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Assemblage (texte et vidéo) de Pierre Ménard

La forme détournée de l’abécédaire est un genre voué à la célébration de l’acte créateur (le livre des livres). Cette année j’ai décidé d’aborder l’abécédaire par la vidéo. Deux fois par mois, je diffuserai sur mon site, un montage d’extraits de films (à partir d’une sélection d’une centaine de mes films préférés : fiction, documentaire, art vidéo) assemblés autour d’un thème. Ces films d’une quinzaine de minutes seront accompagnés sur le site par l’écriture d’un texte de fiction.

Ce projet est un dispositif à double entrée : un livre et un film. Le film est un livre. Le livre est un film. Ce livre dit qu’il est à voir, ce film montre qu’il est à lire.

W comme Whisky : la vidéo



L’ivresse des départs

J’ai d’abord entendu de la musique. Une musique entraînante. C’est un endroit de passage reliant deux gares. Et comme dans toutes les gares, un piano est à la disposition de tous, d’abord sceptique sur l’intérêt de ce dispositif, ces pianos ont finalement trouvé leur usage, leur public. C’est la force et la beauté de la musique. Tous les jours, quelque soit l’heure, une personne joue. C’est parfois un pianiste émérite, mais plus souvent des amateurs qui mettent toute leur passion, leur fougue, pour dépasser la faiblesse de leurs connaissances et de leur pratique musicales pour jouer, en oubliant parfois où ils se trouvent, envahissant l’endroit de leurs sonorités débridées. Souvent des amis les accompagnent, ils chantent sur leur musique ou frappent en mesure sur les montants en bois du piano.

Ce jour-là un jeune homme, tête penché sur le clavier, entame un ragtime endiablé. Tandis que sa main gauche s’occupe des notes basses, sa main droite effectue une syncope, pour la mélodie, par rapport au temps. C’est l’utilisation décalée que l’on donne à sa main droite dans le jeu qui explique ce nom de ragtime (temps en lambeaux, déchiqueté). Cet air rythmé accompagne le pas pressé des voyageurs dans cette salle des pas perdus.

Une femme brune, le teint buriné par l’exposition au soleil, des jours et des nuits à vivre dehors, dans la rue, et les vêtements sales. Elle danse. De loin, on dirait qu’elle danse. Mais ce n’est pas une danse. À aucun moment stable, équilibrée et identifiable. Cette chorégraphie qu’elle exécute est troublante et fascinante. La dynamique de métamorphose indéfinie de ce corps dansant et l’ivresse du mouvement pour son propre changement, tentant vainement, mais incessamment, de nier son apparente identité dans la multiplicité, la diversité et la disparité de ses gestes.

Elle ne danse pas, elle glisse. Dans le doute. Elle s’esquive peu à peu. Dans la durée. Elle prend son temps, l’attrape à bras-le-corps, mais c’est à son corps défendant, indépendamment de sa volonté, comme si elle était envoûtée, incapable de contrôler ses mouvements, d’accélérer ou de ralentir ses gestes, de les maîtriser, de les diriger. Son corps ne lui appartient plus, livré aux drogues, à leurs influences néfastes, versatiles. Son corps est élastique, elle reste pourtant toujours très droite, rigide, sur un axe étrangement mouvant, latéral, aux glissements surprenants, aux mouvements qui à distance paraissent aléatoires. Elle caresse le sol. Je ne vois pas bouger ses pieds, je ne comprends pas comment son corps peut bouger ainsi sans que ses pieds y participent activement. Elle tangue étrange. Dans l’ivresse. Son corps se charge d’énergie, toute une série de différences de potentiel s’établissent en lui, ce qui le rend vivant, fortement présent, même dans les mouvements lents ou dans son apparente immobilité.

Elle explore et elle investit l’espace en le dilatant, dans un jeu dynamique entre envol et poids dans son déplacement dans l’espace et par la fluidité et la vivacité de sa gestuelle. Ses élans multipliés à l’infini dessinent dans l’air des courbes, des volumes, comme une danseuse qu aborderait ses danses à partir de la singularité de son corps et aurait recours à des improvisations prolongées pour trouver une association libre de mouvements involontaires.

Peut-être se souvient-elle vaguement avoir été allongée dans l’herbe, dans sa jeunesse, regardant les étoiles tanguer dans le ciel et c’est ce mouvement qu’elle reproduit malgré elle qui oscille entre hier et demain.

Elle a la tête baissée, on le devine à ses longs cheveux blonds qui recouvrent complètement, derrière un rideau opaque, son visage.

C’est au moment où elle chute accidentellement, son corps allongé par terre, que tu te rends comptes de l’inconfort de cette position et de son incongruité, nous ne sommes que très rarement obligé de te mettre à genou, de nous allonger au milieu des autres, de nous plaquer au sol, car comme tous les autres tu passes tes journées debout, dans l’action, en mouvement, toujours en alerte, à l’affût, et les rares fois où tu finis par t’allonger, c’est dans ton lit, parfois un canapé, sur une couchette, un transat l’été, un fauteuil, mais jamais à même le sol où cette situation exceptionnelle te bouleverse en te déstabilisant et provoque un renversement radical qui te ramène brusquement en arrière, à ta jeunesse, sans que tu saches avec précision pourquoi.

