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Les Vases Communicants


Vases communicants : Jacques Bon (Café du commerce). En savoir plus sur les Vases communicants et sur mes textes écrits à cette occasion depuis le début de l’opération.

― Nous avions encore ces vieux pardessus, et ces écharpes, nous qui ne connaissions encore ni le chaud, ni le froid, ni le vent et l’humidité, autrement que par leurs conséquences sur le comportement des hommes. La ville était encore prisonnière de ce mur, te souviens-tu, Cassiel ? Pour nous ce n’était pas un obstacle, mais tu te souviens de tous ces gens, qui avaient laissé la vie pour le franchir. C’est drôle comme sur cette image nous semblons jeunes. Nous avions toujours été comme cela, pourtant, et maintenant, regarde-toi, regarde-moi... Nous aurions bien du mal à attacher encore des cheveux derrière la tête... Comme c’est étrange, de se dire, « nous étions jeunes  »... et pourtant... Peter est parti en juin, tu as su, forcément, comment l’ignorer ? Ce vieux Companero. Il aimait tellement cette vie, tu te souviens, Cassiel... Et dessiner... Un trait, et puis un autre... Il a été l’un des premiers, à partir, bien avant moi, et il m’avait donné cinquante marks, mon premier jour. Je le revois encore, près de ce bunker, un soir à côté d’Anhalter Banhof. Il se frottait les mains, pour m’expliquer comme c’était bon, cette chaleur, quand il fait froid, et le café brûlant. Maintenant je sais.

― Je ne regrette rien. Trop longtemps nous avions seulement observé, et réconforté. La vie mortelle n’est pas facile, pourtant. J’ai eu du mal, au début, plus que toi, tu te souviens... Surtout au début. Ce qui m’a le plus manqué, peut-être, vois-tu, c’est de ne plus entendre, comprendre, les gens. Cette sensation d’être sourd, ou aveugle, aux autres. Ce silence soudain, assourdissant après le murmure incessant que nous percevions. Ne plus pouvoir aider – ou le sentiment, de ne plus le pouvoir.

― Ce n’est pas si différent pourtant. Ça fonctionne, mais juste avec moins de personnes. Et tu vois, pouvoir toucher, sentir, réellement, je veux dire, et pas seulement entrer dans leurs pensées... J’aime cela, je ne pourrais plus m’en passer – même si je sais que cela cela arrivera un jour, maintenant.

― Oui, je comprends. Déjà tu disais cela, tu te rappelles, dans ce garage Mercedes ? Tu m’avais raconté l’histoire de ce conducteur de S-Bahn, qui annonçait subitement « Terre de Feu  », au lieu de je ne sais plus quelle station... Ou peut-être était-ce moi ? J’y pense à chaque fois que je prends le train. Mais je ne l’ai jamais entendu. C’est une voix enregistrée, maintenant.

― Vois comme la ville a changé. Pas seulement, parce que nous percevons maintenant les couleurs. C’est la ville elle-même, je crois, qui est passé du noir et blanc, à la couleur. Les couleurs de l’automne sur Tiergarten. L’or de la Siegessäule dans le soleil du matin. Tu te souviens, comme nous y étions souvent, à notre vieux poste d’observation ?

― Je ne pourrais plus, maintenant... Tu n’imagines pas comme j’ai le vertige, dès que je monte sur un escabeau... C’est une sensation que j’ai découverte, dans ce monde, dont je me serais bien passé. Au fait, tu as des nouvelles de Marion, et du petit ?

― Elle est heureuse. Elle y a longtemps qu’elle ne fait plus de trapèze, tu sais... Mais elle a retrouvé un cirque. Elle ne pouvait pas vivre sans. Elle enseigne aux gamins, dans la journée. Le soir, elle est la caisse. Les bonbons à l’entr’acte, et elle aide au démontage, avec les gants de cuir, comme les hommes... Elle monte aux échelles comme personne, pour décrocher les projecteurs... Elle partage sa roulotte avec un des musiciens, et je crois qu’ils s’entendent bien. Tu sais comme on a été heureux ensemble. Mais l’amour terrestre, c’est un peu comme l’éternité : sur la fin, c’était long, et on avait envie, l’un et l’autre, de voir autrement, tenter une autre vie, quitte à se casser la figure. Le petit, tu sais, il va sur ses vingt ans, maintenant  ! Pour nous c’est rien, quoique, maintenant... Il est revenu à Berlin, fait des études à Humbolt. On se voit de temps en temps. Il lui ressemble. Je ne lui ai jamais dit, pour nous deux, Peter, Michaïl, et les autres. Mais je crois qu’il se doute de quelque chose. Peut-être un jour, je lui expliquerai. Mais est-ce qu’il pourra le croire ? Et quelle importance ?

