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En lisant en écrivant : lectures versatiles #4

Une suite de soixante-cinq récits assez brefs, une série de croquis saisis dans le quotidien à partir d’observations sur des inconnus croisés au hasard à Paris ou en province. Tranches de vie, visages volés, portraits drôles ou sombres d’inconnus se croisant et dévoilant à leur insu des moments de leur intimité. Dans ce kaléidoscope de sensations diverses, d’instants fugaces, un jeu de miroir vertigineux se profile entre ces inconnus dont l’auteur devine l’histoire pour mieux l’inventer et l’autoportrait en creux qu’il dessine.

J’entends des regards que vous croyez muets, Arnaud Cathrine, Verticales, 2019.


« Je passe mon temps à voler des gens. Dans le métro, dans la rue, au café, sur la plage : pour une obscure raison (que je traque tantôt avec succès, tantôt vainement), mon regard s’arrime à une femme, un homme, un adolescent, une enfant, un groupe, un couple… J’ai toujours un carnet et un stylo sur moi. Je tente de les deviner, aucun ne doit me rester étranger, je veux les garder, je finis par les inventer, ce que je nomme voler. Faire de ces portraits un livre est une chose assez impudique car je leur prête beaucoup de moi. Mais c’est là un chemin que je cherche à emprunter depuis tant d’années, sur lequel je me risque, lentement mais sûrement. Il est possible que ce livre épuise le plaisir que je trouve à ces larcins. C’en est peut-être même l’objet. Ce pourquoi je l’écris. Ou bien devrai-je, au contraire, y mettre un point final de façon arbitraire, sous peine de ne jamais l’achever.


Un restaurant bio, non loin des tours de la bibliothèque François-Mitterrand. Tables en bois clair. Tartes, tourtes, salades chics et saines. À ma gauche, un père et son fils. Le premier : la cinquantaine élégante, costume bleu marine bien taillé ; un port et un visage encore juvéniles. L’autre : chevelure broussailleuse, vêtu comme n’importe quel étudiant de vingt ans, sac à dos à ses pieds ; devant lui, une soupe orange qu’il touche à peine (il est entré là pour faire plaisir au père). Il explique en quoi consiste la licence qu’il brigue : « Introduction à l’ethnologie », « Méthodes et enjeux de l’enquête sociologique », je laisse passer les autres intitulés. Et pour faire quoi ? demande le père (sans scepticisme, il se trouve juste que ce n’est pas du tout son domaine). Le fils répond que : plein de choses – démographe, statisticien, chargé de l’analyse de données. Et dans quel genre d’endroit ? Des instituts de sondages, des bureaux d’études… Ils se parlent comme des gens qui ne se voient pas si souvent. Il y a un intérêt affectueux de la part du père mais également un curieux déficit de familiarité. Comme s’il jouait rarement son rôle (forçant le trait à son insu), et comme si le jeune adulte ne connaissait pas beaucoup mieux sa partition. Disons qu’il habite avec sa mère depuis le divorce de ses parents survenu lorsqu’il était très jeune. Peut-être sont-ils restés plusieurs années sans trop se donner de nouvelles. Le père aura laissé femme et enfant, pistant un poste lucratif à l’étranger. Ils se revoient un peu plus depuis son retour en France, ce qui signifie : de façon irrégulière. Et il se passe justement trop de temps entre chaque rendez-vous pour que le père ne perde pas le fil. De sorte qu’il parle à son grand garçon comme un parrain sortirait son filleul qu’il connaît mal au final. Et là, j’ignore par quel hasard (ou intuition), je baisse les yeux et je vois sous la table : leurs chaussures qui se cherchent, se trouvent, les chevilles qui s’enlacent. À regarder leurs visages, je ne remarque rien d’autre que ce que j’ai déjà vu : le plus jeune mange sa soupe sans envie et le plus âgé l’attend. Il n’empêche, il y a ces jambes sinon amoureuses, du moins engagées dans une relation tout autre que celle qui m’apparaissait d’évidence. Bientôt ils se lèvent. L’un enfile sa doudoune, l’autre son pardessus. Ont-ils déjà fait l’amour ou s’apprêtent-ils à le faire maintenant ?