Bien sûr, comme tout le monde, tu n’as aucun souvenir précis des premiers jours de ta vie où, gambadant à quatre pattes tu parcourais librement dans tous les recoins de la maison de tes parents, tu mélanges aujourd’hui ces souvenirs avec ceux de ta fille que tu as laissé ramper tout en la surveillant d’un œil attentionné, il fallait parfois lui courir après, lui éviter de tomber dans l’escalier, se cogner contre un meuble, une porte, ou d’attraper un objet lourd et dangereux resté à leur portée, ne soupçonnant pas au début la vélocité et l’intrépidité de ta fille, tu t’imagines comme elle, dès lors comment pourrais-tu te souvenir de ces instants si lointains où tu n’étais qu’un môme autrement que par la projection de tes parents qui t’ont décrits tes premiers pas et que tu reproduis toi-même sur ceux de ton enfant, en miroir et calque inversé, mais à plusieurs reprises il t’est arrivé de ressentir au fond de toi ce genre de sensations que tu croyais enfouies, oubliées, impressions de total relâchement, d’abandon, le plus souvent allongé à même le sol, dans l’incapacité de bouger ou prolongeant par délice parfois, le contact troublant et rude d’un plancher, la fraîcheur d’un carrelage l’été dont le courant d’air frais, le contact de la peau sur le froid des carreaux, adoucit la dureté de la tomette ou l’âpreté de la pierre, ou bien au contraire la chaleur étouffante du rebord de la piscine qui te réchauffe après un bain froid, ou la douceur d’une pelouse enivrante de parfums printaniers, à l’ombre d’un arbre centenaire, la brise légère caressant tes joues aussi bien que le froissement des feuilles de l’arbre, tes oreilles, ou bien encore par plaisir coupable, tombé par terre par accident, rouler sans les mains à vélo, tenter de tenir debout en équilibre sur un ballon, emporté par la vitesse de sa course dont on ne maîtrise pas l’élan pour relancer une balle en fonds de cours qui nous échappe, ou dans l’ivresse d’une nuit de la Saint-Sylvestre à Venise avec ton meilleur ami, où tu embrassais tous les passants pour leur fêter la nouvelle année à venir, t’étant mis à danser pour amuser ton ami qui riait en te voyant faire, pris dans ton élan, ton lourd manteau tournoyant autour de toi et te déséquilibrant, tu es tombé par terre.

Le souvenir de ta joue restée collée un long moment sur la dalle glacée, ta vision sur la ville dans cette perspective renversée, riant aux éclats dans les échos du rire de ton ami, incapable de t’aider, malgré tous ces écueils, ces souvenirs te reviennent successivement, presque malgré toi, à ton corps défendant, par bribes, éclairs fugitifs, et ravivent cette sensation d’enfance dont tu pressens désormais la dimension prophétique, la révélation à venir, tu n’en as pas immédiatement conscience, mais c’est dans leur accumulation que peut remonter à la surface, prendre forme et faire sens, en se confrontant peu à peu les unes aux autres, dans cette masse informe, indistincte, d’informations, que cette impression se précise en toi, s’éclaire et te permet de comprendre ce qui t’attire dans cette occupation des sols, la première fois, mais peux-tu vraiment affirmer que tout a commencé là, qu’il y a un début et une fin dans l’existence humaine, et que ce fut pour toi la première fois ? bien évidemment non, le plus ancien souvenir que tu accueilles remonte à ton enfance, sur la moquette marron de la salle à manger de l’appartement familial, tu te souviens que tout devait être tout le temps impeccable et convenir à l’exigence de propreté et de rigueur maniaque que ta mère apportait au rangement de sa maison, sa propreté et son ordonnancement, une fois l’aspirateur passé en un sens précis, selon un rituel inexorable, en partant de la fenêtre pour respecter le sens de l’inclinaison des rayons du soleil et rendre sa surface immaculée, ta mère n’acceptait pas que ta sœur et toi vous traversiez le salon en y laissant vos traces, il ne s’agissait pas tant de salir la moquette, vous marchiez pieds nus ou en chaussette, juste de ne pas laisser vos empreintes de pieds sur la moquette, dont le poil avait été redressé, mais cette première fois qui laisse sa trace en toi n’est qu’un indice, elle se mêle à tant d’autres.

