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La forme détournée de l’abécédaire est un genre voué à la célébration de l’acte créateur (le livre des livres). Cette année j’ai décidé d’aborder l’abécédaire par la vidéo. Deux fois par mois, je diffuserai sur mon site, un montage d’extraits de films (à partir d’une sélection d’une centaine de mes films préférés : fiction, documentaire, art vidéo) assemblés autour d’un thème. Ces films d’une quinzaine de minutes seront accompagnés sur le site par l’écriture d’un texte de fiction.

Ce projet est un dispositif à double entrée : un livre et un film. Le film est un livre. Le livre est un film. Ce livre dit qu’il est à voir, ce film montre qu’il est à lire.

E comme Escaliers : la vidéo



Ce texte est un extrait d’un récit en cours d’écriture en vue d’une publication prochaine aux éditions La Marelle.

L’esprit d’escalier

Je t’ai cherché partout en ville. Tu me manquais. Ton corps surtout. Je voulais te reconquérir tout autant qu’atteindre tes baisers, qu’étreindre ton corps, le grain de ta peau, et le souffle de ta bouche à mes lèvres. Je prends mal la mesure de ce qui nous sépare et l’escalier m’échappe toujours. Mon cœur fait d’incessants allers-retours entre mes oreilles et mes pieds. Des bonds que je ne contrôle pas. Le calme revient à mes tempes, son silence aiguisé comme le tranchant d’un couteau. Je ne vois plus le temps passer. Et même sur ses escaliers que j’emprunte tous les jours pour aller travailler, je pense encore à toi et ne peux m’empêcher de dévisager les femmes que j’entrecroise dans l’espoir de te revoir. C’est devenu une habitude, alors qu’il n’y a plus aucun désir de vivre à nouveau avec toi, je ne t’aime plus, ne te désire plus depuis longtemps. Chaque jour de nouvelles cloisons me séparent de toi. J’apprends à les aimer. Il faut que je sois fort. Mes résolutions sont trompeuses.

J’étais une aiguille affolée qui répondait à l’appel de tes champs magnétiques. L’inquiétude est une pression quotidienne. Tu avais la capacité de définir les angles mais tu ne savais rien de ma prison. J’aurais voulu m’évader mais je ne trouvais pas la lime à métaux pour couper mes barreaux. J’ai avalé tous ces comprimés sans vraiment réfléchir. Je voulais me sentir partir. J’avais l’impression d’un galet dans la bouche. Enfant, mon père m’avait appris à en sucer pour m’hydrater. Et soudain le froid s’est emparé de moi. J’ai eu peur de me blesser au réveil. J’ai eu peur de ne pas me réveiller. Je laissais la pierre se dissoudre, qu’elle fasse effet. Camille a pris soin de moi. Avec douceur. Avec patience. C’était de l’amour j’en suis sûr. Prendre de la distance, c’est tout ce que je sais faire. En apercevant mon mari qui revenait à la maison Camille a sauté par la fenêtre pour s’enfuir. J’ai perdu le chemin pour me rendre à l’escalier. Au petit matin nous avons décidé de nous séparer.

Je me demande à qui appartient cette odeur collée sur moi. Je voudrais noyer chaque particule de mon corps dans le silence, laisser gronder le cri qui monte en moi, mais je reste impassible. Pas le temps de reculer. Je sens parfois toute l’absurdité de ma présence. J’agite ce qu’il reste de vivant en moi. Je cherche l’air. J’ai appliqué les remèdes, conjuré les sorts. J’apprends à fermer les yeux. La nuit à oublier ton visage, ton corps c’est encore trop difficile. Chaque marche je m’éloigne un peu plus de toi. J’entre dans un tunnel. J’ai trié les souffrances, aucune image à archiver. Je connais à l’avance chacune de mes pensées, rien n’appartient plus à personne. Je peux monter plus haut, toujours plus haut. Redescendre ne sert plus à rien. Surtout ne te retourne pas. C’est la marche à suivre. Peut-être es-tu seulement l’annonce de quelqu’un d’autre, quelqu’un que je pourrais rencontrer sur cet escalier ? Ce n’est pas un au revoir, ce n’est pas une question. Non c’est ma seule chance.

