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Vases communicants vidéo n°3 avec Caroline Diaz

Tous les mois, faire échange de vidéo. S’emparer des images et de la bande son, entrer en dialogue avec, sans nécessairement modifier le montage de la vidéo mais en ajoutant selon ses préférences (voix off, texte lu, improvisé, écrit sur l’image, ajout de sons, de musique), puis envoyer sa propre vidéo à son correspondant pour qu’il s’en empare à son tour.
Le premier vendredi du mois, chacun diffuse le mixage/montage qu’il a réalisé sur la vidéo de l’autre et découvre à son tour son montage mixé sur la chaîne YouTube de son invité.

Surface sensible
image : Caroline Diaz / texte et voix : Pierre Ménard / musique : Jason Sharp


Cela s’écrit en deçà des mots. Dans les interstices, les écarts, les distances infimes. On finit par se connaître sans ne rien dire. Dans la discrétion des contrejours. Leur miroitement spéculaire. Un geste à peine esquissé, un soupir aussi bien qu’un sourire, une caresse. Un souffle. Au jour le jour la relation se développe, s’affirme, s’affine. La compréhension se précise. Entre les mots et les silences, ces reflets qu’on effleure. Avant que l’autre ne parle, avant qu’il ouvre la bouche pour s’exprimer, son corps bouge à peine, on sait déjà ce qu’il va dire dans cette ébauche de mouvement, mais il faut le laisser aller là où il veut sans l’interrompre, pour ne pas tout gâcher.

Les reflets, les parfums, les éclats se vivent dans l’élan des émotions qui se dévoilent, une histoire sensible à côté de l’histoire du regard.

On nomme les choses, comme s’il fallait prendre appui sur les mots pour reposer soi-même sur le sol. Alors que dissocier les espaces au fond de soi, est impossible, puisqu’on les vit et qu’on les perd en même temps. Ces sentiments d’abîme, je les dispose ailleurs, en réserve. Et puis je m’en sépare.

Je me dédouble dans le regard que l’autre porte sur moi. Il me prolonge et m’intensifie. Il s’empare de moi, me consume et me parsème, m’envahit tout entier pour ne plus me quitter, me tarabuste et m’ébahit. Sans lui, je ne suis plus qu’une image. J’imagine que je peux m’extraire de moi-même, marcher à mes côtés et, à certains moments, m’éloigner pour suivre ma propre voie. Trouver mon chemin. Un sens. Un salut.

L’obstination des vagues
image : Pierre Ménard / texte et voix : Caroline Diaz.


C’était le même voyage, le même retour. Sur la promenade l’herbe avait jauni. On revenait toujours au même endroit mais cet été serait peut-être une dernière fois. Malgré l’obstination des vagues. Malgré leurs caresses effervescentes. Malgré la mémoire des étés d’avant, l’estompe du ciel, la laisse de mer. Je te demandais pourquoi pas l’ennui, pourquoi pas le sable, pourquoi pas nos corps roulés comme les morceaux de verres dépolis trouvés sur la plage dont on lèche la surface pour faire apparaitre le brillant pour se saler la langue. Ce serait la dernière fois d’aller chaque soir voir le soleil répandre un or vif sur la mer, la dernière fois contempler l’horizon sous ciel d’août, guetter le rayon vert, les métamorphoses. Effacer les spectres comme le vieux la vieille leur chagrin de parents orphelins. Un secret, comme la mer avalée par le sable, comme la danse enjouée de feux follets. On a été dans la vallée ce serait la dernière fois. On marchait à couvert on cherchait les odeurs d’humus. C’était feuilles mortes, caillasses éclaircies, partout on devinait la soif. La rivière n’était plus qu’un fantôme, un silence résigné. Les feux follets dansaient encore. En plein jour ils dansaient et tu en as saisi l’improbable magie. Une charge électrique comme un orage. On a entendu des voix, le désir des vagues. On est reparti vers la mer abattus par la soif de la vallée. Une silhouette brulée dans le contrejour, insistante comme une ombre. Un instant j’ai cru que c’était moi. J’ai filmé les tamaris sous le vent, ça m’a fait sourire d’avoir grandi avec ce nom à l’oreille. Longtemps ignorante que c’était ces ramures doucereuses j’ai fait semblant d’avoir toujours su — comme de savoir le nom de tous les arbres. La mer nous appelait, on avançait lentement vers la plage. On ne voulait pas froisser le sable. L’empreinte des vagues. On se laissait gonfler de nos bouffées d’enfance.


LIMINAIRE le 28/09/2022 : un site composé, rédigé et publié par Pierre Ménard avec SPIP depuis 2004. Dépôt légal BNF : ISSN 2267-1153
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