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De Qeqertarsuaq au Groenland à Loznica en Serbie

« La grande révélation n’était jamais arrivée. En fait, la grande révélation n’arrivait peut-être jamais. C’était plutôt de petits miracles quotidiens, des illuminations, allumettes craquées à l’improviste dans le noir ; en voici une. »

Vers le phare, Virginia Woolf

Qeqertarsuaq, Groenland, 10:09

Lumière rasante. Température fraîche que le soleil rend malgré tout supportable. Le doux clapotis de l’eau froide frappe le quai par vagues répétées. Dans le port, mains dans les poches, les pêcheurs attendent le retour de mer des bateaux pour décharger et livrer leur cargaison destinée à la vente à la criée du jour, au marché aux poissons avoisinants. Ils discutent ensemble, détendus. Leur conversation à battons rompus passe d’un sujet à l’autre sans lien apparent. L’un des hommes s’est assis sur un amas de palettes en bois. Un autre fume une cigarette d’un air absorbé. Le soleil est encore élevé dans le ciel. Au-dessus des collines qui encerclent le port du village avec leurs buttes vallonnées. Les ombres de leurs silhouettes se prolongent au sol. Mais la fraîcheur qu’ils ressentent, dans l’appréhension de l’inconnu, cette espèce d’impatience précipitée, renforcée par le plaisir de voir, d’un seul coup d’œil, tant de bateaux à leur disposition dans le port, alors qu’ils attendent toujours le leur, les amuse à tel point, qu’ils deviennent confus et demeurent sans bouger, sans rien dire. Avant de rire en cœur.

Grand désert de Victoria, Australie : 20:54

Il ne pleut quasiment jamais dans cette région aride. Un désert immense. Dans un creux inévitable du terrain la voiture s’engouffre, ce qui ralentit soudain son allure, chahute les passagers à l’intérieur de l’habitacle, secoués par la violence de l’arrêt et son imprévisibilité. Le pneu s’enfonce dans la matière instable du sol qui se dérobe sous la pression et le mouvement de la roue. Le chauffeur accélère en vain. Son pied appuie irrésistiblement et comme par réflexe incontrôlable sur la pédale de l’accélérateur. Le caoutchouc du pneu n’adhère plus suffisamment sur le sable glissant. La roue tourne dans le vide. L’accélération n’arrange rien. Elle tourne plus vite encore. Sur elle-même. Le moteur gronde. La roue patine. La gomme surchauffe. L’odeur de grillé est perceptible depuis l’intérieur du véhicule. Le sable, expulsé vers l’arrière, s’accumule en tas. La voiture s’enfonce encore plus profondément, rendant son avancée de plus en plus compliqué. Dans un nuage de poussière couleur brique. De cette couleur rouge mordorée si particulière au désert australien, dont les espaces immenses aux paysages bruts sont très arides et particulièrement hostiles à toute forme d’habitation.

Ostende, Belgique 14:09

Assise sur le rebord de la fenêtre. Elle rêvasse tendrement. Les bras croisés sous sa poitrine naissante pour se donner une contenance. Une tenue, un maintien même factice. Elle sent cette source de chaleur adoucissante sur son ventre douloureux, noué. Les jeunes filles dans la maison d’en face ne l’ont pas encore remarquée, peut-être feignent-elles de ne pas la voir, de l’ignorer. C’est vrai qu’à cette distance, c’est étonnant qu’elles ne la voient pas. Le mur de la bâtisse est recouvert d’un proliférant lierre grimpant. Leurs gestes enjoués et leurs mimiques exagérés laissent transparaître une feinte indifférence. Elles complotent dans leur coin. Elle remarque parfaitement leur petit jeu, leurs manigances puériles. Elles se chuchotent à l’oreille leurs insondables secrets, leurs révélations évanescentes. En retrait, la jeune fille se sent rejetée. Dos au mur. À distance, elle ne peut rien faire, ne sait comment réagir. Elle les observe le cœur serré. Dans la vitre de la fenêtre ouverte, dans sa chambre, le reflet de son visage, de son corps juvénile, semble vouloir se détacher d’elle, prendre ses distances. Dans l’ombre de son ombre. Son hésitation. Un frisson.

