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Assemblage (texte et vidéo) de Pierre Ménard

La forme détournée de l’abécédaire est un genre voué à la célébration de l’acte créateur (le livre des livres). Cette année j’ai décidé d’aborder l’abécédaire par la vidéo. Deux fois par mois, je diffuserai sur mon site, un montage d’extraits de films (à partir d’une sélection d’une centaine de mes films préférés : fiction, documentaire, art vidéo) assemblés autour d’un thème. Ces films d’une quinzaine de minutes seront accompagnés sur le site par l’écriture d’un texte de fiction.

Ce projet est un dispositif à double entrée : un livre et un film. Le film est un livre. Le livre est un film. Ce livre dit qu’il est à voir, ce film montre qu’il est à lire.

I comme Instant : la vidéo



Les instants d’éternité

Il y a des instants qu’on préserve en mémoire, profondément enfouis en nous, qui ne s’effacent jamais, on ne les saisit pas forcément tout de suite, car ils nous désarçonnent, leur sens nous reste longtemps imperméable, difficile d’accès, obscures parfois, c’est un détail qui attire en premier lieu notre attention, une émotion nous serre le cœur, un éclat de lumière, un sourire à peine esquissé, quelque chose s’est passé qu’on ne maîtrise pas, qui nous chavire, nous bouleverse et reste gravé un long moment en nous, à chaque fois qu’on s’en souvient, un éclair, un éclat, ou qu’on essaie de comprendre l’origine et les effets de cet instant, c’est la même incertitude qui revient nous hanter, un doute qui nous ravit avant de nous déranger, nous troubler, au quotidien tout ce qui nous arrive ne nous submerge pas de cette manière, c’est un flot constant d’informations, de sensations, de réminiscences, de pensées évasives et d’humeurs saugrenues, certaines sortent du lot bien sûr, il nous arrive de nous y arrêter l’espace d’un instant, d’en parler autour de nous, d’en discuter avec nos proches, nos amis, de nous en souvenir, d’y réfléchir, mais cela finit par s’estomper délicatement, surtout si on se met à mettre des mots dessus pour en parler, exprimer à voix haute ce qui nous fascine en cet instant, de la même manière que nos rêves au matin, assis sur le rebord du lit, si on ne prend pas la peine de les écrire au plus vite, et qu’on se met à penser à autre chose, au petit-déjeuner qu’il faut préparer, aux habits qu’on va porter, au chemin qu’on empruntera, au travail à faire, aux tâches à organiser, tout s’efface peu à peu, se délite, les éléments disparates du rêve perdent progressivement leur logique interne et leurs liens épars, et ce qui faisait encore sens dans l’inédite perspective nocturne, perd tout à fait pied, nous renverse soudain, si bien que nous nous levons et le récit de notre rêve ne signifie plus rien, il coule dans la tasse à café, se perd en route sur le chemin du travail, mais là c’est autre chose, c’est un instant fait pour durer, une marque indélébile, comme la pointe d’une plume qui a percé notre épiderme, y a laissé sa trace bleutée d’encre sous cutanée, ou cette mèche de cheveux qui, sous le coup d’une trop vive émotion, d’un coup dur, drame inattendu, s’est blanchie en une nuit, telle une ombre inversée, c’est une cicatrice griffée sur notre corps que le temps viendra atténuer sans parvenir à l’adoucir totalement, à l’effacer définitivement, il en restera toujours un léger renflement sensible sur notre peau que nous caresserons évasivement ou par accident, et qui nous transportera presque sans que nous y pensions comme si nous le vivions à nouveau, à notre corps défendant, jusqu’à ce moment lointain qui soudain sera si proche que sa présence ne fera plus aucun doute, le passé perdant sa distance, celle-ci se diluant dans les remous éruptifs du moment présent, la variété vivace de l’actuel, prenant place comme si nous étions en train de vivre à nouveau ce moment là, comme si plus rien ne nous en séparait, une couche infime se juxtaposant sur l’autre, les deux se mêlant sans qu’on puisse les distinguer, un instant familier qui semble s’étirer dans le temps et fini par ressembler à l’infini, c’est un moment où le temps semble s’être arrêté, fixé comme peut l’être un événement dans notre mémoire, un corps en mouvement, un paysage ou la figure d’un être aimé, figé, enregistré par le mécanisme de l’appareil photo, mais là il s’agit d’une fixation quasi définitive que la photographie ne peut préserver dans la durée, avec le temps l’image s’érode et se détériore, elle va s’effacer, pas plus que l’intense lumière de l’explosion d’Hiroshima ou Nagasaki qui a rendu toute surface photosensible, dont le souffle a imprimé l’ombre granuleuse d’un objet, la silhouette d’une personne sur le sol ou contre un mur, projetant son ombre disséminée, volatilisée à l’instant même où se fixait son image au-delà du temps, cet instant s’inscrivant dans la durée d’une vie, c’est un instant infiniment long, distendu, c’est « attendre une photo devant le photomaton, il en sortirait une avec un autre visage, ainsi commencerait une histoire », c’est entrer dans son appartement et sentir à l’intérieur, dans la pénombre du lieu, une présence incongrue, étrangère, la peur qui commence à nous tétaniser, on fouille toutes les pièces en avançant prudemment de crainte de croiser le visiteur par mégarde et qu’il nous assaille, on découvre finalement un homme assis à notre table de travail, on s’approche de lui sans faire de bruit pour ne pas attirer son attention on se rend compte alors qu’il nous ressemble étrangement, qu’il a pris notre place, c’est ce moment où l’on croise une femme dans la rue, elle se tient immobile sur le même trottoir que nous, fixant un point aveugle dans notre direction, on marche vers elle mais cette fixité de son regard comme de toute sa silhouette nous alerte, son regard nous trouble de loin, nous transperce, nous ne connaissons pas cette femme mais il y a quelque chose de familier en elle, dans les traits de son visage, dans la nature même de son regard, quelque chose qui nous accueille, qui nous reconnaît, et que nous acceptons reconnaissant, c’est l’instant et son ombre, c’est un jeu d’équilibre, on pense immédiatement à la mort, à l’orgasme, à un évanouissement, à un repos, à une extase, à un évitement et à une dissolution des choses, le frisson de la rencontre qui va enclencher le désastre et le tumulte et la passion, ce frisson, première parole, premier regard, mais aussi premier attouchement, de l’autre coté de la rue je t’embrasse, de ce souvenir là que se nourrira l’amour s’il dure, il est lié à ce souvenir, il grave le corps pour la durée de cet amour et donc il est éternel dans cet amour, c’est ouvrir vers l’infini à travers l’inachevé, c’est ce qui a promis tant que nous en cherchons encore le secret, c’est un instant d’éternité.


LIMINAIRE le 29/11/2020 : un site composé, rédigé et publié par Pierre Ménard avec SPIP depuis 2004. Dépôt légal BNF : ISSN 2267-1153
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