Si je reste immobile plus longtemps, je vais me faire remarquer. Un temps suspendu. L’escalier est un lieu de passage. Une transition entre deux quartiers. Entre deux moments de la journée. C’est un sas de décompression, comme le train. Les gens n’ont pas l’habitude de voir des personnes immobiles se figer sur les marches comme des statues de sel, ou des chanteurs d’opéra. Ils commencent d’ailleurs à me regarder de travers. Leurs yeux comme des piques. Qui es-tu ? Je ne veux pas ressembler aux laissés pour compte, aux mendiants et marginaux vautrés sur les marches de l’escalier, dans leurs vêtements sales comme les marches, à côté de leurs canettes de bière, dans leur urine, les traces de la nuit dernière, les restes de nourriture et leurs affaires personnelles. Je ne suis pas comme eux. Je ne veux pas leur ressembler. J’ai honte de craindre qu’on me prenne pour eux, en restant là à ne rien faire, immobile au milieu des marches de l’escalier. Je poursuis mon chemin. Le travail m’attend.

C’est la partie, la fin du début, là où il y avait le calme, ça ne fait que mal tourner. Le vent soulève les stores, les vêtements qui sèchent dans le désordre de leurs couleurs, les rubans fanés aux balcons, banderoles et drapeaux, les enseignes publicitaires en tissus, les feuilles des arbres, l’herbe rare sur le terre-plain, les papiers gras par terre et ce sac en plastique rose qui s’élève dans l’air en virevoltant sur lui-même. Le chœur des oiseaux s’est tu. J’ai parfois l’impression de passer devant quelque chose que je ne vois pas, de manquer un rendez-vous. Le plus compliqué c’est de trouver l’expression qui coïncide avec l’instant. Pour l’heure il est encore trop tôt, je pense. Je suis les marches, je suis le ciel et les volées d’oiseau qui reprennent leur vol, ce chien abandonné qui aboie après tous les passants. Quelques notes de musique au piano. Tout m’appartient. C’est la partie, certains appellent un cœur brisé, pose ce téléphone, il n’y a personne qui rentre à la maison.

Celui qui a déplié un journal écrit en chinois, on se demande comment il arrive à déchiffrer ces colonnes d’idéogrammes. Celle pour qui son smartphone est un univers en soi, elle tape à toute vitesse un message mais ne lève jamais les yeux de son écran. On dirait qu’elle fait la course avec. Celle qui dit « c’est du propre ! » sans que je puisse deviner de quoi elle parle. Celui qui garde son cartable en cuir marron patiné à une distance respectable. Ceux qui marchent sans rien voir autour d’eux, qui avancent sur les marches comme des automates, se hâtent, se bousculent têtes et bustes perchés sur jambes pressées en transit. Celui qui mendie, accroupi au ras du sol, treillis, sac plastique, gobelet marron foncé Paul entre ses longs doigts maigres et sales. Avec ses yeux bleu-acier, ses cheveux gris raides, filasse, sa barbe plus sel que poivre, son air pâle d’entre-deux morts. Celle aux jambes de danseuse qui, seules, dans l’immobilité forcée, peuvent justifier cette grâce d’apesanteur.

Je vois un couple qui se dispute, elle lui reproche ses infidélités répétées tandis qu’il regrette son intransigeance perpétuelle. Je ne peux pas compter sur toi, se plaint-elle, à quoi il répond qu’elle l’étouffe. Je vois sur ma gauche, l’allégorie féminine de La Porte de l’Orient, vêtue d’une longue toge, jambes croisées, assise sur un siège aux montants décorés de griffons. Je vois un nuage effilé dont la forme rappelle celle d’un épervier. Je vois les marches usées par le temps, salies par la pollution. Je vois un scooter au pot d’échappement trafiqué, sa pétarade est un feu d’artifices. Un homme ivre qui titube au risque de chuter, la lenteur de sa descente lui évite le pire. Je vois le vol harmonieux d’oiseaux dans le bleu du ciel, leur pépiement parvenant presque à couvrir le bruit de la circulation en contrebas. Je vois un éclat de lumière qui inonde de sa blancheur le piédestal de la rambarde gauche sur laquelle un groupe en bronze représente les produits de la région Provence.

Celui qui la tire vers lui, elle l’agrippe et se hisse vers lui qui la domine, la courbe tandis que de sa main droite il emprisonne sa nuque, entortille ses longs cheveux bouclés autour de son index. Ils s’embrassent avec passion. Celle dont les cheveux bruns, ondulés, détachés et ramenés vers l’avant au-dessus de l’épaule gauche, laissent découvrir la peau de son cou nu qu’une tunique légère vient caresser, je pourrai la regarder si elle se tournait mais elle n’en fait rien. Celle qui pleure au milieu de la volée de marches, touchée par elle une autre qui la croise ne peut s’empêcher de s’en approcher, Madame, ça va ? Vous avez besoin d’aide ? et de l’accompagner jusqu’en bas. Ça va merci, entre deux sanglots. Celui que je vois de dos, il parle à son chien, un berger allemand au poil terne, il lui sourit. Je le sais sans le voir, à la variation de sa voix. Celui que chaque mouvement essouffle, il lève les yeux vers les personnes qu’il croise, adressant un sourire édenté à la cantonade.

