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LIMINAIRE
Vendredi 1er janvier 2010


L’aiguille des petites vanités rejoint celle des heures, leurs pointes lancéolées indexent le ciel et lancent douze coups qui tétanisent les contreforts de l’église, derrière son chevet une ombre famélique se hâte. Mais le pathétique n’émeut pas la nuit qui attend son tour. Quelques cris mêlés au vin âcre montent des souterrains du fond de l’impasse et sonnent le glas des dernières espérances : blasphèmes de comptoir, silhouettes brisées, ivresse, échos trébuchants, malheureuses certitudes. Les feuilles mortes ont cessé de danser au pied du réverbère et le clown immobile derrière la devanture du joaillier sourit. C’est le moment que la nuit choisit pour se déplier, et ses plis libèrent une étrange odeur qui rappelle celle du fer et de l’eau, et avec le fer et l’eau les longs soupirs argentés des cathédrales en ruine. Et le fer et l’eau, et les soupirs poussent, poussent, montent de dessous le bitume, serpentent le long des caniveaux, chassent les brumes, balaient les repentirs, font saillir les seuils. Et la nuit confond le paysage en lui reprenant les choses confisquées, un instant seulement, le temps de les disjoindre, de les redresser une à une et de les remettre à leur place, à bonne distance les unes des autres. Plus rien désormais ne demeure en tiers, chaque chose retrouve les coudées franches et les bords que le jour leur avait dérobés, elles retournent à l’insubordonné, buissonnières et mortelles. Tout avance de concert, ensemble et séparément, les aiguilles de l’horloge ont desserré leur étreinte, les cloches leur décompte, chaque chose s’avance nue tête et sans défense. Et la rue bouclée autrefois par le jeu des dépendances s’entrouvre, les panneaux indicateurs qui commandaient le sérieux de nos heures deviennent les majordomes austères d’un songe aux perspectives infinies, les trains ne circulent plus, on marche dans le vif du sujet, dans l’étendue retrouvée.

Convenait-il de construire si haut lorsqu’on veut simplement aller au bout, voir de nos yeux l’effacement des ombres, vivre buissonniers et mortels ?

Photographie de Jean Prod'hom {JPEG}

 

 

texte écrit par Jean Prod’hom, qui accueille mon texte C’est une cohérence toute neuve] dans le cadre du projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

3 commentaires
  • Nuit à Bray 1er janvier 2010 12:48, par beigetoun

    précision = poésie

  • Nuit à Bray 1er janvier 2010 19:05, par Pierre Ménard

    C’est dans les flots légers que l’on commence de vivre chaque instant. Journées furtives qui s’enroulent avec les couleurs. Tout leur est signe, tout leur est éclat. Ça vient, ça n’arrête pas. Capter le détail des vertiges, les déchirements ont un parfum entêtant. En approcher d’abord le contour.

    Voir en ligne : Liminaire

  • Nuit à Bray 1er janvier 2010 19:43, par yves zbinden

    ...quand la superficie des mots convie les images rôdeuses.

Nuit à Bray
Publié le 1er janvier 2010
- Dans la rubrique VASES COMMUNICANTS
Temps Écho Nuit Paysage
Photographie de Jean Prod'hom






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