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En lisant en écrivant : lectures versatiles #6

Roman sombre inspiré de la littérature d’anticipation, Cosmétique du chaos pose la question de l’apparence normée et de l’appartenance à une société baignée par la surveillance de masse et la transparence. Le seul moyen de ne pas perdre son identité, dans le monde futur très proche du notre que décrit l’auteur, serait de dissimuler son visage. Pour décrire cette dictature du paraître qui s’enfonce dans la cruauté, la déshumanisation de notre société, l’auteur utilise un vocabulaire soutenu (adjectifs originaux, néologismes) qu’il enchevêtre et associe à la deuxième personne du singulier, qui transforme ce récit troublant en « prose du monde présent. »

Cosmétique du chaos, Camille Espedite, Actes Sud, Collection Un endroit où aller, 2020.


« Tu as de nouveau recouvert le miroir de ta salle de bains. Tu ôtes le tissu de temps en temps pour te maquiller, tu as gardé plaisir à le faire malgré tes visions, mais tu te lasses de ne pouvoir apprécier le résultat sans être prise d’hallucinations démoniaques. Même si chaque détail de ton faciès, pris isolément pour objet de soin, te demeure familier, il te reste impossible, quand tu recules et que tu observes le tout avec une certaine distance, de te reconnaître avec évidence.

Un jour, par agacement ou amusement, tu ne saurais dire, non contente de te maquiller, tu grimes aussi le voile, tu lui dessines une bouche, des yeux, des narines. Tu le places sur ta tête. Le masque est ridicule mais il te fait rire. Tu te sens de nouveau frivole et légère. Tu souffles sur le tissu pour le faire vibrer. Tu joues avec la lumière, à la fois présente et absente. Tu te rends compte que le voile te procure quelque chose que tu crois n’avoir jamais réellement éprouvé : une intimité. Ce simple tissu devant tes yeux t’incite à la retenue, non pas à la solitude aveugle, plutôt au recueillement. Tu souris à l’idée que tu es en train de penser comme une religieuse, toi qui as toujours considéré avec dédain les superstitions ridicules sur l’au-delà. Mais le fait est que tu te sens bien, enfin chez toi derrière ce voile, à l’abri des menaces extérieures, jalousie éclaboussée du soleil de Méditerranée, protégée de ses rayons et du regard des passants. Tu apprécies ta nouvelle pudeur.

Tu entends le chat. L’appartement vibre de ses ronronnements. Tu relèves le voile pour le regarder. Sa fourrure s’est encore épaissie. Tu ne vois qu’elle. Elle a envahi la pièce. Cela t’est pénible. Il faudrait que tu te débarrasses de cet animal. Tu remets ton voile. Calme et repos te gagnent. Une fois n’est pas coutume, tu allumes la radio. Les voix te parviennent filtrées par le tissu, elles ont une teinte plus vive que d’habitude, tu les entends se câliner l’une l’autre, le jeu de la conversation s’éparpille en fluidité, tu es au milieu d’elles, elles t’environnent. Il s’agit d’une émission scientifique comme il y en a souvent aux heures creuses, au milieu de l’après-midi. Tu es captée par les propos d’un ophtalmologue qui expose timidement, sur un ton monocorde légèrement haché par l’anxiété, que les photorécepteurs de la rétine fonctionnent comme les cellules cancéreuses, par ingestion de glucose, c’est ainsi qu’elles renouvellent en permanence leur cytoplasme et captent la lumière. Ta vue est cancer. Tu es derrière le voile et tu écoutes, telle une comédienne scrutant les bruits de la salle avant que le rideau ne se lève. Tu goûtes ce qui se dit. Ta vue est cancer, et c’est là le propre de la vision naturelle. Elle n’est possible que par débordement d’énergie, phagocytose des membranes et démultiplication des cycles de reproduction. Tu en deviendrais presque hilare. Tu comprends que ce n’est pas toi qui es folle, bien au contraire : ta vue épouse la vie, elle ne fait qu’un avec ton corps, avec ta chair, elle est moléculaire, elle voit le monde tel qu’il s’imbrique au-dedans d’elle, elle ne souffre aucune distance, ne tolère aucun calcul, ne se réfléchit jamais en un point fixe en dehors du monde, elle déborde rivière, frivole torrent, quitte à perdre haleine et à mourir de joie.

Tu retires ton masque, quelqu’un sonne à l’interphone. Un visage apparaît sur l’écran de contrôle : une notification sonore t’indique qu’il a été reconnu et que l’accès est sécurisé. C’est Anna, Anna Maillard te précise la voix préenregistrée. Que vient-elle faire ici, de manière si impromptue ? Ton esprit déraille, tu redoutes l’intrusion au moment où ta vue dédale vulnérable, tu n’es pas prête à la recevoir, dois-tu ôter ton masque ? Le revêtir ? Comment lui dire, lui faire comprendre ce qui t’arrive ? Tu lui ouvres dans cet état d’esprit, inquiète et indécise.

