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Assemblage (texte et vidéo) de Pierre Ménard

La forme détournée de l’abécédaire est un genre voué à la célébration de l’acte créateur (le livre des livres). Cette année j’ai décidé d’aborder l’abécédaire par la vidéo. Deux fois par mois, je diffuserai sur mon site, un montage d’extraits de films (à partir d’une sélection d’une centaine de mes films préférés : fiction, documentaire, art vidéo) assemblés autour d’un thème. Ces films d’une quinzaine de minutes seront accompagnés sur le site par l’écriture d’un texte de fiction.

Ce projet est un dispositif à double entrée : un livre et un film. Le film est un livre. Le livre est un film. Ce livre dit qu’il est à voir, ce film montre qu’il est à lire.

U comme Ubiquité : la vidéo



Ici même si ailleurs

La voiture du cousin d’Iris traverse les rues de Marseille dans une lente avancée qui perturbe ma vision de la ville, mon appréhension fugace des lieux, déclenchant en moi un ensemble d’images qui me reviennent en mémoire et se mêlent à ce que je vois à l’extérieur, comme si je consultais un vieil album de famille tel qu’on en fait plus de nos jours, tournant si vite les pages que les photos apparaissent pêle-mêle, en désordre, je n’en reconnais que quelques-unes, certains de mes rêves ressemblent à ce parcours hétéroclite. À travers la vitre, le paysage défile. Les souvenirs en vrac. L’impression que la voiture roule très lentement, pris dans un embouteillage invisible, qu’elle traverse, sans raison apparente, la ville au ralenti. Entre mes doigts la bande photomaton avec le visage de ma femme. Je l’avais oubliée.

J’imagine nos retrouvailles. Cela ne fait pas si longtemps que tu es partie t’installer vivre à Marseille. Mais il s’est passé tant de choses depuis ton départ. Les semaines isolé à l’appartement, puis la venue d’Iris, son attitude étrange, désarmante, elle était si triste et désolée, notre rapprochement, et puis l’annonce de la mort de sa sœur, son retour ici précipité, je ne pouvais pas la laisser venir seule, je devais l’accompagner à l’enterrement, mais en faisant cela je me rapprochais de toi, je me suis rendu compte que c’est peut-être ce que je cherchais secrètement, me rapprocher de toi. Te retrouver ? M’attends-tu seulement ? Je suis là au fond de la voiture et voilà à quoi je pense, traversé de souvenirs épars, de sensations étranges. Je passe ma main dans mes cheveux, ce geste banal m’en rappelle un autre, une caresse, une attention. Face au miroir de notre salon, tu te colles tendrement derrière moi, je vois ton reflet dans le miroir, sens ton corps contre le mien, sa légère pression, ta respiration, tu passes ta main dans mes cheveux pour me rassurer. Nous sommes tous les deux, nous nous regardons. Tout ira bien. Je ne veux pas croire que c’est terminé. Tout est devenu effrayant. On dirait que la souffrance est passée, mais il n’en est rien. On dirait que quelque chose de plus terrible arrive. Qu’est-ce qui arrive après une telle souffrance ? Tout le monde rêve de ça, faire le mort et écouter ce que les autres disent de vous. Cette peur dans ton visage c’est du temps. Le temps se matérialise ainsi. Le temps passe, les fleurs fanent. Difficile de restituer cette sensation. Je me souviens de notre dispute, la violence de nos propos, les cris et les coups résonnent encore en moi. Mais c’est ton geste, ta main sur mon front, effleurant mes cheveux, dont je me rappelle.

