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Assemblage (texte et vidéo) de Pierre Ménard

La forme détournée de l’abécédaire est un genre voué à la célébration de l’acte créateur (le livre des livres). Cette année j’ai décidé d’aborder l’abécédaire par la vidéo. Deux fois par mois, je diffuserai sur mon site, un montage d’extraits de films (à partir d’une sélection d’une centaine de mes films préférés : fiction, documentaire, art vidéo) assemblés autour d’un thème. Ces films d’une quinzaine de minutes seront accompagnés sur le site par l’écriture d’un texte de fiction.

Ce projet est un dispositif à double entrée : un livre et un film. Le film est un livre. Le livre est un film. Ce livre dit qu’il est à voir, ce film montre qu’il est à lire.

Z comme Zoo : la vidéo



Minute papillon

La rue était calme ce matin-là, déserte. Il faisait chaud, très lourd. L’air était rare, étouffant. Les ombres du midi semblaient se ramollir sur elle-même et fondre autour des rares silhouettes alanguies. C’est le moment qu’il avait choisi pour sortir de chez lui et se promener.

Alors qu’il marchait nonchalamment sur le trottoir, les mains le long du corps, incapable de se déplacer autrement, il mesurait le moindre de ses gestes, économisant sa foulée, la respiration haletante, il transpirait. Les yeux baissés, il avançait tout doucement, amorphe et ramolli, le regard vide, distrait, l’uniformité du bitume le faisait légèrement vaciller. Il ne perdait pas pied ni l’équilibre mais un instant ses repères se distendirent et le troublèrent.

Il venait de voir tomber une forme imprécise à quelques mètres de lui, sans doute en provenance d’un balcon mais il n’en était absolument pas certain. Depuis plusieurs jours il lui arrivait régulièrement d’avoir des scintillements sous les paupières comme lorsqu’on ferme fortement les yeux, des points lumineux aux couleurs changeantes qui tournoyaient, endiablées. Il ne parvenait pas à s’en défaire.

C’était une forme qu’il avait du mal à identifier à cette distance. Tissus malléable, corps vivant ? Il s’en approchait à pas lents, avec précaution comme il le faisait pour ne pas éveiller sa compagne ou ne pas risquer de briser un objet trop fragile. Il ne savait pas ce que c’était. Il fallait être prudent. C’était vivant, ça bougeait à peine. Un animal ? Rien n’était moins sûr. Il avança prudemment. Plus il marchait plus la forme se précisait. À quelques centimètres plus aucun doute, c’était un papillon. Mais un papillon si grand, il n’avait pas l’habitude d’en côtoyer avec des ailes si impressionnantes, sans doute un papillon exotique, il n’en avait jamais vu d’aussi imposant. Ses deux ailes battaient encore de manière très espacée. Dans un rythme irrégulier. L’impression que le papillon ne pouvait plus voler, qu’il s’était immobilisé là et qu’il était en train de mourir. Encore un ou deux battement d’ailes, puis l’insecte se figea totalement. Était-ce une ruse, avait-il senti la présence de cet intrus, et dans un réflexe de survie grégaire s’était-il immobilisé pour laisser croire qu’il était inerte et qu’il fallait le laisser tranquille, passer son chemin ? L’animal le fascinait depuis plusieurs minutes, il restait là immobile à l’observer. Les ailes de l’insecte étaient larges et musclées, de couleur rouge, marron, brune, avec des nuances plus claires jaunes, blanches et orange, composées de deux fenêtres translucides et triangulaires sur chaque paire d’ailes.

Dans la nature, le papillon, lorsqu’il reste immobile est souvent invisible. Dès qu’il bouge notre œil parvient plus facilement à le détecter, mais pour l’attraper c’est une autre paire de manche. Il se souvenait qu’il aimait chasser les papillons avec son filet lorsqu’il était enfant, et de la collection qu’il avait commencé à la campagne chez ses grands-parents. Aujourd’hui il n’en serait plus capable, cela le dégoûtait. Il devait maintenir le corps fragile de l’insecte encore vivant, vibrant entre ses deux doigts, tout en prenant bien soin de ne pas toucher les ailes pour ne pas que ses doigts entrent en contact avec la poussière, en dénature la beauté, avant de le transpercer avec la fine pointe d’une aiguille pour l’accrocher à son tableau de chasse protégé par une vitre.

Dans ses souvenirs, ces tableaux avaient la beauté de ces merveilles de la nature que les princes et les notables, curieux de connaissances, collectionnaient dans leurs cabinets de curiosités. Pour compléter leur collection ils commandaient aux peintres des représentations de coquillages et d’insectes. Dans la peinture flamande et hollandaise, les objets, les êtres et les fleurs des natures mortes conservaient une signification symbolique qui s’effaçait à mesure qu’elles se transformaient en bouquets d’apparat ou trophées de chasse. Les représentations de papillons s’inscrivaient dans cette dimension initiale.

