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En lisant en écrivant : lectures versatiles #2

En 1930, l’architecte Léon Claro, grand-père de l’auteur, fait bâtir, au pied de la Casbah d’Alger, une maison indigène qui multiplie les emprunts à diverses esthétiques orientalistes pour parvenir à un simulacre d’authenticité. Albert Camus en tire l’un de ses premiers textes littéraires, La Maison mauresque. Dans ce récit composite, foisonnant d’associations, de rebonds et de détours, Claro se lance dans une enquête poétique où s’enchevêtrent coïncidences historiques, artistiques et familiales. Dans « les plis du temps » et le désordre des pièces de cette maison, la révélation « que notre cerveau et notre mémoire en savent plus long que nous. »

La Maison indigène, Claro, Actes Sud, 2020.


Extrait du texte à écouter sur Anchor




« Les défunts récalcitrants

Le hasard, qui est peut-être l’autre nom d’une désinvolture matérialiste propre à l’univers, a donc voulu que l’architecte à qui l’on doit cette “Maison indigène” soit mon grand-père paternel. Le hasard – le même ? un autre ? – s’est plu également à chaîner la vie de Camus à celle d’un poète assassiné, Jean Sénac, qui était par ailleurs un ami de mon père et dont je n’ai pas oublié l’effrayante barbe, puisqu’il vint plusieurs fois chez nous à la fin des années soixante, en banlieue parisienne (mais qu’avait-elle de Paris, cette banlieue ?), quand j’étais enfant.

(J’ai dit : enfant. J’aurais pu dire : dernier né, benêt, poreux. Prompt à m’écorcher, en tout cas. Toutes circonstances. Stupéfié par les rires et les raisons de rire de ces adultes qu’une allusion pliait en deux comme une charnière. Le vin coulait, de la carafe aux verres, des verres aux lèvres, des lèvres au néant. Longue était la table, longue et étroite, mais si larges les gestes, si volatiles les conversations qu’en retombant en fin de soirée elles m’aidaient à ne pas m’endormir tout à fait. Un poète venait chez nous. Il parlait, mâchait, ses yeux me transperçaient. Le dimanche devenait forain. Son front me toisait. Le métier de vivre, tout comme son sombre revers, m’intriguait déjà.)

Parce qu’un troisième larron n’est jamais de trop, voici qu’en plus de Sénac et Camus à jeter dans l’escarcelle familiale, je vois rappliquer, inopinément jailli du ventre de la Maison indigène, la silhouette d’un autre architecte, un certain Le Corbusier, éphémère passager lui aussi de cette maison-nef, au bord de laquelle mon grand-père embarqua le "patron" en 1931 lors d’un mémorable séjour – même si "Corbu" rechercha bien vite la fraîcheur d’une maison close plutôt que de fouler d’un pas métré les rues incandescentes de la capitale algérienne, mais je reviendrai sur cette escale indue et ce harem opportun.

Trop tard pour fermer les portes. Voilà que dans cette maison de plus en plus hantée, et de moins en moins mauresque, s’infiltrent d’autres fantômes, de plus discrets quidams – des peintres de l’école d’Alger, à la vision pastel, aux sanguines alanguies, parmi lesquels Sauveur Galliéro (ami de Sénac et de Camus) ainsi que – tiens donc… – le frère de mon grand-père, Émile Claro, mort en vaste solitude à Nîmes en 1977 et dont les toiles trônent et traînent aujourd’hui dans les nécropoles des ventes aux enchères et les recoins de ma cave (certaines, quand même, sur nos murs, offertes au soleil, comme oubliées par la curiosité) ; j’aperçois également le poète Max-Pol Fouchet, dont la maîtresse Simone Hié convola en noces plus morphinéennes qu’orphiques avec Camus pendant deux ans ; le sculpteur Paul Belmondo qui réalisa des bas-reliefs du Foyer civique d’Alger que construisit mon grand-père ; j’aperçois en outre un dénommé Pio Clar, entrepreneur de menuiserie originaire des Baléares espagnoles, père de mon arrière-grand-père Antonio Clar, un architecte oranais qui greffa un “o” final à son nom (on comprendra plus loin pourquoi) avant de s’exiler à Paris où il mourut en 1920, laissant un fils orphelin de vingt et un ans, mon grand-père, qui vingt ans plus tard connaîtra l’abîme du veuvage ; je devine aussi une cigarière, séduite par son patron, un Espagnol ayant fondé une des principales manufactures de cigarettes d’Alger, puis morte du choléra… D’autres se pressent, s’avancent, il y a le grand-oncle de Léon Claro, qui un jour, à une terrasse, voit s’avancer une jeune femme avec un revolver… Assez. Je n’en demandais pas tant, et vous non plus. Je voulais fouetter des chats, et me voilà en charge d’un bestiaire. D’une ménagerie de défunts récalcitrants.