À travers ce flot d’images et de sensations, c’est toujours toi que je vois. Je ne sais pas où nous sommes, où nous en sommes. Je ne reconnais pas cet endroit. Tu me demandes d’approcher. Je suis un peu hésitant, partagé entre l’envie de t’enlacer et le désir de rester à distance, méfiant. Je me sens confus comme si je venais de croiser un homme dans la rue qui affirmerait que nous nous sommes déjà vus, mais je ne le crois pas et ne m’en souvenant pas, incrédule, je lui demande où nous avons pu nous rencontrer. Il me répondrait avec assurance et amusement : dans ta maison. Vous ne vous rappelez pas ? me dirait-il. Non, je ne m’en rappellerais pas. Tu lui demanderais s’il en est sûr, et sans cesser de sourire il te répondrait oui, en fait j’y suis en ce moment même. Comment cela ? Tu ne comprendrais pas le sens de cette phrase. Où êtes-vous en ce moment ? demanderais-tu pour tenter d’éclaircir la situation. Il te répondrait sans ciller, confirmant ce qu’il venait d’affirmer : chez vous. Tu commencerais à le trouver bizarre. C’est dément, lui dirais-tu en sentant monter l’énervement en toi. Il sortirait son téléphone portable en t’invitant à passer un appel à ton domicile. Et c’est sa voix que tu entendrais au bout du fil : Je vous ai dit que j’étais ici. Tu penserais à un tour de magie, un truc, une supercherie, tu chercherais à savoir comment il fait ça, ce qu’il attend de toi, ce que tout cela signifie. Mais il ne te répondrait pas.

Tu as cette force de faire apparaître des êtres que tu aimes. Tu es celle qui m’aura dit non. Celle qui ne veut plus transiger. Qui ne veut plus rien manquer du présent. Celle qui s’en va. Si tu restes tu ne ferais rien de ta vie, tu le sais, tu me l’as dis. Tu es celle à qui je penserai jusqu’à la fin de mes jours. Mon premier amour. Dans les plis de mon cœur. Avons-nous plusieurs vies ? m’as-tu demandé la veille de ton départ. Comment donner un visage à une vie ? ai-je répondu. Comment dire voilà qui je suis ? Tu m’as répondu. Désormais, je regarde vers demain.

Iris est montée à l’avant de la voiture aux côtés de son cousin. ce dernier essaie de lui parler, d’engager la conversation, mais toutes ses phrases tombent à plat, c’est à peine si sa cousine les entend, elle y répond parfois d’un vague signe de tête ou d’épaule, d’un grognement à peine perceptible. Pas un sourire, le visage fermé. À l’arrière de la voiture, seul sur la banquette, je regarde à travers les vitres la ville pour essayer de me souvenir de ce qui me relie à cette ville et qui, pendant longtemps m’a empêché d’y retourner. Mais c’est douloureux. Les images m’envahissent, les souvenirs jaillissent et me submergent. Dans le désordre. En tête, l’image qui me vient, c’est celle des plans qu’on trouve en ville où la mention "vous êtes ici" indique de manière redondante l’emplacement précis où nous nous trouvons, notre situation sur l’espace réel et celui de la carte. En cet instant, tous les repères se brouillent en moi, je me sens perdu, l’espace et le temps s’entremêlent. Je suis ici même si déjà ailleurs. Plus tard ou plus tout. Partout.

Je suis ici. Un autre temps. Je suis ici. Puis les portes s’ouvrent. Je suis ici. Le je devient nous. Je suis ici. Une illumination, dans cet endroit oublié. Sans un regard. Chacun son but. Les destins ne devaient pas se croiser. Tout allait très vite. Je suis ici. Difficile de se frayer un chemin en commun. Je suis ici : circulation intense, Absence totale de feux ou de quelconque signalisation. Sous un ciel orangé, les gens se parlent entourés de panneaux publicitaires. Chantier de reconstruction, mêmes fenêtres double vitrage. Le soleil, entretemps, disparaît. Un homme se déplace sur le boulevard, vide ; odeur de poussière. Beaucoup de constructions transparentes. Aucune émotion, costume noir, ne se fait pas remarquer. Foule bruyante. Tout allait très vite.

