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Assemblage (texte et vidéo) de Pierre Ménard

La forme détournée de l’abécédaire est un genre voué à la célébration de l’acte créateur (le livre des livres). Cette année j’ai décidé d’aborder l’abécédaire par la vidéo. Deux fois par mois, je diffuserai sur mon site, un montage d’extraits de films (à partir d’une sélection d’une centaine de mes films préférés : fiction, documentaire, art vidéo) assemblés autour d’un thème. Ces films d’une quinzaine de minutes seront accompagnés sur le site par l’écriture d’un texte de fiction.

Ce projet est un dispositif à double entrée : un livre et un film. Le film est un livre. Le livre est un film. Ce livre dit qu’il est à voir, ce film montre qu’il est à lire.

V comme Visage : la vidéo



Pile ou face ?

Vu que sa femme, Albertine ne sait pas qu’il revient à Marseille, que son train vient d’entrer en gare comme l’annonce la voix enregistrée du haut-parleur, qu’il accompagne son amie à l’enterrement de sa sœur dont le corps vient d’être retrouvé par la police, sauvagement assassinée, vu qu’ils ont pris tous les deux le train pour rentrer, vu que la voiture qui doit passer les prendre pour les conduire chez les parents de son amie, a du retard, et comme il se souvient qu’il a besoin de photos pour son passeport qu’il doit renouveler prochainement, il profite de ce temps mort, ce temps entre parenthèse, pour se prendre en photo dans une cabine à photomaton libre, à sa disposition, à quelques mètres de lui, vu qu’elle a l’esprit à autre chose, il s’excuse auprès de son amie, distraite, elle ne lui répond pas tout de suite, elle le laisse faire, étant donné qu’elle se demande ce qui peut bien retarder ainsi son cousin qui devrait déjà être là, se dit-elle, ce n’est pas son habitude d’être en retard, surtout en pareilles circonstances, elle s’impatiente vu qu’elle n’aime pas attendre, surtout dans une gare, et tout particulièrement cette gare à Marseille, dans ce lieu de passage, de courants d’air, avec toute cette foule compacte et ce bruit assourdissant tournoyant autour d’elle, vu qu’Adel entre sans hésiter dans la cabine, vu qu’il en connaît bien le mode d’emploi, il n’attend pas que la voix enregistrée lui indique la marche à suivre, comment régler son siège, comment se tenir bien droit, ne pas sourire, enlever ses lunettes sauf si elles sont sans reflet, comment adapter le siège dont le pied coulisse pour que son visage s’inscrive dans l’arrondi qui se dessine au centre de la paroi en verre où son visage se reflète en surimpression, et combien il lui en coûtera, il glisse ses pièces de deux puis d’un euros, il entend le métal de la pièce coulisser dans le conduit de la machine, vu qu’il est pressé il se redresse, sourit sans insister en essayant de ne pas trop regarder l’image qu’il aperçoit dans le reflet de la vitre, se laisser troubler par elle, ce qu’il voit en elle, ce qu’elle lui révèle, vu qu’il n’a que très peu de temps, il appuie quatre fois de suite sur le bouton vert en plastique pour activer la prise de vue, d’un geste mécanique, sans écouter le message enregistrée qui lui demande si l’image lui convient et qu’il en valide la sélection, vu que le flash l’aveugle, un court instant, il craint à chaque prise de vue que l’éclair d’une rare intensité lui fasse perdre sa prestance, et fermer les yeux malencontreusement, que les images produites ne puissent être utilisées pour la confection de son passeport, une image utile, pas forcément belle, une image où son visage ressemble à ce qu’il à l’air d’être, à ce qu’il parait, une image ressemblante, vu qu’il s’agit d’une photo d’identité, mais vu que le cousin d’Iris vient de lui envoyer un message, il est garé de l’autre côté de la gare Saint-Charles, vers l’escalier monumental, vu que des travaux empêchent les véhicules de parvenir jusqu’à l’entrée située côté gare routière, vu qu’Iris se précipite vers Adel pour lui demander de la rejoindre car son cousin les attend à l’opposé de l’endroit où il se trouve, vu qu’il est garé en double-file, il n’a pas le temps de prendre ses photos qui pourtant ne devraient plus tarder il le sent bien, elles vont bientôt sortir, mais vu que son amie insiste, il n’ose pas lui dire d’attendre quelques instants encore ses photos, ce ne sont que des photos, se dit-il en haussant les épaules, ce n’est pas grave, il ne trouve pas les mots pour se justifier, vu que son amie est en deuil, il y a plus important que ses photos d’identités, il accepte de l’accompagner en pressant le pas et il abandonne ainsi ses photos qui ne tarderont plus à être développées par la cabine à photomaton, dans le mince réceptacle métallique prévu à cet effet.

