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De Koker en Iran à Gaddani au Pakistan

« La grande révélation n’était jamais arrivée. En fait, la grande révélation n’arrivait peut-être jamais. C’était plutôt de petits miracles quotidiens, des illuminations, allumettes craquées à l’improviste dans le noir ; en voici une. »

Vers le phare, Virginia Woolf

Koker, Iran : 09:19

Le bras en écharpe. Cassé. Dans le plâtre. Un cœur dessiné sur le dessus, à large trait, au feutre rouge, d’une main malhabile, enfantine. Dans un paysage dévasté par un récent séisme. L’enfant vient aux nouvelles. Il s’approche de la voiture qui vient de s’arrêter à sa hauteur après avoir soulevé un épais nuage de poussière, en roulant sur la route dessinée comme la lettre Z. Un tournant qui a tout à voir avec la vie, la vie qui passe et qui continue, malgré et avec la mort, les séismes, la violence d’un régime politique construit par l’oppression, la violence, la censure. Informer, il faut entendre le mot littéralement. Donner forme. Une évidence du regard, l’émergence d’une vérité et d’une situation parmi d’autres, dans le réel qui se soustrait toujours sous nos yeux et à nos oreilles. Chercher dans les gestes, les situations, les regards, les expressions, les erreurs individuelles aussi, ce qui permet de réparer, voire de reconstruire un peu le monde. Et la vie continue. Le corps sur la terre. Les pieds dans la poussière. Le cœur sur le feu. Dans un jeu de miroirs à l’infini.

Guayaquil, Équateur : 23:49

Fenêtre de la chambre fermée. Dans la chaleur de la nuit. Elle est grande, brune, toujours parfumée, maquillée. Elle me prend dans ses bras, serre ma tête dans son odeur extravagante, m’enlace et me dit des mots doux. J’ai envie de me remplir de toi. Une nuée de papillons tatouée le long de son dos. La tête sur ton épaule, tes bras autour de mon cou. Je ferme mes doigts sur les doigts de ta main serrée. Je sens mon emprise. Le visage à demi-enfoui dans l’oreiller du lit où elle est étendue à mes côtés. Notre premier baiser sous les draps comme deux enfants cachés pour garder leur secret. Le corps ouvert dans l’abandon, en transparence. Quand elle m’embrasse, elle pose toujours sa main droite sur ma nuque, je sens la tendre pression de sa main sur mes longs cheveux fins. Ses doigts aux ongles vernis qui m’agrippent, me saisissent. Sa main sur mon épaule. Le goût de sa salive. Alanguie, sa voix implorante. Son genou entre mes cuisses. La paume ouverte de sa main le long de mon épine dorsale. Qu’est-ce qu’il faut faire pour ne pas mourir ?

Paris, France : 06:49

Des pigeons s’envolent devant la sortie du métro de la place de l’Opéra. Surpris, ils s’affolent et s’éloignent dans le désordre d’un assourdissant fracas. Ça claque, ça frappe, bat l’air et fait du vent, soulève la poussière du sol. Le bruit de leurs ailes brise la continuité sonore de la place. Tout semble s’arrêter. L’animation de la place un temps suspendu, le manège des voitures, des bus qui freinent en s’essoufflant, lâchant parfois un petit gémissement proche du couinement, ses passants empressés, hâtant le pas pour ne pas arriver en retard au travail, et dans le ciel les avions laissent leur traînée blanche, s’effacent et disparaissent au loin. Le bruit des pigeons. Caresse qui se transforme en claque. Pendant la déflagration, les gens se sont immobilisés sans comprendre ce qui leur arrivait, sans bouger, sans réagir, tétanisés par cette incompréhensible situation qui demeurait un mystère. Un pigeon disparaît soudain dans le virage d’un couloir du métro parisien, en dépassant ce virage. On voit que le pigeon a disparu, mais un homme se trouve là, il est de dos, suivant la même direction que celle qu’aurait empruntée l’oiseau.