La voir est un choc. Immédiatement propulsée dans une masse labyrinthique, te faufilant, archéologue, au milieu d’exsudats de peau et de chéloïdes invraisemblables, tentant en vain de reconnaître ici ou là les traits familiers de ton amie, tu l’entends à peine s’excuser du caractère inopiné de sa visite. Tu balbuties quelques paroles de bienvenue. Elle te répond d’une voix dont tu ne reconnais ni l’odeur ni la couleur. Tu devines qu’elle souhaite s’affaler dans le canapé comme elle le fait chaque fois qu’elle vient ici. Tu la suis, rendue muette et gauche par les efforts que tu déploies pour dérober ton regard à sa vue, tu as tellement peur d’être aimantée par le granulé de sa chair. Tu n’entends rien à ce qu’elle dit. Elle s’exprime à la manière d’une équation à multiples inconnues, abuse d’acronymes incompréhensibles et de formules transitives aux corollaires variables, transformant chaque évidence en une énigme. Tu finis par la couper, tu lui demandes si elle te reconnaît vraiment, si tu es bien restée la même : est-ce que, oui ou non, elle a remarqué quoi que ce soit d’étrange dans ton comportement ?

Soudain désagréable, Anna te reproche on ne sait quoi, des non-dits et des sous-entendus, des clins d’œil intempestifs et un peu louches, un regard oblique, par en dessous ou de travers, met ça sur le compte de ton chômage, il faudrait que tu te ressaisisses, que tu ne sacrifies pas votre relation à la jalousie. Tu carabines un propos amer.

— Je ne vois plus normalement. Je ne re­­connais plus les gens. Même pas toi. Je ne distingue plus rien, c’est comme si je vivais en plein chaos.

Anna te rétorque qu’elle non plus ne te reconnaît pas, elle le regrette, il faudrait que tu te respectes, oui, que tu te respectes, toi, c’est ainsi que tu pourras respecter les autres.

Tu ne supportes pas un tel écho aux consignes de ton chirurgien et de ta conseillère Pôle emploi. Alors tu furibardes, affirmes qu’elle se trompe, tu vois clair maintenant, tu es chez elle au milieu de ses cellules, tu la vois grouiller avec toi dans le même bain, c’est là que vous êtes, tu n’as pas besoin de ses leçons de morale, le même bain, c’est compris ?

Ton corps vibre à l’unisson de ces proférations. Il résonne dans la pièce. Tes nerfs innervent non seulement tes membres mais également le sol et les murs. Les voilà qui courent, racines, entre les mèches de béton, leur communiquant leur humeur par chocs d’influx. Malgré les secousses, Anna ne bronche pas. Tu la vois avec les doigts, au travers de ta peau, son visage ressemblant à un amas d’humus inerte. Sa nonchalance habituelle prend l’aspect d’une extrême confiance en elle, accompagnée d’un air dédaigneux, alourdi par son immobilité. Elle se lève tout à coup et tu ne peux t’empêcher de lire dans ce geste l’aveu brutal d’un mépris, le signe évident de sa détestation.

Hors de toi tu te lèves à ton tour, tu t’avan­­ces à l’aveugle tête en l’air, tu voudrais la retenir, lui prendre la main, mais c’est à son épaule que tu t’agrippes avec lourdeur. Anna explose à ton contact, elle se dégage de ton emprise d’une secousse violente et, ainsi, t’affiche sa face en gros plan sans te laisser la moindre possibilité de te déprendre de cette vision. Elle te révulse si atrocement que dans un réflexe de défense tu lui balances ta tête à la figure. Vos corps se heurtent violemment dans un bruit moite de chairs flasques. Quelque chose craque. Du cartilage, probablement. Vous tombez à la renverse. La chute dure longtemps. Elle vous enlace, vous mélange, et vous plaque à terre. Vous restez là, inertes, masse amorphe en contorsion impossible. Le sol est chaud, chargé d’une odeur ferrugineuse d’hémoglobine. Il vous enveloppe comme une couverture. Tu entends la respiration d’Anna tressaillir en silence. Tu y lis de la colère et de la douleur. Tu ne sais pas si elle est blessée. Elle se calfeutre dans ton sang. Tu restes immobile, recluse dans le liquide spongieux qui vous baigne. Puis tu l’entends, elle se réveille, maugrée une insulte, formule une inquiétude, remue les mains, les bras, se dégage de ton poids et se redresse enfin, alors crie sa surprise, panique tout à coup, se précipite sur toi ; elle t’agrippe, te dorlote, tu te laisses faire, tu rêves de te noyer dans ses bras. Mais Anna t’abandonne avec fracas. »

Cosmétique du chaos, Camille Espedite, Actes Sud, Collection Un endroit où aller, 2020.

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