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Autoportrait en trois couleurs

À la fin de l’été 1955, le 24 août pour être précis, au lendemain de l’élection à une forte majorité du candidat démocrate au poste de gouverneur de l’État du Mississippi, M. J. P. Coleman, partisan convaincu de la ségrégation raciale, Emmett Till, un garçon noir de 14 ans, originaire de Chicago, en vacances chez son oncle, entrait dans une épicerie rurale dans le petit hameau de Money, dans le Mississippi. Comme le jeune garçon se vantait auprès de ses cousins du sud de ses amitiés avec les Blancs du nord, ils le mirent au défi d’entrer dans l’épicerie et d’oser adresser la parole à la jeune femme brune qui tenait la caisse. Emmett accepta leur défi. Il ne prit pas en compte qu’il régnait ici un climat de terreur même si sa mère l’avait mis en garde avant son départ. « Sois très prudent… baisse la tête au point de ne voir plus que tes genoux », lui avait-elle conseillé. Quelques instants plus tard, il s’approchait du comptoir, prêt à acheter pour deux cents de chewing-gum. Ce qu’il fit ou dit ensuite ne sera jamais connu avec certitude, Emmett aurait parlé à la jeune femme de manière désinvolte, on évoque des propos obscènes, il est sans doute plus probable qu’il hésita à lui parler, en bégayant, peut-être se montra-t-il trop téméraire, ou prit-elle peur de ne pas comprendre ce qu’il lui disait, de ne pas savoir ce que lui voulait ce jeune garçon au corps d’homme, la peau noire mais les yeux clairs, avec son chapeau sur la tête, elle avait reculée, effrayée par sa démarche qu’elle jugeait déplacée, le garçon sortit de l’épicerie sans demander son reste, au moment où elle sortit à son tour, il l’aurait saluée d’un sifflement admiratif, dans le sud on appelle ça le wolf whistle (le sifflet du loup), mais au fond personne ne sait vraiment ce qui s’est passé entre ces deux étrangers originaires de deux mondes que tout opposait à l’époque, Emmett avait brisé innocemment les règles en vigueur dans cet État du Sud, leur propre « code racial de conduite », ce qui allait déclencher une réaction en chaîne qui changerait un jour la façon dont on envisageait la fiction de la race en Amérique et dans le reste du monde. Quatre jours plus tard, le 28 août, l’adolescent était kidnappé chez son oncle par Roy Bryant, le mari de la jeune femme, et son beau-frère J.W. Milam, deux hommes blancs. Pendant des heures, les ravisseurs torturèrent le jeune garçon. Il fut battu, étranglé avec des barbelés, puis tué d’une balle dans la tête. Le corps de la victime jeté dans la rivière Tallatchie. Il avait finalement été retrouvé trois jours plus tard. Défiguré, il n’avait été identifié que grâce à une bague à son doigt où l’on pouvait lire les initiales de son père. Une partie de sa tête avait été fracassée par une balle de revolver tirée dans l’oreille, l’autre moitié avait été lacérée de coups de couteau. Le corps avait été fixé à un énorme ventilateur pour le maintenir au fond de la rivière, très profonde à cet endroit. Le corps avait été rapatrié à Chicago. La mère de l’adolescent, Mamie Till Mobley, demanda à ce que sa tombe soit ouverte pendant les funérailles, afin qu’on puisse voir ce qui était arrivé à son fils. Pendant cinq jours, son corps mutilé avait été présenté à qui voulait le voir, pour montrer ce que la haine pouvait provoquer de plus horrible. La famille d’Emmett réclamait justice. Le procès de Bryant et Milam ne fut cependant qu’une formalité. Le jury, uniquement composé de blancs, décida d’acquitter les deux hommes en une heure et demi seulement. Deux mois après leur procès, Bryant et Milam, qui ne risquaient plus rien, acceptèrent, en échange de 4000 dollars, de raconter au magazine Look comment ils avaient tué Emmett.

Je ne peux pas respirer.

Le 25 mai 2020, peu avant 20 h, à l’intersection de la Chicago Avenue South et de l’East 38th Street, à dix minutes du centre-ville de Minneapolis, un homme achète des cigarettes dans l’épicerie Cup Foods. Il rejoint ensuite sa voiture, garée sur la 38th Street à côté du restaurant Dragon Wok, où plusieurs amis l’attendent. Rapidement, il est soupçonné d’avoir utilisé un faux billet de vingt dollars. À 19h57, deux employés viennent réclamer les cigarettes, sans succès. Quatre minutes plus tard, à 20h, un employé de l’épicerie contacte le 911. Il décrit le client comme « affreusement saoul » et n’ayant pas « contrôle de lui-même ». Le policier qui reçoit l’appel demande à trois reprises à propos du suspect « Quelle race ? », « Est-il blanc, noir, amérindien, hispanique, asiatique ? »

Le 1er décembre 1955, Rosa Parks, une jeune couturière noire, fatiguée après sa journée de travail, décida de s’asseoir dans le bus qui la ramenait chez elle, à ­Montgomery, en Alabama, dans le Sud ­profond. Le chauffeur de bus appela la police qui arrêta la jeune femme pour avoir violé les lois ségrégationnistes de la ville en refusant de céder sa place à un Blanc. Dès le lendemain de son emprisonnement, les Noirs boycottèrent cette compagnie de bus. Les différentes associations et églises se fédérèrent au sein du Mouvement pour le progrès de Montgomery. Elles placèrent à sa tête un pasteur de vingt-sept ans venu d’Atlanta, Martin Luther King. Le mouvement formula trois ­revendications immédiates : la liberté pour les Noirs comme pour les Blancs de s’asseoir où ils veulent dans les autobus ; la courtoisie des chauffeurs à l’égard de tout le monde ; ­l’embauche de chauffeurs noirs.  

