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Assemblage (texte et vidéo) de Pierre Ménard

La forme détournée de l’abécédaire est un genre voué à la célébration de l’acte créateur (le livre des livres). Cette année j’ai décidé d’aborder l’abécédaire par la vidéo. Deux fois par mois, je diffuserai sur mon site, un montage d’extraits de films (à partir d’une sélection d’une centaine de mes films préférés : fiction, documentaire, art vidéo) assemblés autour d’un thème. Ces films d’une quinzaine de minutes seront accompagnés sur le site par l’écriture d’un texte de fiction.

Ce projet est un dispositif à double entrée : un livre et un film. Le film est un livre. Le livre est un film. Ce livre dit qu’il est à voir, ce film montre qu’il est à lire.

X. comme X. : la vidéo



Texte écrit dans le cadre du 2ème atelier d’écriture « pousser la langue » proposé par François Bon.

Au milieu du désordre

caresses nerveuses sous ton regard DÉSIR se gratter c’est pareil contre qui contre quoi cette rage veine saillante le front perlé de sueur DÉSIR c’est un mot première fois la langue sous souple extensible étonnante d’élasticité DÉSIR les yeux fermés tu m’encourages à l’oreille appel à la secousse lorsqu’enfin tout entier DÉSIR le faire taire boire ses dernières paroles gargouillant dans sa gorge un mot mémorable et c’est tout DÉSIR le visage qui disparaît peu à peu DÉSIR idéal de beauté dépassé du passé DÉSIR dans sa consistance même le tremblement presque imperceptible de la peau DÉSIR le souffle la respiration les battements du désir DÉSIR pas d’âge tête-bêche agile sur le dos non non non tête à perdre langue rose et s’enfoncer DÉSIR donne le ton ouverte offerte toute décousue DÉSIR cuisses roses amples harmonieuses griffures dans le dos mouvement saccadé de la tête DÉSIR rafale de tristesse avale mon regard avale ma fatigue ta bouche grande ouverte maintenant c’est comme tu voudras DÉSIR aller jusqu’au bout oui oui lèvres ourlées humides plus loin longtemps encore ta main remonte jusqu’à répétition du geste jusqu’à la jouissance comme ça toute défaite qu’est-ce que tu en dis ? DÉSIR voir le film en boucle et se taire pendant DÉSIR un genou sur le matelas lumière tamisée oscille au rythme des mouvements de la tête loin de toi ton index et ton pouce forme cercle parfait comme le chas d’une aiguille DÉSIR tête-bêche sur le lit les draps blancs sur les murs de la chambre DÉSIR cheveux défaits tête légèrement rejetée en arrière ton collier se balance autour de ton cou tes seins blancs mon nombril les yeux à demi clos DÉSIR son bout rose jouer avec le tenant d’une main DÉSIR debout bandant mon bras droit le long de mon corps le gauche posé avec délicatesse et décontraction sur le poste de télévision DÉSIR vite plus vite ta langue à plat s’y attarde fais face et fixe statue de marbre mordillé jusqu’au sang DÉSIR vertige d’un coup brusque bouche et caresse en cadence DÉSIR sur le bord du lit avec lenteur et application invisible ta main droite l’index pointé vers le haut DÉSIR bouche qui s’ouvre dents serrées respirant à peine d’un bref tremblement DÉSIR toute ton attention dans ce geste regard féroce à force tout éclate d’un rire franc DÉSIR du mal à le contenir entre tes doigts DÉSIR en arrière tyran d’une poigne viril en rythme virulent DÉSIR quelque part un écho oublié langue lèche son odeur sucrée DÉSIR ne rien vouloir entendre se placer entre ses mains nos ombres enlacées DÉSIR glace gluante au lever du jour à croupetons dessus-de-lit motifs indiens DÉSIR faire le Sphinx comme d’autres font le singe main posée à plat DÉSIR entre tes oreilles à réciter le soleil noir de ma mélancolie DÉSIR mise à nue comme murmure ton souffle devient rauque jusqu’à se transformer