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En lisant en écrivant : lectures versatiles #13

Histoire du fils est la chronique d’une famille dans le Cantal à travers quelques dates clés du siècle (de 1908 à 2008) qui servent de fil conducteur à une filiation, récit d’une généalogie bouleversée. Rencontre, deuil, accident, mariage, naissance, à chaque fois la famille se retrouve. Les liens se renouent, poids des secrets et des silences. Une narration sans dialogues, à la chronologie versatile, faite d’aller-retour dans le temps, sur l’absence, la filiation, les secrets de famille, le poids du passé qui ressurgit et qui trouble les cœurs si on ne réussit pas à mettre des mots sur des non-dits.

Histoire du fils, Marie-Hélène Lafon, Buchet-Chastel, 2020.


Extrait du texte à écouter sur Anchor




« La deuxième quinzaine de janvier fut rude, on cassait la glace chaque matin dans la grande salle des lavabos, les ablutions s’en trouvaient abrégées et Paul n’aimait pas ce fumet rance qui suintait à ses entournures. À la maison, sa mère et sa tante lui avaient donné l’habitude et le goût des bains chauds. Chaque vendredi soir, vers cinq heures, en l’absence de son père que ces fantaisies irritaient, et sans recourir à Suzanne, la jeune bonne entrée au service de la famille l’année de ses dix ans, elles s’affairaient autour de lui, éprouvant d’une main experte la température de l’eau, s’éclipsant opportunément au moment où il surgissait, ruisselant et très nu, enjambant le tub d’une jambe gaillarde pour se draper dans l’immense serviette en piqué de coton, brodée à son chiffre, que sa mère aurait au préalable déployée sur le dossier de la chaise la plus proche. La cérémonie avait lieu dans un coin de la grande cuisine qu’isolait pour l’occasion un paravent tendu de papier peint à ramages gris. L’eau chauffait depuis le matin sur la cuisinière dans deux hauts faitouts réservés à cet usage et aux jours de lessive. Georges, plus accommodant et expéditif, se laverait ensuite dans le reste tiède du bain de son frère. L’été, on se baignait volontiers dans la Santoire, le sang fouetté par ses eaux vives et têtues qui, en certain trou ombreux baptisé par eux gourgue de l’enfer, gardaient toute leur roborative fraîcheur au creux des jours les plus cuisants. Le dimanche 26 janvier, Paul décréta qu’il se laverait entièrement, dût-il pour ce faire user de glace à peine fondue. Bravache, il tint parole, les dents serrées, seul dans la grande salle désertée par ses camarades, moins regardants sur l’hygiène. Le surlendemain, les oreilles bourdonnantes, la gorge en feu, suant, toussant et suffoquant, il fut expédié sans ménagement à l’infirmerie où un jeune médecin de ville, appelé en urgence, s’alarma de l’état de ses bronches. On n’avait pas de faiblesse de poitrine dans la famille, Paul l’eût précisé s’il en avait eu la force ; mais, aphone, les jambes flageolantes, il se retrouva consigné dans l’une des deux chambres à un lit réservées aux cas sérieux et fut livré aux mains expertes de l’infirmière qui le sangla sous trois couvertures et un drap bleu bien tiré, en lui donnant du jeune homme, vous, d’une voix martiale et enveloppante à la fois. Il était à la limite de l’évanouissement, ne demanda pas son reste et se rendit compte seulement le lendemain soir que l’infirmière avait été remplacée. Des générations de lycéens avaient redouté l’expéditive Madame Brégançon, duègne massive et sans âge, engoncée dans une blouse immaculée tendue sur ses formes affaissées et dissuasives. Nul interne n’eût songé, depuis l’âge de pierre, à quémander auprès de l’insubmersible Madame Brégançon le moindre ersatz de sollicitude maternelle, voire féminine. On ne savait rien d’elle, on la brocardait à peine, et elle avait manifestement déserté la place sans bruit ni cérémonie. Mademoiselle G. Léoty lui succédait. Le nom, brodé sur la blouse, plut à Paul, même si l’initiale l’inquiétait un peu. Georgette, Gisèle, Gertrude, Gilberte, Ginette, il pataugeait dans le marigot des prénoms, mais le nom avait de l’élan, de la tenue, et vibrait d’une onction élégante qui faisait image. Fiévreux et languissant, il pensa à des navires, à des envols de grives aussi, aux premiers matins mordus d’automne, quand s’ouvre le faste temps de la chasse. Il devint attentif à la voix, grave voilée chaude moirée veloutée. Il épuisa ses adjectifs. Il s’appliquait, les yeux fermés, divagant et ramassé dans sa peau. Granuleuse, peut-être, la voix de Mademoiselle Léoty, mais pas rocailleuse, ni éraillée ; caressante ; non, pas caressante, le contraire, presque le contraire, ça vous passait dessus, vous passait au travers, vous rentrait dedans, vous touchait à l’intérieur, sous la peau. Le troisième jour, le mercredi, il s’arrêta sur chaude et granuleuse, et sut exactement à quel point c’était aussi sexuel. Les jours suivants, il s’appliqua à faire durer. Janvier s’effilochait dans le gris ; son frère, seul visiteur autorisé, fut chargé de faire courir des bruits alarmants sur le caractère contagieux de son état afin de décourager les intrépides de la garde rapprochée qui fomentaient une intrusion nocturne et clandestine. Paul voulait le huis clos ; l’heure était grave ; sous l’uniforme blanc de Mademoiselle Léoty palpitait le Graal, ça ferait l’affaire. Il lui donnait la trentaine ; le visage était austère et la bouche déjà pincée, mais les oreilles parfaites, les yeux clairs, le cou souple, la nuque fraîche, les cheveux bruns ramassés en un chignon que l’on devinait onctueux sous le mince calot réglementaire. Tout annonçait des félicités certaines. Il ne s’étonna pas de cet instinct très sûr qui lui épargnait le doute et les atermoiements des débuts. Il se savait beau, il avait faim, il était jeune, et cette femme, qui ne l’était plus tout à fait, le voyait. Il le sentait, il l’avait senti, dès le jeudi ; pendant la visite du soir, elle n’avait ni rougi ni détourné le regard au moment où, assis au bord du lit, guettant son approche, il s’était avancé vers elle, en pyjama bleu et en état de tumescence manifeste, sous le prétexte d’éprouver la fermeté retrouvée de son pas. Il chancelait, elle l’avait saisi aux épaules, ils étaient de même taille. Elle avait enfoncé en lui l’éclat cru de ses yeux clairs, elle avait dit, d’une voix presque rieuse, recouchez-vous jeune homme on est presque toujours bancal sur trois jambes. »

Histoire du fils, Marie-Hélène Lafon, Buchet-Chastel, 2020.

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