Je ne peux jamais être certain qu’elle sera là. C’est toujours à elle que je viens lorsqu’elle est en caisse. Impossible d’anticiper son humeur qu’elle peut avoir très mauvaise. Elle est la seule à afficher un panneau indiquant qu’elle ne prend pas les espèces. Elle enfonce le clou en répétant toutes les cinq minutes aux clients qui font la queue : « Pas d’espèces ! Uniquement chèques et cartes. » Elle est assez grosse, elle se rase le menton (certains jours, elle oublie). Teinture approximative sur une chevelure fine et clairsemée. Elle a renoncé. C’est une chose assez triste : les gens qui abdiquent et vont au plus pratique (les cheveux courts qu’on n’a pas à coiffer), au plus confortable (ce vieux legging qui boudine). Les mauvais jours, elle passe les articles au scanner sans un mot, elle ne prend pas la peine d’annoncer le total et patiente, le regard dans le vide. Elle finit par apercevoir la carte bancaire que vous tendez, elle appuie alors sur le bouton « CB » de son clavier. Elle vous donne le ticket d’un geste las. Et puis, il y a les jours meilleurs : elle est affable, en verve, elle a la plainte avenante. Elle évoque ses ennuis de santé (le dos, les jambes lourdes). Ce qu’elle préfère, c’est commenter votre panier (on range sa pudeur). Ça : elle n’y a pas droit, mauvais pour son cholestérol. Son péché mignon : ceux à la mangue, avec la crème au-dessus, vous voyez ? Il s’agit d’opiner. Elle vous reprend : vous ne devriez pas acheter cette eau-là, trop riche en sel. Quand elle voit passer une boîte de préservatifs, elle ne dit rien. De sa chaussure en daim (à lacets bleus), le jeune homme devant moi tape un coup sec sur la rambarde. Il porte un jean qui descend jusqu’à mi-fesses et laisse apercevoir un caleçon d’enfant mauve avec des ours blancs. Peau assez pâle, taches de rousseur. Je me surprends à faire comme la caissière : je détaille le contenu de ses courses. Ce pourrait être attendrissant : corn flakes, lait, pain de mie, jus d’orange, pâtes et sauce bolognaise, un pack de bières, baguette industrielle. L’étudiant n’a pas quitté son foyer depuis très longtemps, il va au plus élémentaire. Il vit dans un studio : de quoi loger un lit, une table en demi-lune et deux chaises. Ce qu’il aime, c’est recevoir ses potes de fac, mettre la musique à fond et fumer toute la soirée. Il mange quand il y pense. En attendant, il n’a aucune curiosité ni indulgence pour notre caissière qui ne prend pas les espèces. Vient enfin son tour. Il enfourne mécaniquement les produits dans son sac à dos. Le pack de bières, il le prendra à la main. La caissière ne fait aucun commentaire sur ses achats : tout ça ne l’inspire pas du tout. Deux mondes qui ne se rencontreront jamais, sinon furtivement dans ce supermarché. Le garçon paie. Quand elle lui tend son ticket, il le saisit d’une main supérieure et disparaît. Je présente ma carte du magasin. La caissière pourrait me reconnaître depuis le temps. Mais elle lance d’une voix perçante et sans me regarder : « Pas d’espèces ! »


FAMILLE SYRIENNE annonce le carton, un gobelet en plastique invite les passants à laisser quelques pièces : c’est toujours le même couple qui s’installe à la sortie du supermarché à partir du mois de mai. Ils ont un matelas, quelques couvertures. La femme berce le bébé d’un mouvement régulier en le calant entre ses deux chevilles. Le père rapporte des kebabs. On les voit discuter, tous deux allongés, comme s’ils étaient dans l’intimité d’une chambre. Parfois, la nuit, je les devine chuchotant, blottis l’un contre l’autre. Ils ne s’adressent jamais aux passants, ils ne demandent rien, il y a le gobelet. Ils sont pieds nus, noirs. Une ou deux fois, je les ai vus rire et ce rire rendait les choses encore moins supportables (et, pourtant, nous supportons, n’est-ce pas ?). Ce matin, des ouvriers sont venus installer un échafaudage. Ils ont commencé à parlementer avec les Syriens. J’étais en retard mais je suis resté à les regarder. L’homme a avisé la rue, repéré un bout de mur entre une devanture et un porche sur le trottoir d’en face. La femme a pris l’enfant et les couvertures. L’homme s’est occupé du matelas crasseux. Ils ont traversé. Les ouvriers ont déchargé et entassé les tubes de métal à l’endroit laissé vacant. Le couple a reconstitué son radeau en face. Le commerçant est sorti sur le trottoir, prenant acte de ce nouveau voisinage. Et, pendant ce temps-là, les Parisiens klaxonnaient : entre le camion venu livrer l’échafaudage et les passants qui mordaient sur la rue pour cause de trottoir transformé en lit de fortune, ça n’avançait plus. »

J’entends des regards que vous croyez muets, Arnaud Cathrine, Verticales, 2019.

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