Vu qu’Albertine, la femme d’Adel, traverse au même instant la gare Saint-Charles avec sa fille pour l’accompagner chez une amie qui habite du côté de la Friche Belle de Mai, vu qu’elles sont un peu en avance, en passant devant une cabine photomaton, elle lui propose de pendre des photos ensemble, mais l’enfant rechigne, vu qu’elle n’a pas très envie, elle y entre à reculons, contrainte et forcée, vu qu’une fois à l’intérieur, sa mère la sermonne sur son attitude qu’elle juge puérile, mettant en avant ce moment de complicité dont elles devraient profiter, ce n’est pas si souvent qu’elles se retrouvent toutes les deux en dehors de la maison, sa fille se met à faire des grimaces, vu qu’elle comprend que ce serait dommage de ne pas jouer le jeu, sa mère préférerait qu’elle sourit, si c’est comme ça menace la fillette je sors, tu ne vas pas faire ça tout de même, s’indigne sa mère, à bout, vu qu’elle voudrait que ces photos soit entre elles un moment de partage, de complicité ravie, et vu que c’est juste au moment du premier flash, qu’elle se glisse sous le rideau et s’échappe de la cabine, vu que sa mère est de plus en plus agacée mais qu’elle reste figée, comme pétrifiée à l’intérieur pendant que l’appareil enregistre son désarroi, vu qu’elle se retrouve seule face à l’objectif, une fois terminée la prise de vue, elle sort agacée, en colère contre sa fille, mais vu que celle-ci s’est éloignée, en direction de la sortie, sa mère lui court après, énervée, pour la rattraper, et pendant qu’elle s’éloigne de la cabine, la bande photomaton sort avec son visage en quatre versions, vu que la soufflerie se met en marche, elle ne l’entend pas, vu qu’à une centaine de mètres elle explique à sa fille que ce ne sont pas des choses à faire, que c’est du gâchis, que la prochaine fois elle n’ira pas à l’anniversaire de ses copines, vu que sa fille finit pas s’excuser piteusement, pour la peine lui dit sa mère, tu vas patienter encore un peu, vu que je vais retourner chercher mes photos en espérant que personne ne les a encore prises, et J’espère que je ne serai pas trop moche dessus, vu que j’ai dû faire une drôle de tête surprise par ton attitude inattendue, et que je pourrais tout de même me servir de ses photos, et les montrer, vu qu’elle arrive sur place, vu qu’elle ne trouve pas ses photos mais les photos d’une autre personne, vu qu’elle reconnaît très vite qu’il ne s’agit pas d’elle, vu que c’est le visage d’un homme, vu qu’il s’agit des photos de son mari, c’est incompréhensible, elle se retourne immédiatement, regarde autour d’elle, vu que cette image, à cet endroit, signifie forcément qu’il est là maintenant, dans la gare, à Marseille, ce à quoi elle ne s’attendait pas du tout, vu qu’elle ne comprend pas comment ces photos ont pu arriver là autrement ? vu qu’elle ne le voit pas dans la gare, elle regarde autour d’elle, vu que soudain sa fille la voit inquiète, à l’affût, chancelante et perdue, elle cherche à savoir ce qui se passe, vu qu’elle pense que c’est lié aux photographies, elle lui dit montre, montre, mais vu que sa mère est déboussolée, abattue, elle ne veut pas les lui montrer, elles sont si moches ? s’inquiète sa fille, mi amusée mi médusée, vu qu’elle a la tête ailleurs, sa mère lui répond un peu sèchement, ne soit pas ridicules, vu qu’elle ne sait plus quoi penser, ne trouve pas d’explication, elle laisse retomber mollement sa main contre sa jambe, la photo dans sa main, entre ses doigts frêles, cherchant du regard pour tenter de retrouver dans la foule de la gare son mari qui l’observe sans doute, tapi dans l’ombre, caché, vu qu’il aura assurément voulu lui jouer un tour, mais elle ne le voit pas, elle a beau le chercher, il reste invisible, vu qu’elle ne cache plus la photo, sa fille vient d’y jeter un rapide coup d’œil, c’est papa sur la photo, lâche la fillette qui vient enfin de voir l’image que sa mère lui cachait jusque-là, et d’y reconnaître les traits du visage de son père, oui, c’est lui mais je ne vois pas où il se cache, c’est insensé, il aurait pu me prévenir, vu qu’elle est agacée par son attitude, elle précise, ces jeux ce n’est plus de son âge ! je n’en vois pas l’intérêt, à moins qu’il se venge, pense-t-elle, mais elle se retient de le dire à voix haute pour ne pas blesser et peiner sa fille, mais elle continue à le chercher du regard, en vain, et vu qu’il est l’heure de se rendre chez les amies de sa fille pour son anniversaire, elles s’éloignent dépitées de la cabine de photomaton sans l’avoir vu, en gardant avec elles son image, vu qu’elles ne parviennent pas à comprendre comment elle a pu arriver là.