Lorsque les premiers policiers, J. Alexander Kueng et Thomas Lane arrivent sur place, l’homme est dans sa voiture. Ils se garent de l’autre côté de la route, sur la Chicago Avenue South, près de l’épicerie, et viennent au contact à pieds. Lane sort son arme et ordonne à l’homme de poser ses mains sur son volant. Il range son arme, puis, moins de deux minutes après, l’extrait de sa voiture. Avec l’aide de Kueng, il le menotte dans le dos. Ce dernier l’emmène contre le mur du restaurant, et le fait asseoir par terre. Pendant son interpellation, l’homme ne fait preuve d’aucune violence ; il montre des signes de stress. Un troisième policier vient en renfort en voiture. Six minutes après, le suspect est emmené au véhicule de police de Kueng et Lane. Près du véhicule, il s’effondre au sol. Après un demi-tour, le troisième policier rejoint Kueng et Lane, avant qu’une seconde équipe n’intervienne à 20h17 : Derek Chauvin et Tou Thao.

Dans la ville de Little Rock, dans l’État de l’Arkansas, quelques jours avant la rentrée des classes, le gouverneur Orval Faubus tenta d’empêcher l’intégration raciale sous prétexte d’éviter les violences, ce qui obligea le président Eisenhower à envoyer la troupe de la Garde Nationale afin d’assurer la sécurité des neufs élèves noirs concernés. Entrés dans l’établissement le 25 septembre 1957, ils y demeurèrent le reste de l’année scolaire. Pas découragé, le gouverneur Faubus demanda et obtint, au moins pour les lycées de Little Rock, la fermeture des écoles publiques pendant l’année scolaire suivante. Cette même année, Charles Mingus composa les Fables of Faubus, le morceau n’était pas directement influencé par les événements auquel le titre faisait pourtant référence, l’œuvre étant déjà achevée lorsque le gouverneur Faubus fit la une des journaux. Au début, il n’y avait même pas de titre... rappelait le batteur Dannie Richmond. Un soir, nous l’avons joué, et Mingus a demandé : Donnez-moi le nom de quelqu’un de ridicule. Gouverneur Faubus ! avait répondu le batteur. Le contenu politique s’était focalisé sur les paroles scandées pendant le morceau. Seigneur, ne leur faisons pas prendre des plumes et du goudron. Seigneur, plus de croix gammées. Seigneur, plus de Ku Klux Klan. Tu me traites de ridicule, Dannie ? Gouverneur Faubus ! Pourquoi est-il si malade et si ridicule ? Il ne veut pas d’écoles intégrées. Alors, c’est un crétin ! Bouh !

La composition avait d’abord été enregistrée pour l’album Mingus Ah Um, en 1959. Les paroles controversées de la version originale furent refusées par Columbia Records qui ne diffusa qu’une version instrumentale du morceau. Ce n’est qu’en octobre 1960 qu’une version avec les paroles parut sur l’album Charles Mingus Presents Charles Mingus, sorti sur le label indépendant Candid. En raison de problèmes contractuels avec Columbia, le morceau ne put garder son titre initial transformé en Original Faubus Fables. Faubus y apparaît ridicule comme un méchant que personne ne prend vraiment au sérieux. Ce genre de propos, incisifs, débordant de mordants, sévèrement satiriques, sont finalement assez rares dans le jazz. Dans ces propos protestataires et son chant scandé, Il préfigure en quelque sorte le rap. Les exhortations de Mingus et de son batteur Dannie Richmond sont criées à tour de rôle, chacun répondant à l’autre, comme dans un combat de boxe factice. Aucun argument n’est clairement énoncé et décomposé. Il ne s’agit pas d’une protestation argumentée, plutôt d’une colère passionnée. Un cri rageur. Pourtant, les paroles elles-mêmes nous interpellent. C’est clairement une musique qui repousse les limites du jazz tout en restant fidèles à son éthique. Mingus n’a pas peur de faire appel à des hommes de pouvoir (Eisenhower, Faubus, Rockefeller), ce qui nous oblige à envisager la lutte en des termes moins simples que Faubus défiant Eisenhower et Eisenhower défendant l’intégration. Les deux hommes s’étant retrouvés pris dans une lutte de pouvoir qui a fait que toute l’épreuve a porté sur eux et non sur les enfants qui essayaient simplement d’aller à l’école.