En rentrant chez elle, la mère d’un collègue découvre son fils allongé sur son lit. Son corps immobile et raide sur le dessus de lit, inanimé. Elle ne sait pas quoi faire, n’ose pas le toucher, tétanisée. Elle appelle son mari au téléphone, dépassée par cette situation. En écoutant son récit je repense à ces pages de Marcel Proust : « Je me promettais, dans la salle à manger, pendant qu’on commencerait à dîner et que je sentirais approcher l’heure, de faire d’avance de ce baiser qui serait si court et furtif, tout ce que j’en pouvais faire seul, de choisir, avec mon regard la place de la joue que j’embrasserais, de préparer ma pensée pour pouvoir grâce à ce commencement mental de baiser consacrer toute la minute que m’accorderait maman à sentir sa joue contre mes lèvres, comme un peintre qui ne peut obtenir que de courtes séances de pose, prépare sa palette, et a fait d’avance de souvenir, d’après ses notes, tout ce pour quoi il pouvait à la rigueur se passer de la présence du modèle. »

L’imaginaire des gravures de prisons de Piranèse stigmatise l’évolution concentrationnaire de l’urbanité en mettant en scène des vues architecturales ambiguës de prisons souterraines. Les « inventions en forme de caprices » d’un observateur à l’affût de l’insaisissable, pris de vertige dans l’absence de repères, dans ce qui parait immobile cherchant ce qui bouge et change, fouillant du regard la ruine pour y découvrir le secret de l’infini. Dans un espace fermé, nocturne, rendant l’architecture écrasante, des voûtes monumentales, des ouvertures remplies de barreaux, des escaliers en spirale, des passerelles suspendues ne menant nulle part, des gibets et des roues immenses, des cordages et des poulies évoquant de cruelles tortures. Ce ne sont pas des édifices réels ou possibles, à la fois drame et décor du drame. Des personnages errent dans ces immenses espaces représentés, indiscernables et minuscules, ils accentuent l’échelle et la complexité des scènes entre l’horreur et la curiosité.

Au moment de quitter la même soirée chez la princesse, sur les marches de l’escalier, le narrateur rencontre une dame. Il sait pourquoi cette femme a l’habitude de venir tard à ces soirées mondaines mais il ignore encore son nom, avant que la duchesse le présente à la princesse d’Orvillers : « Pour moi, dit-il, j’avais reconnu en Mme d’Orvillers la femme qui, près de l’hôtel Guermantes, me lançait de longs regards langoureux, se retournait, s’arrêtait devant les glaces des boutiques ». La reconnaissance c’est donc l’identification, c’est mettre un nom sur un visage connu. La scène donne lieu à une réflexion du narrateur sur ces regards de reconnaissance lancés incognito, mais qui disparaissent du jour où l’on se connaît : « Il y a des regards particuliers et qui ont l’air de vous reconnaître, qu’un jeune homme ne reçoit jamais que de certaines femmes–et de certains hommes–que jusqu’au jour où ils vous connaissent et apprennent que vous êtes l’ami de gens avec qui ils sont liés aussi. »

Le souvenir de l’infinie tristesse du petit Marcel, que son père oblige à regagner sa chambre : « Oui, allons, va te coucher. » L’enfant s’accroche en vain : « Je voulus embrasser maman, à cet instant on entendit la cloche du dîner. « Mais non, voyons, laisse ta mère, vous vous êtes assez dit bonsoir comme cela, ces manifestations sont ridicules. Allons, monte ! » Et il me fallut partir sans viatique ; il me fallut monter chaque marche de l’escalier, comme dit l’expression populaire, à « contre-cœur », montant contre mon cœur qui voulait retourner près de ma mère parce qu’elle ne lui avait pas, en m’embrassant, donné licence de me suivre. Cet escalier détesté où je m’engageais toujours si tristement, exhalait une odeur de vernis qui avait en quelque sorte absorbé, fixé, cette sorte particulière de chagrin que je ressentais chaque soir et la rendait peut-être plus cruelle encore pour ma sensibilité parce que sous cette forme olfactive mon intelligence n’en pouvait plus prendre sa part. » [1]