Morki, République des Maris, Russie : 15:09

Sur le chemin de pierre et de terre mêlées, au milieu des champs de graminées. Les tiges de blé et d’orge ont la taille du petit garçon, c’est à peine si on peut l’apercevoir en pleine campagne. Rien ne l’arrête. Il s’élance à pleine vitesse. Il lui arrive d’ouvrir les bras en courant avec cette impression qu’avec la vitesse de propulsion de son corps il pourrait s’envoler. La sensation de l’air sur la peau de ses jambes, de ses bras nus, sa caresse rafraîchissante sur son visage en sueur. Soleil de l’air, clarté qui ose. Les poteaux électriques montrent le chemin à suivre. La baraque en bois, abandonnée depuis si longtemps. Il aime s’y réfugier à l’abri du soleil, du regard des autres. Parfois, à demi endormi il y rêve à ce qu’il aimerait devenir. Projection dans le corps d’un autre, plus grand, plus vieux, plus tard. Mais il préfère fermer les yeux et penser à la jeune voisine qui aime parler avec lui au village. Quand tu n’es pas en train de battre le pavé tu n’as de cesse de battre la campagne.

Nightmute, Alaska, États-Unis : 04:09

La nuit n’est jamais complète, le soleil ne se couche pas, il réverbère encore sous l’horizon. Rien ne nous prépare à une telle épreuve. Pas seulement la lenteur d’une fatigue affreuse, mais l’indifférence la plus complète à tout danger, présent ou éloigné. Cela surgit sans prévenir, creuse silencieusement son pernicieux sillon. La lune se reflète également sur la neige et la glace, et les aurores boréales colorent le ciel de leurs faisceaux moirés. Difficile dans ces conditions de réussir à dormir. On tente tant bien que mal de contrer les lumières du soleil traversant la fenêtre de sa chambre. La fatigue et l’envie de dormir sont parfois trompeurs, ne dissimulant qu’en surface ce qui sommeille en nous. Nous sommes tous prisonniers des actes de notre passé. Tout s’oppose à nous. Le brouillard modifie la vision et cette lumière du jour, perpétuelle à cette période de l’année, empêche un repos mérité. Il faut lutter contre la lumière. Se calfeutrer chez soi, en collant sur les vitres des papiers, en les recouvrant de tissus occultant pour éviter que la clarté du jour ne pénètre dans la chambre et nous empêche de trouver le sommeil.

Ramallah, Palestine : 15:09

Devant ton bureau, sous pente, avant de travailler. Un moment d’hésitation. Le travail c’est une question d’envie, d’impulsion, d’élan. Il faut se lancer. Avant, il y a cet instant de réflexion, de suspens. Faire le point sur ce qu’on va faire et comment on veut le réaliser. Les images de ton plan de bataille s’impose devant toi. Un acharnement qui, à certains instants, peut paraître suspect. Du temps passe, immobile. Sur place. Je n’écris pas mes textes avec des mots mais avec des couleurs et des sons. Certains cinéastes font des dessins préparatoires de chacun de leurs plans. D’autres ont la manie du repérage avec un ensemble de photos. Je travaille dans mes dictionnaires. Avec mes logiciels de montage. Les mots, leurs couleurs. Avec moi, l’écriture ressemble à un travail d’artisan. Il faut ouvrir un livre pour y rechercher un passage. Se connecter pour trouver une information. Repérer une image dans un film, la situer, en chercher d’autres. Enregistrer le texte écrit pour en vérifier la sonorité et recommencer pendant des heures. Plus rien ne nous relie au jour, souvenirs d’une vie antérieure, reflets d’un autre monde.

Loznica, Serbie : 14:09

Il y a dans ce jeu de mains, une violence vicieuse. Jeux de main, jeux de vilains. Une violence sadique. Il faut tendre les deux mains, paumes ouvertes, devant celles de son adversaire, disposées légèrement au-dessus des nôtres. En surplomb. Les mains se placent au-dessus des mains ouvertes, offertes, et restent ainsi, tremblotantes, fébriles à quelques centimètres d’écart, sur le qui-vive, attendant une réaction de leur vis-à-vis, craignant leur volte-face soudaine. Car au moment où l’autre s’y attend le moins, dans un mouvement furtif de rotation, les mains, passent par-dessus et les frappent par surprise, sans leur laisser le temps de se retirer de justesse afin d’éviter la claque, la frappe qui brûle au fil du jeu, le bout des doigts. Plus la partie avance, plus la tension s’envenime. La tape au départ touche à peine les doigts de la main. Chacun à tour de rôle, le chasseur devient chassé. Et inversement. Mais les coups deviennent de plus en plus rapides, violents. La retenue des débuts est vite oubliée. À chaque coup, c’est une manière détournée de se venger du coup précédent. L’escalade est sans fin.


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