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Construction d’une nouvelle

Après avoir suivi la longue aventure de l’atelier d’été 2018 qui s’est achevé avec la publication du livre, François Bon a reconduit un atelier d’écriture en ligne cet hiver autour de la construction d’une nouvelle.

Le premier atelier propose de convoquer des images mentales (à partir de Henri Michaux), en rêvant à partir de peintures énigmatiques. Chemin à faire en soi même pour que l’écriture fasse sens : champs de tension qui à voir avec le souvenir, l’inconscient, les cases secrètes de la relation aux autres. Champs des récurrences : points d’articulations essentielles. Trois paragraphes, trois blocs indépendants (5 à 10 lignes) pour décrire l’image de départ.



Voici le texte du premier atelier, mes autres textes sont à découvrir sur le site de François Bon au fil de l’atelier :

Entrer dans un appartement, une maison sans y avoir été autorisé, rarement par effraction, question de caractère, domicile abandonné, porte ouverte, entrebâillée, ou tout simplement parce qu’on nous a donné la clé pour la garder, la surveiller, nourrir le chat ou bien arroser les plantes, mais l’investir avec une approche différente, décalée, un rien mal intentionnée, s’y promener à sa guise, s’y sentir chez soi, le prétendre sans vraiment y croire, pas dupe de l’éphémère et de la vanité de la situation, en intrus, en visiter chaque pièce scrupuleusement, avec un regard aiguisé, curieux, une approche déplacée, sans savoir précisément ce qu’on y cherche, juste cette intention, cette tension, le corps qui furète, le regard à l’affût, affûté, pour ne rien rater, ne manquer aucun détail, enquête sans but, non pour se donner une constance mais d’une certaine manière pour habiter ce lieu, nous l’approprier l’espace d’un instant, en essayant de n’y laisser aucune trace de notre passage délictueux, présence illicite, et sans être vu de l’extérieur, pris sur le fait.

Dans l’action, le mouvement, attraper à la hâte l’appareil photo que je porte toujours sur moi, au fond de ma poche et viser le sujet que je veux saisir, mais au moment d’appuyer sur le déclencheur, le bouton ne répond pas, il se bloque, se fige, se coince, ce dysfonctionnement passager m’agace, m’énerve, je m’emporte, hausse la voix, ce n’est pas possible, j’insiste, m’entête, je veux capter cet instant que j’ai sous les yeux, le transformer en image — comment manquer ce paysage incroyable, cet événement inédit, ce regard, ce sourire, cette lumière si particulière, ce geste insaisissable ? — mais l’appareil s’y refuse techniquement, impossible de prendre la photographie, de capturer ce que j’avais sous les yeux qui s’éloigne déjà, s’efface peu à peu, avant de disparaître. Sentiment d’impuissance tenace qui renforce à chaque fois l’impression de ma regrettable incapacité à vivre l’instant présent, à regarder sans but, sans en garder la trace, un souvenir, et peut-être tout simplement de laisser passer le temps sans l’arrêter.

Je n’ai aucune raison de surveiller des inconnus dans la rue, pourtant j’aime les observer de loin et les suivre au hasard des rencontres, libre de les observer à ma guise, la filature m’installant malgré moi dans la position instable et pernicieuse du suspect aux intentions douteuses. J’aperçois la silhouette d’un homme ou d’une femme et sans raison apparente, sans idée préconçue, je m’engage à leur poursuite, glissant mes pas dans les leurs. Je ne sais pas où ils vont — comment pourrais-je le savoir ? je marchais sans but quelques instants plus tôt et ne savais même pas où j’allais avant de les croiser et de me décider à les suivre, de traverser toute la ville à leur suite, sans savoir à quoi accorder plus d’attention —cela m’incite à ouvrir les yeux pour voir cette ville sous un angle inédit. Me laisser porter c’est l’idée de départ, mais je dois rester très concentré pour ne pas perdre de vue cette personne au fil de son périple, qu’elle ne me sème pas, volontairement ou non, qu’elle ne me repère pas, et ne se rende pas compte de ma filature. Aujourd’hui, c’est un homme que je suis depuis plusieurs heures. Je n’ai pas de préférence. Avec la fatigue, ma vigilance s’amenuise, je ne parviens plus à deviner son itinéraire pour mieux l’anticiper, à prévoir ses gestes ou déceler ses moindres réactions, lire en lui comme dans une carte, je risque de le perdre de vue à tout instant, mais il pourrait également me prendre à revers, me démasquer, j’imagine un instant la scène, mais je me ressaisis et reviens aussi vite à moi : Il a disparu. Je ne le vois plus, il a suffi d’un instant pour qu’il sorte entièrement de mon champ de vision. Je presse le pas pour rejoindre l’angle de la rue où il a dû s’engouffrer et tenter de le rejoindre avant qu’il ne soit trop tard, trop loin, mon cœur s’emballe, le souffle court, les joues rouges, je parviens au bout de la rue — je le suis — il surgit sans crier gare, là juste devant moi, me fait face. Et c’est moi que je vois, je me tiens droit, bras sur les hanches, menaçant, faisant barrage avec mon corps pour empêcher son passage ou sa fuite, les traits du visage sévère et réprobateur — Je suis lui — les yeux noirs.