Je voudrais rencontrer quelqu’un mais j’ai peur de la chute, j’ai peur d’avancer les yeux fermés, j’ai peur du premier jour comme du premier baiser, des fantômes que je discerne, des fantasmes que je ressens, des rencontres fortuites. Je pivote pour ne pas faire face, je suis comme un enfant qui fait ses premiers pas. La sensation fugace de bras invisibles qui me retiennent, si je me laisse tomber, un pied au sol, l’autre se relève, qui me rattrapera ? La nuit ces images me frôlent. La chute peut continuer, la disparition n’est pas tragique, la marche sera longue je le sais. Mais au fond je me dis qu’il ne faut pas confondre la chute avec l’élan. Ce dont j’ai envie c’est d’un élan, me projeter sans tomber vers l’autre, tromper le temps la nuit et me révéler le jour. Je cherche dans mes tissus les traces de l’instant où le geste pour la première fois se dépose. Il est des jours sans réponse. Des secrets à venir. J’ai peur de ne pas vraiment arriver à tomber. J’ai peur de fermer les yeux.

Il faudrait que j’échappe à mon quotidien mais cette fuite ne mènerait nulle part. Je suis en train de monter ses escaliers, en même déjà loin, ici même si déjà ailleurs. Dans un mouvement que je ne contrôle pas. Mon esprit suit ses mouvements circulaires avec l’impression de me retrouver coincé dans un dessin d’Escher. Je pourrais entrer dans les immeubles avoisinants, m’immiscer dans les cours, les voir se confondre avec les places. Chercher une nouvelle issue. Parcourir tous ces moments même si j’ai l’impression de m’y sentir prisonnier pour être chez moi tout en espérant pouvoir m’accepter. C’est sans doute pourquoi j’observe avec une telle émotion les oiseaux qui tournoient dans le ciel de Marseille. Ils s’abattent parfois sur les arbres et font tomber au sol une pluie de feuilles. Les mouvements coordonnés de ces milliers d’oiseaux forment de magnifiques murmurations dans le ciel et me rappellent mon propre mouvement en cercle dans les escaliers, avec leur chorégraphie hypnotique.

Il y a ce lointain souvenir d’enfance, geste que je croyais perdu, cette vélocité que j’avais ressentie en descendant un jour un escalier à vive allure et où le mouvement de mes pieds sur les marches avait gagné en fluidité, trouvant dans la coordination des pieds, le moyen d’aller plus vite et d’accéder à la sensation de flotter au-dessus des marches, glissant littéralement sur elles comme volant au-dessus. Une aspiration aérienne. Une caresse. La plénitude d’un mouvement si bien maîtrisé, élégant et naturel, qui parait éternel. Oublier son corps, voler au-dessus du sol. Une image se révèle au contact de ce souvenir, une photographie de Jacques Henri Lartigue, vol plané de sa cousine Bichonnade, sautant au-dessus du grand escalier extérieur dans le jardin de leur maison à Paris, en 1905. « Depuis que je suis petit, j’ai une espèce de maladie : toutes les choses qui m’émerveillent s’en vont sans que ma mémoire les garde suffisamment », regrette Lartigue dans son journal de l’année 1965.

Pour un jongleur, le point de suspension est ce moment furtif qui voit un objet lancé dans l’air atteindre son apogée, l’instant d’après l’élan juste avant la chute. Quand j’étais à Paris, j’ai assisté à un spectacle de Yoann Bourgeois au Panthéon. Une expérience chorégraphique saisissante. Les corps, entre envolée et chute. Ils flottaient dans l’air avant de s’abandonner dans une chute douce, élégante et sensuelle, presque infinie. Je repense ce matin à ces corps qui gravissaient les marches de l’escalier, tournaient sur eux-même avant de tomber à tour de rôle pour revenir inexorablement se replacer au même endroit, en laissant l’impression d’avancer sur place. Je gravis comme eux les marches de l’escalier. Une jeune fille est assise près de son ami qui vient de s’endormir. Elle oscille d’avant en arrière, les yeux dans le vague, au rythme de la musique qu’elle écoute. Elle se berce mécaniquement, imitant les danses d’animaux captifs qui se balancent sans arrêt d’une patte sur l’autre.

Dans tous les gens croisés furtivement le matin, ceux que je vois régulièrement, qui habitent le quartier ou qui empruntent l’escalier comme moi pour aller travailler, il y a ce jeune homme que je remarque plusieurs jours de suite. Il passe son temps à demander une cigarette aux passants qu’il croise dans l’escalier alors qu’il ne fume pas. Je pourrais ne pas m’intéresser à lui, trouver son geste banal, anodin. Son attitude m’intrigue cependant. Que cherche-t-il ? Il me rappelle un adolescent solitaire du Cours Julien qui cherchait à attirer l’attention de la plus jolie fille du lycée. Chaque jour il prenait sur lui pour dépasser sa timidité en essayant d’attirer son attention. Il se surprenait lui-même de tant de témérité. La jeune fille avait fini par s’intéresser à lui, mais s’était révélée finalement trop ordinaire au regard de ce qu’il avait fait pour la séduire et il ne resta pas avec elle. Ce qu’il résumait en trois mots : « Pas mon genre ! » Ce jeune homme ressemble à mon frère.