Je vous le dis ici et maintenant, mes amis, bien que, oui, bien que nous ayons à faire face à des difficultés aujourd’hui et demain je fais toujours ce rêve : c’est un rêve profondément ancré dans l’idéal américain. Je rêve que, un jour, notre pays se lèvera et vivra pleinement la véritable réalité de son credo : « Nous tenons ces vérités pour évidentes par elles-mêmes que tous les hommes sont créés égaux. »

Le 26 février 1965, dans le cadre d’une manifestation pacifique contre les obstacles mis à l’inscription sur les listes électorales à Marion dans l’Alabama, le militant Jimmie Lee Jackson est abattu par un policier. En réponse à cet événement, il est décidé de lancer une marche entre Selma et Montgomery. Marche qui servira de modèle au vaste mouvement de protestation qui secouera le Sud pendant les dix années suivantes : rassemblements religieux pleins de ferveur, hymnes chrétiens adaptés aux luttes, références à l’idéal américain trahi, engagement de non-violence, volonté farouche de lutter jusqu’au sacrifice.

Je rêve qu’un jour, même l’État du Mississippi, un État où brûlent les feux de l’injustice et de l’oppression, sera transformé en un oasis de liberté et de justice.

J. Alexander Kueng tente de faire monter l’homme arrêté sur la banquette arrière, mais Chauvin le ressort de la voiture. Il l’allonge au sol, sur le bitume. Avec ses collègues Kueng et Lane, il pratique un plaquage ventral. L’homme est allongé sur le ventre et est quasiment immobile. Chauvin appuie avec son genou sur le cou, Kueng est agenouillé sur son dos et Thomas Lane sur ses jambes. Tou Thao reste debout, près de sa tête. C’est à ce moment que débute la première vidéo d’un passant, prise depuis la route. À 20h20, Floyd gémit et dit aux policiers : Je ne peux pas respirer. S’il vous plaît. Lane ordonne au témoin de s’éloigner. Durant le même temps, un policier appelle les secours, expliquant que l’homme au sol saigne de la bouche. L’appel passe rapidement en « code 3 », qui correspond à l’assistance médicale d’urgence. Depuis le trottoir à côté duquel l’homme est plaqué, une autre passante commence de filmer, en live. Malgré l’appel aux urgences, Chauvin continue d’appuyer sur le cou de l’homme au sol. Kueng et Lane ne sont pas visibles sur la vidéo ; il est impossible de savoir si les policiers continuent le plaquage. L’homme appelle à l’aide ; en moins de cinq minutes, il répète seize fois qu’il ne parvient pas à respirer. Chauvin exige de lui de se calmer. Plusieurs témoins assistant à la scène demandent aux forces de l’ordre d’arrêter.

Le 11 août 1965, à Watts, en Californie, la ville où Charles Mingus est né et où il a vécu toute sa jeunesse, Marquette Frye, un afro-américain de 21 ans, est arrêté pour conduite en état d’ivresse par un policier blanc dans ce quartier de Los Angeles. À peine sortie de la ségrégation, les habitants laissent éclater leur colère. Au total, 34 personnes sont tuées et plus de 1000 sont blessées. Aujourd’hui, la métropole californienne garde son calme même face au chaos de Ferguson. Les habitants de Watts savent que de nouvelles émeutes ne feraient que renforcer la stigmatisation du quartier.

Je ne peux pas respirer.

La ligne mélodique principale jouée par la trompette dans le morceau de Mingus est à la fois accrocheuse et dissonante, laissant à l’auditeur un sentiment de malaise, ce qui renforce en nous l’indignation que ce morceau cherche à créer. Le chant suit cette ligne, jusqu’à ce que Mingus déclare que Faubus est un imbécile et que la mélodie se transforme en course folle façon hard bop, pour ensuite se redresser et revenir à la mélodie originale, marquant la confusion sociale de l’époque, en particulier la confusion qui a dû être ressentie par les neuf jeunes étudiants noirs qui n’étaient pas autorisés à aller à Little Rock Central, ou à celle d’Emmett Till kidnappé, torturé et tué pour avoir prétendument manqué de respect à une femme blanche. Et au-delà d’eux, à tous les Noirs d’Amérique.

Je fais aujourd’hui un rêve !

L’homme immobilisé au sol devient immobile quelques minutes plus tard, mais Derek maintient son genou sur son cou jusqu’à la venue des secours, soit pendant deux minutes et cinquante-trois secondes. Les passants alertent sur son immobilité et demandent que son pouls soit pris. Ils sont tenus à distance par Tou Thao. Les policiers appellent une ambulance. À l’intérieur de celle-ci, les ambulanciers contrôlent son pouls à plusieurs reprises, sans pouvoir le détecter, et tentent de le réanimer. L’homme est finalement transféré à l’Hennepin County Medical Center, et est déclaré mort. Il s’appelait George Floyd.


Le texte ci-dessus est un extrait d’un projet de récit autour de Charles Mingus, la vie, le caractère, l’engagement et la créativité artistique du compositeur américain : Autoportrait en trois couleurs, dans le cadre de l’atelier d’été 2020 de François Bon.


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