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Contacts successifs #34

L’appel des odeurs

La peau exposée au soleil, l’odeur douce et sucrée de l’épiderme tiède. Le parfum qu’on vaporise sur son poignet, son effluve oubliée qui ressurgit quelques heures plus tard. L’odeur persistante des asperges et du café dans son urine. L’herbe sèche. L’amidon des pâtes. Le parfum de la Biafine dont l’arôme Yerbatone évoque automatiquement la brûlure. La poussière chaude d’un radiateur qu’on rallume dès les premiers froids. L’humus des sous-bois. L’odeur tiède d’un cou de bébé. Un vin qu’on carafe pour développer sa palette aromatique et en accentuer le fruit. La terre humide. La fumée d’une bougie qu’on éteint, la fumée se mélangeant à l’odeur de la cire encore chaude. Des fruits trop mûres juste avant la moisissure. L’odeur de souffre. La fumée d’une cigarette quand on est enrhumé. Les effluves incommodantes dégagées par les arbres femelles ginkgo biloba qui, en se dégradant, peut rappeler l’odeur de parmesan, de beurre rance ou de vomi. L’odeur d’humidité et de renfermé d’une cave. Le pelage d’un chien trempé. L’arôme de l’encre de Chine. L’essence d’amande amère dans le sirop d’orgeat. Les relents d’ail ou d’oignons sur les doigts après avoir cuisiné. La mie de pain. Une clémentine qu’on épluche. Les fragrances des fleurs.

Paris, 27 décembre 2022

Un échec

Elle répète ne pas avoir menti mais concède que la réalité lui « donne tort ». Elle répète avoir parlé avec « sincérité » au sujet des raisons de la scolarisation de ses enfants dans le privé, tout en admettant que les faits contredisent sa version. En invoquant le prétexte d’absences insuffisamment remplacées dans l’école publique de son fils pour justifier son inscription dans le privé, s’agit-il d’un mensonge ou bien a-t-elle a-t-elle « inventé des problèmes » ? Elle répète : « Moi je me suis appuyée avec la plus totale sincérité sur le souvenir et le ressenti d’une expérience de maman d’il y a quinze ans. » Elle ajoute : « Et maintenant, les états statistiques du rectorat et la parole d’une enseignante me donnent tort, dont acte. » Ce n’est pas un mensonge, c’est juste la réalité qui contredit ses propos. « Je ne dirais pas que c’est un échec, je dirais que ça n’a pas marché »

Pièce à conviction

La scène d’une dispute dont l’enregistrement sonore constitue la pièce à conviction. L’enregistrement est diffusé dans la salle d’audience. On entend les premiers mots échangés par le couple. Une femme indépendante, plus accomplie professionnellement que son mari et libérée sexuellement. Son mari lui reproche sa carrière d’écrivain avortée pour s’occuper de leur fils. Debout, l’accusée, tête baissée légèrement, le regard dans le vide, écoute la bande sonore. T’es violente ! Oui, je suis violente ! En surplomb de la salle, près d’une jurée, le procureur général regarde l’accusé avec un sourire satisfait. Toute l’assemblée n’entend que le son de la scène de ménage. Nous assistons ensuite à la dispute entre le couple. Les reproches, les cris, les invectives. Ce que l’on voit n’est qu’une projection visuelle de l’enregistrement sonore. Qu’est-ce que l’image change à notre perception de la scène à laquelle nous n’avons pas assisté ? Comment la transforme-t-elle ? Les expressions des personnages, leurs moindres gestes, leurs mouvements, la violence de leur altercation, les regards noirs, la fureur de leurs sentiments. Les rapports de force de ce couple qui se débat entre petites trahisons et grandes concessions. Le combat est inégal. Son mari pare les coups, il y répond dans un premier temps, puis il finit par céder du terrain avant de s’effacer progressivement et lui laisser toute la place. Bien sûr, on pourrait déceler cela juste en écoutant l’enregistrement, on imagine que c’est ainsi que font les jurés pendant le procès. Mais c’est un film. Les images viennent souligner ce qui est dit. Chacun comprend ces images à sa manière, les décrypte de son point de vue. Mais soudain, retour dans la salle des assises, ce qu’on voit ne compte plus, il n’y a plus que les sons de l’enregistrement. On entend des coups d’une rare violence, des gifles, des empoignades, souffles rauques qui se mêlent aux gestes qui fendent l’air, bruits de meubles heurtés dans la bousculade, bris de verres et cris. Et nous voilà à notre tour témoin d’une scène que l’on a pas vue, que l’on ne ne fait qu’entendre, sans saisir avec assurance ce qui s’y passe, comme les deux seuls témoins du drame, le chien (qui voit flou de près et de loin) et le jeune garçon du couple (presque aveugle). La sérénité extralucide de ce dernier nous interroge sur le témoignage, par essence faillible, se transformant en preuve par la force de l’évidence. Nous n’apercevons pas la réalité, mais nous construisons notre réalité.

Édenville, 11 août 2019

Car, voici la vérité sur notre moi

Car Lucy avait bien assez de pain sur la planche.Car lorsqu’on habite Westminster — depuis combien de temps, en somme, plus de vingt ans ? — même au milieu de la circulation, ou lorsqu’on se réveille la nuit, on ressent, Clarissa en avait l’intime conviction, une certaine qualité de silence, quelque chose de solennel ; comme un indéfinissable suspens (mais c’était peut-être son cœur, dont on disait qu’il avait souffert de la grippe espagnole) juste avant que ne sonne Big Ben.Car c’était le milieu de juin.Car ils pouvaient bien se trouver séparés, Peter et elle, pendant des centaines d’années ; elle n’écrivait jamais et ses lettres à lui étaient mortelles ; mais cela pouvait lui tomber dessus tout d’un coup : s’il était tenu avec moi là, en ce moment, qu’est-ce qu’il dirait ? Car elle n’en pouvait plus. Car bien sûr c’était cet après-midi, l’après-midi même, que Dalloway était arrivé ; et Clarissa l’avait appelé « Wickham » ; c’est comme cela que tout avait commencé.Car maintenant que tout était terminé, l’armistice signé, les morts enterrés, il avait, surtout le soir, de foudroyants accès de panique.Car il le lui dirait, en un mot comme en cent, dès qu’il entrerait dans le salon.Car c’est cela, la vérité en ce qui concerne notre âme, notre moi qui, tel un poisson, habite les fonds marins et navigue dans les régions obscures, se frayant un chemin entre les algues géantes, passant au-dessus d’espaces tachetés de soleil et avançant, avançant toujours, jusqu’à plonger dans le noir profond, glacé, insondable ; soudain l’âme file à la surface et joue sur les vagues ridées par le vent ; c’est-à-dire qu’elle éprouve, l’impérieux besoin de se bouchonner, de s’astiquer, de s’ébrouer, à écouter des potins.Car la grande révolution de Mr Willett, l’heure d’été, s’était effectuée depuis le dernier séjour de Peter Walsh en Angleterre. Car il y avait le Professeur Brierly, qui faisait des conférences sur Milton, en train de parler au petit Jim Hutton (qui était incapable, même pour une soirée comme celle-ci, de mettre de l’ordre à la fois son gilet et à sa cravate, ou de lisser ses cheveux), et même à cette distance, elle voyait bien qu’ils étaient en train de se disputer. Car les jeunes gens ne savaient pas parler.Car Miss Helena Parry n’était pas morte : Miss Parry était vivante.Car tout en parlant aux Bradshaw, son père l’avait regardée, et il s’était dit, Qui est cette charmante jeune fille ?


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