en cri pourtant tout est nommé DÉSIR le choc tranquille des corps dans la nuit sans sommeil des heures et des heures DÉSIR quand je la vois c’est à toi que je pense vous ne vous ressemblez pas ce qui manque est ailleurs DÉSIR ce n’est pas une histoire de ressemblance ou de double pas de méprise non plus penser à toi un point c’est tout au milieu de ton reflet DÉSIR des lieux des odeurs des parfums des instants dans cet espace qui s’étire sans fin DÉSIR cette fille l’image de cette fille DÉSIR dans ta bouche l’y gardes les yeux fermés langue effilée alerte jouant lèvres la chair DÉSIR interlocuteur à part entière à même la peau une odeur de noisette parlant l’embrassant je te passe les détails la main tendrement dans les cheveux DÉSIR le souffle sort contracté de partout toute tendre tu me souris sentencieuse se laisser prendre ? DÉSIR pointes délicates cheveux enlacés leurs couleurs éclatantes mêlées DÉSIR ces lueurs et ces leurres mystérieux dans la douceur douloureuse d’un silence DÉSIR je vous écarte la trace de mes doigts un dessin sur sa peau en sueur mais j’invente tout cela bien sûr DÉSIR je ne suis plus qu’envie écart qui se creuse entre ce que je veux et ce que je crois vouloir j’ai laissé traîner ma langue à l’épaule d’un baiser fugitif DÉSIR regard en arrière plaintif comme pour te rappeler à mon souvenir DÉSIR la fascination n’est pas dans le fait de voir plutôt dans la manière d’obtenir ce qui ne nous appartient pas se le procurer sans avoir à demander d’autorisation DÉSIR l’instant frisson dans le doute ce léger flottement d’incertitude lasse devant ce qu’on obtiendra les mains en porte-voix DÉSIR l’interdit de l’autre regarder ce qui ne nous appartient pas DÉSIR quand tout retombera sur le dos au milieu du désordre simple sensation de relâchement corps qui se casse en deux au niveau de la taille DÉSIR bras derrière la nuque au-dessus de ta tête d’une provocante sensualité comme un éclat de feu DÉSIR s’exprimer sur le sexe s’expliquer sur le sexe s’exciter DÉSIR vous vous embrassez tendre tandem m’oubliant presque DÉSIR pantalon chemise encore dans le pantalon à genoux bras invisibles langue rose d’un coup d’un seul experte entre tes lèvres DÉSIR tourne tourne avec empressement à même le sol devant la fenêtre inondée de lumière bleutée télévision allumée sans le son DÉSIR l’appartement désert les pieds crissent sur le vieux parquet corps légèrement ployé en arrière toute bras dans le dos doigts inconnus DÉSIR rythme soubresauts de ton corps accord à tes hanches un jeu tout à fait ça qui imprime ce mouvement à ton corps défendant DÉSIR ça part de tous côtés ça bouge sans crier gare sans ménagement comme si tu cherchais à l’assécher DÉSIR la manche de ton chemisier bleu apporte au geste l’inédit du salace DÉSIR oh oui oui répété de manière appuyée avant de basculer sur le flanc se moquant des surfaces jusqu’à l’exacerbation DÉSIR elle le maintient à quelques centimètres de ses lèvres trempées reprend son souffle son geste l’adoucit les yeux au ciel à force de désinvolture DÉSIR elle fait glisser ses doigts ses longs ongles roses autour de sa bouche rouge deux de ses doigts s’y collent DÉSIR ces images en boucle me bousculent voilà la vérité c’est moi ce n’est pas moi se bousculent en sautillant c’est moi ce n’est pas moi jusqu’à épuisement de la même suite de sons DÉSIR c’est un regard qui attire notre attention un regard dans le vide qui se joue trop tard DÉSIR le regard égaré d’une jeune femme son trouble étrange qui nous empêche de voir autre chose dans ce film que son indécence DÉSIR jour et nuit j’ai commencé à voir la vie différemment surtout la nuit DÉSIR tu arrives au bout avec la peur du premier jour est-ce que le rouge me va bien ?

