Appréhender une ville qu’on ne connaît pas, surtout une ville gigantesque et trépidante comme Tokyo, n’est pas toujours évident. Ici on s’était dit l’important c’est la ville. Les musées, les temples, on les fera une prochaine fois. Ce qui compte dans une ville si étendue, aux immeubles si impressionnants, hors normes, démesurés, c’est de la traverser et tenter de s’y inscrire, très humblement, y trouver lentement ses repères, et découvrir ses différents quartiers, les différents angles de sa croissance.
Dans les grands parcs de la ville (le Parc de Ueno, celui de Shinjuku Gyoen ou bien encore le Parc Yoyogi), on n’entend plus la ville, ni les voitures, ni les trains, ni les métros, et même les avions disparaissent à la cime des arbres. On n’entend plus que le croassement du corbeau, les pas des passants sur les graviers gris du parc et les souvenirs de tous ces bruits qui font et fondent notre imaginaire de la ville.
En approchant du Sanctuaire Meiji Jingu, dans le Yoyogi Park Shinjuku de Tokyo, on assiste à la célébration d’un mariage shintoĩste. L’homme est vêtu du montsuki, kimono traditionnel orné de soie noire et d’un large pantalon-jupe, l’hakama, porté sur le kimono et l’haori, sa longue et ample veste posée par-dessus. La mariée porte un kimono blanc appelé shorimuku et une large coiffe. Le costume de l’homme est plus court et lui offre une plus grande liberté de mouvement.
On assiste aux préparatifs de la photographie de ce mariage. Un photographe, son assistant, deux aides et deux témoins. L’assistant fait sans cesse des allers-retours entre le photographe et la jeune mariée dont il arrange avec vivacité le bas du kimono, renforçant plusieurs fois de suite le pli au-dessus de ses pieds. Quand la mariée est fin prête, immobile dans son vêtement blanc, son mari la rejoint enfin. Aucun émotion ne transparaît sur son visage fermé. Il obéit aux injonctions discrètes du photographe. La cérémonie des préparatifs à la photo a quelque chose de glacé qui me rappelle la série Pornographie d’Édouard Levé. Cet homme et cette femme semblent les protagonistes figés d’une reconstitution décalée, neutre de leur propre mariage.