Par son caractère éphémère de l’existence, le lépidoptère était souvent associée à la fuite du temps qui entraînait toute chose vers sa perte et faisait allusion à la précarité de la vie humaine. Il constituait un symbole parmi d’autres, fleurs dont quelques pétales jonchaient les tables, fruits gâtés par les taches de pourriture, crânes des Vanités ou coquillages vides, bulles de savon, verres renversés, objets en équilibre instable, bougies consumées, sabliers ou montres, encourageant à se souvenir de la mort, à se détacher des biens terrestres et de l’orgueil, à se soucier de son salut.

Il se souvenait également de cette œuvre magistrale de Jérôme Bosch, Le Jardin des délices qu’il avait pu admirer au Musée du Prado à Madrid, au centre du volet droit, figurait un myrtil femelle à tête d’oiseau, et des fragments d’ailes d’une petite tortue (Aglais urticae) sur le volet central, dont la précision ciselée et l’élégance n’était pas sans lui rappeler l’animal qu’il avait désormais sous les yeux.

Il ne pouvait pas s’empêcher de penser à une autre interprétation, qui ne modifiait pas fondamentalement la signification spirituelle de la nature morte, selon laquelle le papillon, né d’une chrysalide apparemment sans vie, représentait le passage de l’homme sur terre, et pouvait être considéré comme l’image de la destinée de l’âme et symbole de résurrection.

C’est à cela qu’il pensait en regardant fixement l’animal.

Dans les « arènes métaphysiques » que constituaient les scènes forestières, le papillon se rangeait parmi les êtres purs, célestes, avec les oiseaux, opposés aux animaux impurs et diaboliques, les mouches, les libellules, les sauterelles, les hannetons, les lucanes, les araignées ou les écureuils, qui parfois le menaçaient comme les lézards. Le regard d’aujourd’hui avait largement oublié cette « entomologie moralisée », aisément identifiable pour les contemporains des peintres, qui prêtaient une dimension surnaturelle aux êtres naturels. Mais comment ne pas y penser devant cet animal irréel en ce lieu, car habituellement invisible en liberté dans cette région ? Le temps semblait s’être arrêté. La lumière poudreuse du papillon aux ailes déployées, l’éclat fulgurant de ses couleurs le saisissaient contre toute attente comme une manifestation de la présence divine, aux multiples splendeurs de l’apparence du monde des vivants.

Une sensation très ancienne envahit alors son esprit troublé par ces souvenirs lointains et bouleversants, celle des battements erratiques du papillon qui évoquaient il y a peu encore les cils soyeux de la femme d’origine japonaise qu’il aimait, qui s’ouvraient et se fermaient sous ses yeux.

Ils s’étaient rencontré dans un musée plein de bêtes éternelles. Un musée avec des couples d’animaux, comme le paradis terrestre, comme nous l’avons toujours rêvé. Pas si sûr, l’innocence animale peut être une astuce pour contourner la censure, elle peut aussi être le miroir d’une réconciliation impossible et même sans le pêché originel, ce paradis terrestre peut être un paradis perdu. Sous le splendeur lustré des gentils animaux ils lisaient la déchirure fondamentale de la société japonaise, celle qui sépare les hommes des femmes, dans la vie elle ne semble se manifester que de deux manières différentes : le crime sanguinaire ou une discrète mélancolie proche de celle de Shōnagon, que les japonais expriment par un seul mot d’ailleurs intraduisible.

Le papillon s’était sans doute échappé de son terrarium où son collectionneur l’avait enfermé pour sa reproduction, ce papillon était très recherché par les collectionneurs, car il devait être de plus en plus rare dans la nature, ne vivant que quelques jours. Il avait dû voler sans but pendant un long moment en frôlant les parois des murs de l’appartement sans trouver d’issue, jusqu’au moment où, épuisé par son vol contraint par les limites de la pièce, sa cage dorée, puis il avait miraculeusement réussi à sortir par l’entrebâillement d’une fenêtre laissée ouverte dans la cuisine, et s’était finalement écrasé au sol à bout de force.

En imaginant la scène, il ne pouvait s’empêcher de laisser dériver son esprit, il imaginait soudain les rues de la ville qu’il venait de traverser déserte à cette heure à cause de la forte chaleur qui régnait depuis plusieurs jours, chape de plomb qui contraignait les mouvements, bouleversaient les habitudes, emplis d’animaux sortis de leurs enclos, de leurs cages, de leurs volières, de leurs prés et de leurs champs, de leur aquariums ou autres vivariums. Et c’était tous les animaux qui envahissaient sa tête dans le désordre et le bruit de leurs mouvements saccadés et terrifiants, comme l’ensemble de la ville soudain offerte au chaos, dans cet inattendu retour à la nature.

