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En lisant en écrivant : lectures versatiles #8

L’Exercice de la disparition de Mathieu Brosseau se développe en deux temps. En écho et prolongement à un préambule, dont le texte écrit en blanc sur fond noir comme un gant retourné en appelle à une libération de nos mythologies, faire sans pour faire sens, les variations d’un ensemble de poèmes contrastés, de « paroles traversantes », dont on saisit le cheminement et la pertinence au fil des pages et qui nous incitent à voyager à travers « un temps formé dont on ne sait l’origine et la fin, qui appelle la clairvoyance et qui pourtant est plus mobile que la lumière. »

L’exercice de la disparition, Mathieu Brosseau (Dessins de Ena Lindenbaur), Le Castor Astral, 2020.


« Murs et porte

Ici l’appartement, murs et porte, volets, agencement de livres, cuisine ou vaisselle choit, parquet épineux, le lit devant la fenêtre, l’air porte la poussière, des acariens plein le tissus, un plafond et quelques craquelures, une armoire pauvre en vêtements, ils sont froissés, des clés solitaires sur la commode silencieuse du vestibule, la porte d’entrée ne s’ouvre jamais sans la peur de perdre, un peu d’air, la peur d’échanger son intimité, son identité, qu’on sorte ou entre, le lien et l’entre-deux, l’articulation et l’entretemps, un rumeur dit que la foie guette ceux qui violent les frontières.

Et pourtant, et pourtant, écoutez la bouche en distance percée.

Là, dedans, dedans la caboche, vue de l’intérieur, crâne et bouche, œil, paupières mémoires dérangées, logique impénétrable, des idées tournoient à même les sentiments, piégés par la tête sans mains, les pensées ces acariens et grains de poussière allumés en contre-jour par le soleil direct, passant par l’œil, une goutte sur la fenêtre diffracte le spectre arc-en-ciel comme le ferait une larme vers l’intérieur, vers celui qui seul en lui se cherche.

Là, le bureau raisonne et la certitude de son existence, en bois c’est sûr, force la tête à ne pas croire en la réalité de ce qu’elle enveloppe, l’idée est pipée raconte la rumeur, l’idée a les valeurs du fantasme et le rêve sans matière.

Et cette tête à l’intérieur, comme monde, a sa géométrie, beaux parallèles entre eux, constellations de signes souverains, et l’agencement des pièces, cet appartement, qui appartient, qui appartient comme crâne, comme monde, à ceux qui redoutent de laisser filer le flot, filer le flot.

Là, le bureau et les doigts posés sur son plateau agencent le déroulé, ce temps cher aux politiques dominatrices, ici et là quelques fourmis - c’est la saison — parcourent les draps du lit et sillonnent l’appartement, la cheminée fume encore son tabac et les armoires ont cette odeur de lessive peureuse, — terreur du pourrissement, — sans conteste survivre réclame beaucoup d’organisation.

Ici comme coquille, la banlieue respire et les appartements sont des poumons, la pierre, les rues sont chemins de fourmis, les draps parcourus, ainsi viennent les boulevards comme des plis, et telle ou telle Mairie irrigue le sang pécuniaire dans les axes et les artères traversant largement la ville, comme le désir le fait dans les veines cérébrales, là le lit qui jadis accueillait la jouissance ou son empêchement, toujours visuels, dents et langue, 32 mats et une voile sans départ.

32 mats et une voile sans départ, palais et vents, un courant d’air traversant la bouche, là l’homme floué et ses larmes, le ciel sans forme a toujours volé la matière du désir, et ajouté le vague à la persévérance.

Ce qui reste est image vieillie sans départ, recroquevillée par le temps à force d’avoir peur de lui, quelqu’un toujours est à quai, regarde l’image du voyage, flots idéalisés, et manchots.

Ces transports rêvés là assis au bureau, son bois, ses pieds, les portes et les murs, la bouche et le plafond du crâne, quelqu’un voudra accoster, le pénétrant ou le barbare, quelqu’un peut-être, l’étrange étranger voudrait frapper à la porte, et entrer comme un viol, ces migrants issus des périphéries et des banlieues du monde, ces pensées intrusives remontant en tête, un temps considérées hors-la-loi, hors des villes, hors des crânes et des appartements, ces malfrats répugnants et sans hygiène, impétrants venus d’ailleurs, voleurs d’état, dangers pour la chambre et la tête, ces désirs, ces images du retour de celui autrefois parti, là revenu pillé l’histoire et l’attente docile, la photographie délicate — dit-on — du mouvement suspendu, défi jeté à la mémoire, et d’autres désirs, les nôtres s’il en est, comme des images envahissent la boîte, là derrière le visage et sa bouche puant le feu de bois, des désirs là prennent leurs mains pour des réalités, ainsi parlent le livre-arbitre, chose inventée par l’administration pénitentiaire : la Communauté (l’idée de). S’il est question en tel ou tel moment d’appliquer raison, alors raison comme loi seront appliquées, tout comme la photographie termine la fugue incessante du geste entre les quatre coins de la tête, les points cardinaux et les murs défendus/

LES VISAGES, PERCÉS COMME LA NUIT, SE FONT RARES, ILS AVANCENT SANS FARD, DOUBLÉS D’UNE PEAU FACTICES, CRAINTIFS DE LAISSER VOIR LA MONSTRUOSITÉ DE LEUR GUEULE QUI N’EST QU’UN ŒIL, SEUL, SANS PAUPIÈRES NI CERNES, TENANT À L’AIDE DE QUELQUES NERFS VOLONTAIRES ET D’APPROXIMATIVES LÉVITATIONS IRRADIÉES, SANS GOUVERNANCE. »

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Dessin de Ena Lindenbaur

L’exercice de la disparition, Mathieu Brosseau (Dessins de Ena Lindenbaur), Le Castor Astral, 2020.

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