ? Sympa ? Et Drucker ? De bonne humeur ?
Assise sur la cuvette des WC en petite culotte, les sourcils froncés, jambes entrouvertes, Cléo appliquait un onguent sur les traces bleues laissées par les doigts de son partenaire. Lara l’avait remarqué ! Ce danseur au crâne rasé l’avait soulevée avec une brutalité incroyable !
Connaître les coulisses lui assurait une place à part, elle n’était pas dupe de la Cléo à faux cils qui draguait la terre entière.
Toutes deux assises en tailleur sur le lit, Lara brossait une à une, précautionneusement, les mèches engluées de gel pailleté. Cléo s’impatientait : que Lara tire donc un bon coup, on n’allait pas y passer la nuit. Le lundi soir, après un dimanche de repos, Cléo lui tendait sa jambe, Tire-moi les jambes, ordonnait-elle. Lara s’emparait de sa cheville et montait lentement la jambe de la danseuse. Cléo prenait appui d’une main sur l’épaule de Lara, Cléo, de près, avait les cils fins et raides d’une petite fille.

Et finalement, c’était arrivé. L’air froid entrait par la fenêtre entrouverte de la chambre et tout le reste faisait une pause, comme si le quartier entier retenait sa respiration, plus d’avions ni de passants qui se hélaient en sortant du bar en bas de la rue, plus de bus ni de sirènes ni de bourdonnements de frigo, une éclipse. Lara était étendue sur le ventre, Cléo à califourchon sur ses fesses lui massait ses trapèzes douloureux, le cerveau de Lara butait sur un embouteillage d’images, la main de Cléo sur ses omoplates, la main de Cléo sur ses flancs, au creux de l’aisselle, Lara voyait le moment tout entier comme un nuage statique, un présent gigantesque.
Cléo se soulève à peine, Lara se retourne, puis du bout des orteils jusqu’à la paume des mains, ses seins contre les siens, Cléo la recouvre, ses hanches contre celles de Lara, qui s’ouvre, elle se coule au ventre de Cléo.

C’était la première fois, murmura-t-elle. Et Cléo, souriante : Tant mieux. Alors Lara : pour elle c’était banal ? Il y en avait eu beaucoup, des filles ? Laquelle ? Mélanie la peroxydée ?
Ta peau, c’est un scandale, disait Lara, la joue posée au creux de l’aine de Cléo dont le silence accentuait l’emphase de ces mots, mais ce n’était pas grave. Qu’avait-elle fait de son corps, de son sexe, toutes ces années ?
Les jambes de Cléo étaient marquées d’ecchymoses, des nuances de bleu : Lara suivait de l’index la corne du talon rêche, les cuisses à l’odeur d’arnica, ce bombé du quadriceps, elle immobilisait Cléo, son genou glissé entre les cuisses chaudes de la danseuse, le nez dans son cou, le souffle coupé, le plaisir surgissait sans préambule, la traversait.

Cléo apportait son thé au lit à Lara avant de partir au cours, elle lui achetait le pain au seigle et au miel dont elle raffolait, lui massait les pieds après son service au salon de thé, riait aux imitations que Lara faisait de Delphine. Cléo disait comme tu veux, tout me va, lorsque Lara proposait de choisir entre deux films, deux expos.
Cléo qui venait de fêter ses vingt-sept ans, sept de plus que Lara, était une môme. Qui pouffait lorsqu’elle prononçait le mot “chatte”. Qui faisait des paris stupides : chiche qu’elle demanderait une “braguette” à la boulangerie. Qui était incapable de prévoir ce qu’elle allait faire cet été, c’était “trop loin”. Qui se déshabillait en jetant ses habits en tas, sa chambre était un foutoir d’ado, maugréait Lara en trébuchant sur une serviette roulée en boule ou un magazine.
C’était mignon cette façon qu’avait sa coloc de dire “envoir” pour “au revoir”, avait fait remarquer Ivan, un camarade du collectif. Lara l’avait rabroué, se moquer de fautes de langage, c’était du mépris de classe. Elle, elle corrigeait avec douceur la danseuse, au-re-voir. Et on ne disait pas “ramener du café” mais “rapporter”.

Cléo avait vaguement mentionné qu’elle avait grandi en banlieue est. Lorsque Lara s’était enquise des “conditions de vie” de ses parents, Cléo s’était esclaffée : on avait prononcé le mot “banlieue” et donc Lara imaginait des tours et des dealers. Les appartements des HLM de Fontenay étaient spacieux et lumineux, sa mère était vendeuse dans une boutique de vêtements à Paris, son père, lui, avait eu du mal à retrouver du travail après son licenciement, aujourd’hui il travaillait au stock chez Carrefour. Cléo admirait sa mère qui se défonçait : tu ressortais de sa boutique avec un pull même si tu n’avais pas l’intention d’acheter.
Ce vocabulaire de combat de la danseuse mettait Lara mal à l’aise, elle levait les yeux au ciel, pitié, pas de Bernard Tapie dans son lit. Comme cette façon qu’elle avait de se planter devant le miroir en pied du salon, se faisant face comme on prend connaissance d’un ennemi : feignasse mollasse.
La violence verbale de Cléo tournoyait, s’abattait, n’épargnant que Malko : tel cameraman n’avait qu’à crever la gueule ouverte, qui faisait, sans la prévenir, des gros plans sur ses seins. Heureusement que Malko était là pour veiller sur elle. Tel animateur était un porc à éviscérer, qui couvrait de compliments les danseuses qu’il notait de un à dix à la cantine de TF1 une fois qu’il avait couché avec elles. Mais Malko l’avait à l’œil.
Lara raillait la vénération de Cléo pour celui qu’elle appelait le “patron”, Cléo avait protesté : c’était un maître. Pas un patron. Et par ailleurs, ses parents vénéraient Tapie. »

Chavirer, Lola Lafon, Actes Sud, 2020.

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