Il revenait non sans mal chez lui en essayant d’oublier par tous les moyens possibles l’image de cet animal mort qui l’entêtait encore, il n’avait rien trouvé de plus efficace que de concentrer son esprit sur un exercice mental qui le lui ferait oublier rapidement. Il se mit à lister avec méthode et patience l’ensemble des animaux dont il connaissait le nom, les rangeant par ordre alphabétique, tout en marchant.

Addax, Agami trompette, Amazone à ailes orange, Anaconda vert, Âne de Somalie, Banteng, Bharal, Boa arboricole d’Amazonie, Boa constricteur, Bongo, Caïman à lunettes, Calao d’Abyssinie, Canard amazonette ou sarcelle du Brésil, Casoar à casque, Caurale soleil, Chat-tigre ou oncille, Chauna à collier, Chauve-souris de Seba, Cobe de Mrs Gray, Coendou.

Il revoyait la forme inerte du papillon abandonné à la rue, il n’avait pas osé le ramasser, il y avait quelque de malsain et de déplacé, son corps sans mouvement ressortait de loin comme une tache de sang sur le bitume gris. Une ombre indélébile.

Damalisque à front blanc, Dendrobate doré et Dendrobate à tapirer, Dik-dik de Kirk, Douroucouli à ventre gris, Dromadaire, Éland du Cap, Émeu, Epipedobates tricolore, Gazelle de Mhorr, Girafe de Rothschild, Grand fourmilier ou tamanoir, Guépard, Hérotilapia multispinosa, Ibis rouge, Iguane vert.

Il n’avait jamais oublié cet oiseau tombé de l’arbre, que ses parents avaient soigné lorsqu’il était enfant, mais qu’empressé il avait relâché par inadvertance, en voulant le caresser dans sa cage, laissant la porte ouverte. L’oiseau n’était pas guéri, il s’était envolé dès qu’il avait voulu l’attraper, faible il risquait de tomber à nouveau un peu plus loin et de devenir la proie d’un prédateur rôdant dans les parages. Il s’en voulait encore. Il reprit sa liste pour chasser cette nouvelle image désagréable et culpabilisante.

Lézard-caïman, Lion d’Asie, de l’Atlas, Loup à crinière, Loup ibérique, Lycaon, Maki vari roux, Marabout d’Afrique, Matamata, Mouflon à manchettes, Mouton du Cameroun, Mygale saumonée, Nandou d’Amérique, Nyala, Onagre de Perse, Oryx algazelle, Oryx d’Arabie, Ours brun de Syrie.

Il n’aimait pas les animaux, quelque chose en eux lui rappelait la sauvagerie de l’homme dont il avait toujours essayé de se départir, en refusant l’évidence de sa nature. Il avait peur des animaux comme il avait peur de la cruauté de sa nature profonde.

Paca, Pacu noir, Paresseux à deux doigts, Phyllobates vittatus, Piranha à ventre rouge, Platémyde de Geoffroy, Platémyde de Saint-Hilaire, Pléco, Poisson chat à queue rouge, Raie à aiguillon commune, Rainette Kunawalu, Rhinocéros blanc, Saki à face blanche, Singe hurleur noir.

Il continuait à énumérer à voix haute l’ensemble des animaux en poursuivant son chemin sous la chaleur torride de cet été.

Tamarin de Goeldi, Tamarin empereur, Tapir terrestre, Tatou à six bandes, Tortue charbonnière à pattes jaunes, Tortue de l’Amazone à taches jaunes, Tortue rayonnée, Tortue scorpion, Trogon à queue noire, Vigogne, Wallaby de Bennett, Zèbre de Grévy et Zèbre de Hartmann.

En arrivant chez lui, il retrouva sa femme japonaise mais n’osa pas lui raconter ce qu’il venait de vivre. Il se sentait gêné de lui avouer le dégoût et la peur qu’il avait ressnti à la vue du corps d’un papillon exotique. Il avait l’impression qu’elle ne le connaissait pas vraiment, qu’il était devenu un étranger pour elle. Il pensa : ainsi que le papillon à la lampe.

Qui a dit que le temps vient à bout de toutes les blessures ? Il vaudrait mieux dire que le temps vient à bout de tout, sauf des blessures. Avec le temps la plaie de la séparation perd ses bords réels, avec le temps, le corps désiré ne sera bientôt plus, et si le corps désirant à déjà cessé d’être, l’autre, celui qui demeure, c’est une plaie sans corps.


LIMINAIRE le 20/06/2019 : un site composé, rédigé et publié par Pierre Ménard avec SPIP depuis 2004. Dépôt légal BNF : ISSN 2267-1153
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