Vu que le cousin d’Anna la rappelle à nouveau, vu qu’il s’excuse, car la police l’oblige à circuler, et qu’il ne peut pas se garer comme prévu, qu’il ne peut pas rester plus longtemps là où il se trouve, vu qu’il leur propose finalement de venir à leur rencontre, de venir les chercher à pied du côté de la gare routière comme prévu initialement pour leur montrer où il a trouvé une place pour se garer, dans une ruelle un peu en retrait de la gare, Iris et son ami rebroussent donc chemin, vu qu’en passant devant le photomaton, Adel remarque la bande de photos qu’il n’espérait pas retrouver, les photos qu’il a prise quelques instant plus tôt, mais qu’il n’a pas pu emporter sur le moment, vu qu’il a dû suivre son amie de l’autre côté de la gare, il a finalement la possibilité de passer les reprendre sur place, il s’en félicite, ces allers-retours, ces hésitations du cousin tournent à son avantage, se dit-il en souriant, vu que les photos ont eu le temps de se développer, il s’étonne que personne ne les lui ai dérobées, vu qu’il se souvient très bien qu’à une époque certains collectionneurs s’amusaient à collecter les photomatons dans les gares, et s’échangeaient les double à prix d’or, vu qu’il s’approche de la cabine, Iris à ses côtés ne voit pas son manège, sa manœuvre pour les récupérer, vu qu’il attrape la bande de photos et qu’il la regarde pour voir la tête qu’il avait tout à l’heure, vu qu’il voit ce qu’il ne pensait pas possible de voir en pareil lieu, à ce moment précis, vu que la situation est devenue totalement imprévisible, son cœur fait un bond dans sa poitrine, vu que l’image qu’il a sous les yeux, entre le pouce et l’index, c’est l’image de sa femme, vu que contre toute attente, ce n’est pas son visage, ni ses yeux, ni sa bouche, ni ses cheveux, mais ceux de sa femme, vu qu’il ne pouvait pas s’y attendre, rien ne pouvait l’y préparer, il se retourne vivement, vu qu’il la cherche du regard, à gauche, à droite, vu qu’il ne na voit pas parmi la foule des touristes, des voyageurs, des badauds, cette cohue confuse et bruyante, vu que ses yeux reviennent invariablement vers l’image, pour en vérifier la matérialité, et par ce geste sa réalité, vu que c’est une image récente, que ce n’est pas son visage à lui, mais celui de sa femme, Albertine, mais vu qu’elle n’est pas là dans la gare, qu’il ne parvient pas à la voir, qu’il voudrait l’appeler sans y parvenir, sa voix reste muette, bloquée dans sa gorge, aphone, sous le choc, il se demande où elle peut se trouver, tout ce que cela veut dire, le sens de cette image, vu qu’il ne comprend pas ce qu’il lui arrive, il répète en lui-même mais où es-tu ? mais où es-tu ?


LIMINAIRE le 15/12/2019 : un site composé, rédigé et publié par Pierre Ménard avec SPIP depuis 2004. Dépôt légal BNF : ISSN 2267-1153
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