Chaque jour je croise des gens que je ne connais pas. C’est à peine si j’ai le temps de les observer. Un regard furtif, un geste esquissé, une silhouette. Une jeune femme lisse sa jupe avec sa main en ramenant ses jambes sous elle. Je ne sais pas ce qui m’attire dans ce geste banal que je ne fais qu’entr’apercevoir. Un pli du tissu ne parvient pas à s’estomper. Je mémorise l’embarras de la jeune femme qui se révèle dans son mouvement, je l’enregistre pour ne pas le perdre. Je suis archiviste. Il y a dans le geste d’archiver une expérience de rêve. « Oublier insensiblement la chose que l’on regarde, écrivait Paul Valéry. L’oublier en y pensant, par une transformation naturelle, continue, invisible, en pleine lumière, immobile, locale, imperceptible... comme à celui qui l’étreint échappe un morceau de glace. Et inversement : Retrouver la chose oubliée en regardant l’oubli. » J’ai saisi une bribe de sa conversation téléphonique. Son père est mort d’une embolie pulmonaire la veille au soir.

Le moment viendra où je quitterai mes vieilles habitudes de célibataires et porterais des jupes fendues. Dans la chaleur du soir, je serai vêtue d’une longue robe blanche à dos nu. Il y aura des fêtes dans des appartements spacieux et bien situés. Je me laisserai guider par la musique. J’ai toujours aimé danser. Un homme me remarquera, me dira ce qu’il ne dit à aucune autre, ce que j’attends qu’on me dise depuis si longtemps au creux de mon oreille. il m’aimera mieux qu’Ange ou Camille. Il trouvera en moi une qualité rare, quelque de particulier qu’il sera le seul à percevoir. Mais je ne m’attacherai pas. Je ne veux pas être fixée, épinglée tel un papillon. Je veux me sentir libre. Rien ne doit s’opposer au flux de mon être. Je tremble, je frissonne comme les feuilles des arbres quand je monte les escaliers et qu’une nouvelle journée commence. J’ai vingt-sept ans, encore de nombreuses années à vivre. Je n’ai pas encore puisé dans mes réserves. Je suis au début. Mais le rêve est fragile.

Cette nuit j’ai fait un rêve étrange, je m’en suis souvenu en haut des escaliers de la gare Saint-Charles. J’étais prisonnier d’un escalier dont je ne parvenais pas à trouver l’issue. L’escalier faisait partie de la toiture d’un monastère, ses quatre côtés formaient le périmètre d’un atrium. Le monastère était habité par une secte inconnue de moines qui fréquentaient ses escaliers rituellement. C’est en en parlant avec ma collègue qu’elle a pensée à Escher et à son escalier de Penrose. L’escalier de Penrose m’a t-elle expliqué, est un objet impossible qui a la forme d’un escalier. Il a été conçu par le généticien britannique Lionel Penrose, en se basant sur le triangle de Penrose créé par son fils, le mathématicien et physicien Roger Penrose. L’escalier de Penrose est une représentation en deux dimensions d’un escalier faisant quatre virages à angle droit, revenant ainsi à son point de départ. Les marches forment une boucle en perpétuelle montée (ou descente, selon le sens de rotation).

Une de mes meilleures amies qui tente de surmonter le deuil de son frère jumeau, mort récemment des suites d’une malformation cardiaque qui l’affecte aussi et la rend fragile, à fleur de peau, m’a parlé des instructions de Cortázar pour monter un escalier. Une liste de manuels brefs, dans la forme codée des modes d’emploi techniques, mais précisément pour l’occupation qu’ils dénotent, qui détonent et relèvent de ces Occupations bizarres que l’auteur écrira par la suite. « Les escaliers se montent de face car en marche arrière ou latérale ce n’est pas particulièrement commode. L’attitude la plus naturelle à adopter est la station debout, bras ballants, tête droite mais pas trop cependant afin que les yeux puissent voir la marche à gravir, la respiration lente et régulière. Pour ce qui est de l’ascension proprement dite, on commence par lever cette partie du corps située en bas à droite et généralement enveloppée de cuir ou de daim et qui, sauf exception, tient exactement sur la marche ».

[1Marcel Proust, Du côté de chez Swann, GF Flammarion, Paris, 1987, p. 122-123


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