Pieds-noirs et mains sales

Je ne sais pas l’Algérie. Je sais – mal – la colonisation, du moins ce qu’en disent les livres, les images, celles des battus au sang, des peaux brûlées par autre chose que le soleil, la fumée crachée et l’os rompu. Je ne sais pas l’exil, le départ forcé, l’abandon. Je sais – juste – la rage de l’injustice, qui ne se partage pas. Je sais – de loin, de très loin – le passé, l’année 1962, le soulèvement final des invisibles, la panique des installés depuis tant et tant, et les bateaux lestés de meubles comme un cargo de colères, la ligne d’horizon où tremblent ces paysages noircis d’Ecbatane par lesquels s’ouvre un livre de Guyotat, qui deviendra tôt mon Iliade. Je ne sais pas Alger, ses ruelles où se déhanchent des ânes, ses côtoiements et ses évitements, et sa mer quittée par de prétendus ancêtres pour un presque toujours. Je sais en revanche les propos âcres et comme noircis au charbon des pieds-noirs, leurs allusions rouillées, tout ce fastidieux rituel de la nostalgérie où clapotent l’amertume et quelque chose de moins suave. Je ne sais pas la famille, pas vraiment – moule brisé, vase fêlé, d’où coule, pire que le sang, le vin, le rouge qui ne sait que tacher, et qui draine jour après jour, nuit après nuit, son coupable cortège d’outrages. Je ne sais pas l’arabe, rien de ses signes, de ses sens, de sa gorge. Je sais la coupure, le rejet, le déni. Je les sais sur les doigts de la main qui se cache dans la poche quand il faut la tendre au proche. Je connais mal le chemin de mémoire, ignore l’art du souvenir, me méfie des legs. Je sais, en revanche, l’oubli, son vertige, sa facilité, sa lâcheté protectrice, ses ruses salvatrices. Je sais aussi qui sait, qui se rappelle encore, et pourquoi. Je sais – peut-être – pourquoi je ne sais pas, n’ai pas voulu – longtemps – savoir. Je ne sais pas l’héritage, la transmission, mais je sais le poids de leur ombre, la ténacité des choses tues. Je sais le racisme, les mots "bougnoul" et "bicot", parce qu’entendus, reçus, et ne sachant qu’en faire, les rapportant à la maison, les posant au pied des parents, et la gêne, avec en retour un autre mot, "pied-noir", qui me semblait alors l’équivalent de "mains sales", comme si le corps, hein, difficile à laver, maculé la nuit et guère mieux le jour. Je ne sais pas l’architecture, mais je sais, je crois, le plan. Je sais aussi que tout s’effondre, un jour, qu’aucune surface ne tient, ni celle du visage où s’est imprimé le passé ni celle de la page où l’on voudrait tout confier. Je ne sais pas le respect aux oubliés, pas encore. Je sais, surtout, les livres, ceux que je parcours en somnambule, dont je bois goulûment chaque syllabe, ceux que je noircis à mi-chemin entre fièvre et orgueil. Mais je ne sais pas – pas toujours – d’où ils viennent, ces livres, ceux que j’écris, et que j’imagine sans père ni mère, ignorant à dessein quel chemin en eux emprunte la goutte de sens, celle qui descend inexorablement la vitre, et quel vent la malmène. Je sais que, pour en savoir plus, je dois retourner dans la Maison mauresque. »

La Maison indigène, Claro, Actes Sud, 2020.

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