Tu aimais jouer chez tes grands-parents et reproduisais les routes et les chemins que tu t’inventais en traversant les allées en gravier ou en terre de leur jardin sur les motifs marginaux des tapis de la salle à manger, sous la table, dans cette maison de campagne où l’on fermait les volets dans l’après-midi pour préserver la fraîcheur des pièces pour qu’elles ne deviennent pas insupportables la nuit venue, tu ne te souviens plus comment tu t’étais blessé, sans doute en courant trop vite dans les allées du jardin, tu t’étais étalé de tout ton long sur les graviers, le corps aplati au sol, le genou éraflé, la plaie sale, en sang, tu avais rejoint en larmes ta grand-mère qui, en essayant de te soigner, sortant le mercure au chrome, son odeur t’avait serré les narines, et la vue du sang au moment où elle commençait à essuyer ta plaie, tu t’étais senti partir pour la première fois, une étrange sensation d’un flux montant jusqu’au cerveau, sans doute accompagné par l’odeur de l’alcool à 90° et la sensation que plus rien ne reliait le haut et le bas de ton corps, les jambes fléchissant, devenant cotonneuses, sans consistance, ne pouvant plus soutenir le poids de ton corps qui, du coup venait à lâcher prise, à céder et tomber d’un bloc par terre, dans un bruit troublant, sans retenu, et le choc de ta tête d’enfant sur le carrelage à petits carreaux mosaïque ne suffisant pas à te ranimer, les gifles répétées de ta grand-mère pour tenter de te faire revenir à toi, finissaient par y parvenir à force de coups répétés, tu ne comprenais pas ce qui venait de se passer, pourquoi ta grand-mère te giflait en souriant, mais l’humidité du gant froid qu’elle plaçait sur ton front et sa voix rassurante adoucissait ta peine, ou bien encore plus tard, lorsqu’à la maison les travaux de rénovation transformaient l’espace au point de vous interdire de manger dans la cuisine comme à votre habitude, vous n’aviez pas les moyens à l’époque de sortir manger au restaurant, ni le temps du reste, ton père tenait à terminer au plus vite le chantier, pour ne pas laisser la maison en travaux trop longtemps, vous improvisiez des repas en mangeant par terre, en disposant sur le sol un grand tissus sur lequel vous dressiez votre table improvisée pour un pique-nique champêtre qui vous ravissait, vous détournant de l’ordinaire et du quotidien comme par magie, comme si vous aviez mangé dehors, au milieu d’un pré, ou sur la plage devant la mer, et c’est donc au moment de ta chute, sans gravité, mais qui t’a secoué, t’a déstabilisé en faisant effectuer à ton corps un vol plané, sentant ta joue frotter contre le bitume, le dos endolori, les cuisses et les jambes rappées par le frottement sur le sol rugueux,

Tu ne bouges pas, d’habitude, en plein milieu de la rue comme aujourd’hui, tu te serais relevé rapidement, gêné malgré la douleur, avec la volonté de t’éloigner le plus vite possible du lieu qui t’a vu choir, pour échapper à la honte qui envenime la douleur, mais tu restes là, immobile, inerte, tu sais que cela risque d’attirer les passants inquiets de savoir si tu vas bien, si tu as mal, s’ils peuvent quelque chose pour toi, mais cela est moins important à tes yeux que cette sensation que tu retrouves, cette sensation lointaine que tu croyais oubliée, qui remonte à ton enfance, et tu mesures à l’aune de cette trajectoire que cette sensation, qui rapproche le bébé qui marchait à quatre pattes, l’enfant qui jouait par terre, restais des heures allongé à regarder passer les nuages dans le ciel, couché dans l’herbe, tu veux profiter de cette sensation, même en souffrant, peut-être même justement pour cela, tenter de comprendre ce qui soudain te fascine en elle, et c’est alors que tu retrouves quelque chose qui s’apparente au sommeil, à l’abandon,

Ton corps allongé se relâche, tes membres deviennent lourds, tu ne sens presque plus tes membres, tu disparais derrière ton corps, tu planes au-dessus, la douleur s’estompe, mais ce n’est plus du sommeil, ton souffle se ralentit, le cœur aussi, et tu pressens que la prochaine fois que tu seras ainsi allongé au sol, respirant à peine, avec difficulté, ce sera le jour de ta mort, tu essayes de bouger pour te relever, tu as du mal, mais par chance tu y parviens, ton heure n’est pas venue, tu t’éloignes du sol, tu te relèves, soulagé, et tu souris.

La femme brune qui dansait toute à l’heure au rythme du piano, dont la danse enivrée t’a troublé, détournant ton attention, essaie désormais de se rapprocher des deux hommes qui discutent un peu en retrait, voix hautes qui portent loin dans cet espace clos de la gare, la salle des pas perdus, assis par terre, accaparés dans leur discussion ils l’ont abandonnés à son errance sur place, cette gesticulation qui, sans en avoir l’air, est pourtant bien une approche.

Elle s’approche d’eux, elle essaye de les atteindre, quelque chose en elle, qui n’est pas de la timidité, est pourtant une attitude hésitante, d’aller-retour, d’avant en arrière, qui identifie généralement les timides dans leur approche indirecte, mais son corps l’empêche d’avancer vers eux, de s’asseoir à leurs côtés, lui imposant ses sempiternels mouvements oscillatoires. Elle ne marche pas, elle glisse littéralement, latéralement. Et je glisse avec elle, vers elle.


LIMINAIRE le 15/12/2019 : un site composé, rédigé et publié par Pierre Ménard avec SPIP depuis 2004. Dépôt légal BNF : ISSN 2267-1153
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