Ce texte a été écrit dans le cadre de la deuxième séance de l’atelier d’écriture animé en ligne par Laura Vasquez : Écrire chez soi, sur le thème du mouvement, à partir d’un texte de Jamaica Kincaid : Au fond de la rivière (Éditions de l’Olivier en 2001).

Nos fantômes et nos fantasmes

Les rideaux se coulissent, la poussière s’envole, les particules virevoltent dans l’air, la lumière se tamise, la respiration s’accélère, la chemise s’ouvre, les boutons se défont les uns après les autres, certains craquent sous la pression, le pantalon tombe par terre dans un bruit sec, le rire éclate soudain, explosif, la gêne est passagère, les sous-vêtements disparaissent en boule au pied du lit, le matelas s’affaisse sous le poids des corps, les lattes en bois du lit s’ébruitent, les rebonds diminuent progressivement, la couverture est relevée vite fait, la main glisse, la main caresse, la main furète, la peau chante sous les doigts, les doigts effleurent la peau à l’aveugle, les doigts tapotent, la peau frissonne, les poils se hérissent, la jambe s’allonge tendrement, la respiration s’accélère, le cœur bat plus fort, la poitrine se soulève, le rythme s’intensifie, la pointe des seins devient érectile, les doigts s’y attardent jusqu’à l’engourdissement, la jambe se replie par mégarde, se déplie, la souplesse est mise à mal, le corps se cabre, les fesses jaillissent sous le draps, le ventre s’y enfouit, le coude s’écarte, les flancs se hissent et coulissent, les draps se froissent, le coton frise et s’affaisse, la bouche s’entrouvre, la bouche rosit, rougit, rubis, l’air se raréfie, les lèvres s’humidifient, la langue y glisse illico, la langue s’y enfonce, s’efforce d’y trouver passage, lentement les langues se cherchent, les langues se parlent sans prononcer un mot, l’humidité fait le lien, les fluides s’écoulent, le contact s’établit, corps à corps, les mains s’évitent et s’invitent à la hâte, les ongles s’enfoncent dans la peau, l’épiderme affleure, la peau se griffe, s’agrafe, les yeux fermés, des perles de sueur apparaissent sur la peau, le front se refroidit par contraste, les gémissements se font écho, les voix se mêlent, mélopée improvisée, imprévisible, les corps se cognent sensuellement, se découvrent en se recouvrant, se mesurent l’un à l’autre, le genou remonte le long de la jambe, s’aventure un peu plus loin, le bras glisse, les cheveux barrent le front, mèche rebelle, le souffle court, les yeux vagues, le sourire mange le visage, la passion le dévore, le corps tremble, frissonne dans la jouissance, un ravissement, face effacée, jusqu’au vertige.

Les draps sèchent en claquant au vent, drapeaux de pays qu’on invente. La fraîcheur immaculée des draps et leur odeur de linge propre, nettoyé, au moment de se coucher dans l’obscurité de la chambre. Le prisonnier déchire ses draps en les attachant les uns aux autres, disparates, pour tenter de disparaître, filer en douce par la fenêtre. Dans le sommeil s’évader en rêve, dans le dédale des images qui jaillissent dans les replis du drap. Les draps se plissent sous la moiteur des corps, les traces qu’ils laissent sur la peau le matin au réveil, hiéroglyphes difficiles à traduire. Les draps pliés avant d’être soigneusement rangés dans le placard, la rigidité laineuse d’un marbre lisse. Les draps remontés sur le corps endormi quand la fraîcheur de la nuit fait frissonner sans souvenir au matin du geste pour les remonter. Entendre dans l’expression être dans de mauvais draps de mauvais bras et se retrouver dans une situation délicate. Remonter les draps comme on dit tirer la couverture à soi. Les draps ductiles, modelés par les jambes en mouvement, sculptés en secret par les cuisses, dans l’intimité moite du lit, membre de substitution. Les draps se déchirent à force d’usure, du mal à les jeter, une part de soi, d’intime comme pour un vêtement. Les draps sales roulés en boule, le volume qu’ils forment, leur poids insoupçonné. L’usure des draps, lisses comme draps de soie. Les draps crasseux qu’il faut laver sans tarder mais dont on regrette déjà l’odeur et l’absence de celui qui y a couché. Le corps du défunt recouvert d’un drap seul, linceul. Les draps installés en écran de fortune pour y projeter dans la campagne un film de vacances. Dans les plis des draps surpris par le faisceau lumineux de la lampe de chevet, le dessin de l’ombre découpée d’un visage imaginaire. Les draps trempés de sueur, les nuits de canicule, plissent et collent à la peau. Les draps jetés au-dessus de l’étendoir à linge pour se construire à l’intérieur de la maison une tente d’Indien improvisée. Les draps recyclés au lieu de les jeter, chiffon à poussière, essuie-tout. Draps blancs, draps fantaisie, draps enfants, draps en coton bio, draps en lin, draps en percale, draps en flanelle, draps en soie. Par fortes chaleurs, le drap du dessus agace et irrite la peau, on le rejette d’un geste brusque, du bout du pied, au bout du lit. Dormir dans des draps de couleurs vives, aux motifs fleuris, loin du calme et de la paix intérieure associés aux draps blancs, à cette couleur. Surpris au lit, se vêtir d’un drap pour se lever précipitamment sans être nu. Quelques gouttes de sang sur le drap blanc comme neige. Les draps pliés avant de les étendre pour les faire sécher, les tendre avant de les étendre pour qu’ils sèchent plus vite, chacun attrape l’extrémité du tissu tendu à son maximum, jusqu’à la limite, c’est un jeu, quand l’un des deux finit par abandonner et lâcher le tissu, c’est toujours un grand éclat de rire qui ramène à l’enfance. Un fantôme est une apparition, une vision ou une illusion, manifestation surnaturelle d’une personne décédée. Le drap blanc des fantômes rappelle le linceul en toile de lin blanc dont on recouvrait les morts avant de les enterrer. Les draps sont autant l’apparition de nos fantômes que l’objet de nos fantasmes.


LIMINAIRE le 13/08/2020 : un site composé, rédigé et publié par Pierre Ménard avec SPIP depuis 2004. Dépôt légal BNF : ISSN 2267-1153
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