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Au jour le jour #12

XII

Les actes qui se produisent si naturellement qu’on ne peut s’imaginer avoir été à même, un jour, de réfléchir ; si naturellement, à croire que les actes d’un être humain sont les pensées du monde. Lecture. Le ciel se dégage en fin de journée. Dans le silence que seule peut expliquer la nuit.

Concert de pépiement d’oiseaux dans le jardin printanier. Fenêtre ouverte. Caroline rentre ce soir de Nice. Je sors marcher dans la rue. Mon parcours tente de contourner les itinéraires connus, éviter la ligne droite. Je longe le Parc de Belleville. Petites ruelles pavées. Arbustes en fleurs. Une femme au téléphone, à ma hauteur, je l’entends dire : samedi on avait dit lundi. Tel un mantra je répète cette phrase tout le long de ma promenade. Dans le 20ème les poubelles s’accumulent sur les trottoirs.

Les images des manifestations spontanées de la veille au soir, dans les rues de Paris, à l’annonce du résultat du vote de la motion de censure, d’une violence gratuite et dangereuse, me révoltent. Une furieuse envie d’ailleurs, d’autrement. Ce rayon de soleil derrière la vitre me nargue. Tout cramer, ce qu’il y a d’écrit sur le plan à l’entrée du métro République.

Dilemme : continuer à regarder sur les réseaux sociaux les scènes filmées des manifestations et leur répression disproportionnée ou les ignorer ? Un sentiment d’injustice révoltant, de déni méprisant, qui met mal à l’aise, laisse impuissant. La foule n’a pas de légitimité, dit-il. Ni plus ni moins que le peuple qui a le droit de s’exprimer en dehors des seules élections. Dans la rue. Sourire complice aux yeux rieurs qui me laisse songeur. Seul ce soir à la maison. En regardant The Wall à la télévision, je me souviens l’avoir vu la première fois au Palace de Brunoy.

Consultation chez le médecin. Dix minutes à peine. Je pense au sens du mot clinique qui a la sécheresse des diagnostics médicaux. Lecture de livres de poésie américaine. Je laisse reposer mon texte, Caroline et Alice sont en train de le lire. Dans l’attente de leur retour pour y revenir. Je m’attèle à un autre projet. Je ne pense qu’à ça toute la journée. Dans cette tension. L’intention de l’écrire vite. Le titre français du film Running on Empty de Sidney Lumet, manque de force : À bout de course.

Lambeaux de rêve au matin : banquet fastueux dans une bibliothèque, je croise d’anciens collègues de l’Astrolabe que je reconnais à peine. Les livres ont laissé place aux tables en désordre recouvertes de verres à moitié vides et de mets entamés. Est-ce que tout pourrait être aussi simple ? Écrire en lisant des textes, en mettant de côté les fragments qui retiennent notre attention, sur un thème donné. Dans l’accumulation de ces phrases, le récit se dessinerait en creux. Images de pensée.

Faux mouvement. Mal au bras. Du mal à passer. Croissant du matin. Pharmacie. Sur la place du colonel Fabien, des dizaines de véhicules de CRS garés en double file. Leurs minuscules gyrophares bleu clignotent asynchrones. On dirait des jouets. Défilé de gilets jaunes drapeaux au vent. Plus de CRS que de manifestants. Dans le présent nous nous évadons. Cette nuit nous passons à l’heure d’été.

Au jour le jour : bloc-notes quotidien

Melun, le 21 mars 2012

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