Yung-ho, Taïwan : 12:49

Curieuse, elle place son visage dans l’entrebâillement de la porte. Sans faire de bruit, respirant plus lentement pour ne pas se faire remarquer. Seul son œil apparaît dans la fente sombre. Dans l’interstice. Dans la tension du regard, captivée par ce qu’elle regarde à la dérobée. Le sens de l’interdit dont elle saisit en cet instant l’ivresse d’un refus, d’un écart. De là où elle se trouve, on ne peut pas la voir. En marge. C’est ce qui lui plait, la ravit. Et cette trouble sensation qui la saisit, ce ravissement, la plonge dans une inquiétante confusion. La salive devient amère dans sa gorge, répugnante à avaler. Elle ne bouge pas de peur de faire du bruit et qu’on la remarque dans cette position inconfortable et gênante. Cette indiscrétion. Nous vivons à la merci de certains silences. Son vague malaise remonte à son cerveau. Elle observe à distance un couple qui ne se doute pas de sa présence. L’impudeur de son regard. Un vague malaise soupire en elle. Elle se rappelle sa propre situation équivoque, en lutte contre la laideur de son existence et contre les débordements de son esprit.

Boral, Inde : 10:19

La tête recouverte d’un Madras, la jeune fille se cache sous les plis de son vêtement. Son visage comprimé par les fines couches corsetées du tissus à rayures colorées. Il faut tâtonner à la surface du crâne pour parvenir enfin à déceler, après plusieurs vaines tentatives, essais infructueux qu’on persévère à répéter, persuadé du résultat, dans l’écheveau des plissements et des froncements textiles, les caches, les replis, la mince trame, une possible issue, l’ouverture qu’on attendait tant. Les doigts s’y glissent sans attendre, avec une avidité dévorante. Un vague malaise de terreur lui enlève brièvement ses forces. Le passage est d’abord rétif, le tissu serré empêche la progression des doigts. Mais avec persévérance ils parviennent enfin à ouvrir une brèche et à poursuivre, habiles, leur invincible avancée. Le drap s’ouvre laissant apparaître ce qu’on espérait plus : son œil effaré. Les doigts écartent un peu plus l’ouverture sans accroc et tandis que l’œil s’écarquille, la pupille dilatée sous l’effet de l’excessive luminosité autant que par l’affolement, les impulsions contraires qui disposent les deux jeunes filles de part et d’autre se neutralisent, pour les laisser aveugles.

Grenade, Espagne : 06:49

Une goutte d’eau tombe sur la surface sombre de la rivière. Dans le temps et dans l’espace. Elle heurte l’étendue liquide, la percute dans un bruit de succion, le baiser de ta bouche, l’aspire et la rejette dans le même fouillis sonore. La goutte vient rebondir dessus à la manière d’une bille avant de s’engouffrer à nouveau dans la profondeur de l’eau, brisant son miroir fragile d’un coup sombre, déchirant la surface d’une blessure qui tarde à se refermer, d’une éclaboussure apparente. Il y a un silence où il n’y a pas eu de son. Il y a un silence où aucun son ne peut être. Propagation de perturbations mécaniques dans un milieu élastique. Ces ondes se répètent à l’infini. Dans l’espace et dans le temps. C’est comme inscrire des pensées en soi comme sur une feuille. Être capable de tant de choses à la fois et sombrer. Se propulser dans la direction de son point de chute. Appartenir à un corps animé d’une volonté unique. Rester soi-même en dépit de tout. Là se trouve le vrai silence, conscient de lui-même et seul.

Gaddani, Pakistan : 09:49

Des migrants Bangladais travaillent comme soudeurs sur les navires qu’ils démontent et transforment en ferraille. Leurs feux à souder jettent des étincelles qui illuminent le pont. Pétroliers et cargos vides attendent ainsi dans les eaux peu profondes près du rivage. Ces ouvriers n’entrent pratiquement pas en contact avec les autres travailleurs. Les Pakistanais et les Bangladais se détestent. C’est peut-être la raison pour laquelle les Bangladais doivent faire le travail le plus désagréable. De ce lieu bruyant et sale se dégage un sentiment de calme. Même pendant le travail le plus assourdissant. Les hommes ont chacun des tâches différentes. Certains pompent l’eau à l’intérieur du navire, d’autres enlèvent les appareils et les installations électriques. Les tuyaux, les conduits sont retirés du pont et l’huile résiduelle raclée des espaces de chargement. Torse et pieds nus, ils se tiennent debout dans la cale du navire, pelletant des morceaux d’huile durcie dans des sacs qu’ils hissent sur le pont à l’aide d’un treuil avant de les déverser dans la mer. Cela laisse d’épaisses traces noires sur les côtés du navire. À la fin de la journée, les travailleurs vont pêcher.


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