― Moi je n’ai pas trouvé la femme de ma vie. De cette vie, je veux dire... Je suis venu trop tard, je crois. Et peut-être, par accident, plus que par désir vraiment. Je l’ai cherchée partout, je ne l’ai pas trouvée. Mais surtout, il y a Raphaela. Je ne la vois pas, mais je sais qu’elle est là. Elle est avec moi, tout le temps. Je la sens... Ne t’éloigne pas, Raph... ça n’a pas d’importance... À chaque femme que je rencontre, je ne peux pas m’empêcher de penser à elle... Tu comprends...

― Bien sûr. Bonjour, Raphaela... Tu sais qu’il m’arrive encore, depuis toutes ces années, de me croire encore comme avant ? La semaine dernière, encore, j’ai voulu traverser un mur, sans réfléchir. Nez cassé. Ça fait épouvantablement mal.

― C’est malin, mais comme ça te ressemble bien, mon vieux Damiel. Je suis sûr que là-haut, ils l’auront consigné dans le journal de la journée. Ça les aura au moins fait rire, je l’entends d’ici, le rapport : « Silbersteinstrasse, un pizzaïolo, l’ex-ange Damiel, se casse le nez en croyant pouvoir franchir un mur. Il dit Scheiße, en voyant son sang couler, et lève le poing vers le plafond.  »

― Sans doute quelque chose comme ça, oui. Mais l’inverse est vrai, aussi, Cassiel : il ne suffit pas de faire tomber les murs, avec des bulldozers, si on les garde dans la tête. J’ai failli aussi me faire renverser, l’autre jour, près de ce pont, un peu plus loin que celui de cette photo, comment s’appelle-t-il déjà ? Obere Freiarchen Brücke. Tu sais comme nous aimions à nous y retrouver, autrefois. La rue ne menait à rien que le mur, il n’y avait que les chats, à fréquenter ce coin. On était tranquilles. J’ai traversé comme si rien n’avait changé. La voiture s’est arrêtée à temps, une grosse BMW. Ma vie terrestre a bien failli se terminer là.

― Et ç’eût été dommage, mon ami. Mais je crois que tu as raison. Les murs les plus résistants, sont ceux que l’on a dans la tête.

― Oh, Cassiel, je suis en retard ! J’ai rendez-vous chez le dentiste... C’était pas prévu ça non plus... Il faut que je te laisse, Companero...

― Pas de problème, ami... Tu m’envoies un texto quand tu veux, on parlera du temps, devant une bière... et fais attention aux murs, tant qu’il te reste des dents  !

Les ailes du désir, photogramme du film de Wim Wenders

 

 

 

 

 

 

À lire sur le site de Jacques Bon, Café du commerce, mon texte : Son spectre.

À écouter également, sur le site Starsky, le mix réalisé pour les Vases communicants d’octobre : We almost found Detroit.

3 commentaires
  • Dialogue d’ex-anges, Jacques Bon 7 octobre 2011 14:12, par Lautreje

    Cette conversation me donne envie de traverser le mur pour voir et sentir comment vit la vie de l’autre côté. Mais pourrais-je revenir ? ;-)

  • Dialogue d’ex-anges, Jacques Bon 7 octobre 2011 20:03, par Franck Queyraud

    Les ailes qui nous poursuivent depuis quelque temps partout - merci pour cet après - Silence

    Voir en ligne : http://Flaneriequotidienne.wordpress.com

  • Dialogue d’ex-anges, Jacques Bon 8 octobre 2011 15:48, par Flo H

    « Les murs les plus résistants, sont ceux que l’on a dans la tête ». ..forces et fragilités, à nous d’y percer fenêtres.. Bien aimé cette conversation entre ces devenus-hommes où mots se posent si clairs sur ces choses simples et précieuses qu’ils ont gagnées et les autres tout aussi nécessaires qu’ils ont perdues. De ces liens qui vous importent et que l’on refoule parfois au placard, envahis, impuissants, la conscience et la perception en pointillés. Nous devrions tous faire l’expérience de l’ange au moins une fois dans nos vie d’hommes. Ailes me sont chères, alors merci.

    Voir en ligne : Dialogues d’ex-anges, Jacques Bon

Dialogue d’ex-anges, Jacques Bon
Publié le 7 octobre 2011
- Dans la rubrique VASES COMMUNICANTS
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