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Attention aux détails, Paris 10ème

Je ne me souviens plus d’un passage d’un livre que je cite souvent, une phrase que j’aime rappeler, qui résume mon parcours, mais là, sans doute est-ce dû à la fatigue, je ne parviens pas à m’en souvenir, il faut que je relise le texte pour retrouver la citation en question. Je cherche ce livre dans les rayonnages de ma bibliothèque pendant un long moment, je sais qu’il est là, avec les autres, je ne l’ai jamais prêté, bien trop précieux, je ne m’en sépare jamais, mais impossible de remettre la main dessus, où ai-je bien pu le ranger ? J’inspecte un à un tous les ouvrages de la bibliothèque. Au moment d’abandonner, découragé, je finis par le retrouver presque miraculeusement. Il était là, bien en évidence, et je ne le voyais pas. Je l’ouvre pour relire le passage recherché, feuillette à la hâte les pages qui défilent sous mes yeux, relis en diagonale quelques lignes, les phrases s’associent étrangement entre elles dans cette lecture rapide, je déchiffre rapidement certains passages, tourne les pages sans le retrouver, je commence à douter qu’il figure bien dans cet ouvrage, j’étais sûr pourtant de moi, je ne sais pas ce qui se passe, je tourne les pages encore plus vite, crispé, impatient, jusqu’au moment où je me rends compte que certaines parties du livre semblent s’effacer sous mes yeux. Je reviens au début du livre, les premières pages en sont désormais complètement blanches, et les pages suivantes s’effacent lentement, je vois l’encre se diluer dans la trame du papier de la page, les lettres disparaître les unes après les autres, leur noir libérer inexorablement l’espace de la page blanche. L’angoisse me saisit, me paralyse. Je ferme le livre de peur de disparaître avec lui.

Dans un parc où je viens me promener régulièrement, après une longue marche en ville, je suis fatigué, je décide d’aller m’asseoir un instant sur le banc est un peu isolé, dans un coin surplombant la ville, à l’ombre d’un vieux platane. J’aime cet endroit car il permet d’avoir un large panorama de la ville sans être gêné par les passants. Personne ne vient s’asseoir sur ce banc car il est situé sur une colline pentue, à l’écart des principaux chemins et axes de circulation. En m’approchant du banc, je m’aperçois qu’il est jonché de vêtements et d’objets incongrus jetés pêle-mêle en désordre. Je suis un peu déçu, pour une fois que je venais m’y asseoir, il est encombré d’un fatras mystérieux. Je fais encore quelques pas avant de commencer à voir plus clairement ce qui a été abandonné là. Mon cœur se met à battre en reconnaissant plusieurs de mes vêtements, un vieux pantalon de toile blanc que je n’ai pas quitté cet été, deux chemises en lin bleu que j’ai longtemps portées, des chaussettes dont je reconnais le motif très particulier, des sapins blancs sur fond noir, un présent de ma femme, un pull-over gris en laine posé en vrac sur le dossier en bois, ainsi qu’un sac en toile avec le portrait de David Bowie imprimé dessus à la main par un artiste à qui je l’avais acheté l’année dernière, au Mauerpark, dans le quartier de Prenzlauerberg à Berlin. Aucun doute, toutes ces affaires en désordre sur ce banc m’appartiennent. Mais je ne me souviens pas les avoir jetées ou les avoir données. Je pensais qu’elles se trouvaient encore chez moi, dans mes placards, je suis désemparé, je ne comprends pas ce qui se passe. Je me sens dépossédé, perdu, honteux. J’ai l’impression de ne plus savoir qui je suis, où je suis. L’impression qu’on m’observe en silence et qu’on se moque de moi. Nu, mis à nu.


LIMINAIRE le 27/06/2019 : un site composé, rédigé et publié par Pierre Ménard avec SPIP depuis 2004. Dépôt légal BNF : ISSN 2267-1153
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