Je suis ici : des policiers défilent au rythme des bruits incessants des klaxons. Les rues sont sales, des éclats de cristal recouvrent à moitié le sol. Sous le ciel gris, un bloc de briques rouges et des toits en ardoise deux ou trois joueurs se renvoient un ballon. Le gris du zinc se confond avec le ciel. Une mosquée, coincée entre deux supermarchés. Derrière les façades blanches des immeubles. Les talons claquent sur les pavés. Coucher de soleil sur la fontaine. À la chemise bleue avec un foulard blanc, un homme implore le ciel. Côte à côte. Sans se croiser.

Je suis ici, au balcon, foule de cris et de bousculades, fourmilière. Contraste. Devant la boulangerie à la façade décrépie, musicien ignoré près du kiosque fermé. Vol de pigeons disgracieux, arc-en-ciel des embouteillages, des amoureux dissimulés dans une gerbe de neige, des fleurs en abondance, délices. Une simple lanterne à l’ancienne, plantée sur un muret. À côté d’un clochard couché au sol seul au pied de la statue de Jeanne d’Arc. Un camion tagué d’une caricature de policier obèse et moustachu passe sur un passage piéton sous la haute vigilance d’un politicien au visage flouté. Matin hivernal près de la statue, deux poussettes se croisent au coin d’un boulevard à une heure de pointe, masse floutée sous un abribus. Les lions gardent l’entrée des assises, derrière les grilles monumentales, la foule s’agglutine devant le palais, des couleurs irréelles, langue de terre au milieu de la scène, la liberté au bout du chemin. Coincé entre deux murs oranges, où le soleil disparaît. Une autre musique, un autre temps. Dans le fond de l’habitacle, folle mécanique et impression de tournis, puis les portes s’ouvrent. Dans la nuit du tunnel, à l’extrémité, des fenêtres alignées réfléchissent le jour.

Je suis ici : où le temps s’est arrêté, entre régularités cyniques et masses figées, l’irrésistible chute. Des balcons apparaissent, des moulures se dessinent, les images défilent, on oublie. Ville immortelle, entre grandeur passée et décrépitude présente. Sur le pont des Arts, pas de scène insolite en vue. La partie des quais découverte est colonisée par les fumeurs. Une statue d’un homme sûrement connu, un vieux barbu comme souvent sur les statues, siège au milieu d’un parc public. Les bourrasques de vent font voltiger les flocons, vous glissez en vous croyant invincible. Mais bientôt, vous êtes sur le boulevard, vide. Le soleil, entretemps, disparaît. Aucune émotion, costume noir, ne pas se faire remarquer. Toutes les habitations sont taillées dans la même pierre volcanique de couleur noire. Sans un regard. Chacun son but. Une heure sur un banc. Un train, impression de tournis. Les couleurs artificielles. Les pavés sont sombres. À peine perçus, aussitôt disparus.

Je suis ici : un labyrinthe creusé sans se croiser, personne ne ressortira de terre. Un vaste terrain recouvert de hautes herbes jaunes et d’arbres morts. La place principale, les klaxons des véhicules amassés au feu rouge et les odeurs des fumées d’essence. Ces quartiers en friche, comme les restes de la dernière guerre que l’on aurait oublié de reconstruire. La triste allure des murs décrépis jouxtant les voies, colonisés par les panneaux annonçant le train du Nord. Dans cet enfer de glace et de métal, véritable spectacle de désolation. Dans le boyau, étroite et immonde rue du quartier sud, où le clapotis des vagues se trouve noyé par l’odeur des égouts. Dans un silence qui glacerait les oreilles d’un sourd, ronde infinie sans musique qui s’offre à vos yeux dans son immonde beauté. Rien que les rues grises entre les maisons grises, après avoir vendu son âme au diable. Fontaine au centre d’une place entourée d’un gazon verdoyant, le jet d’eau s’envole, toujours plus haut. Rues aux trottoirs étroits, vides. Terrasse d’un café, vue magnifique. Long tunnel, sombre. Les immeubles sont partout, patchwork invraisemblable de résidences. Un parmi des milliers, de toutes les couleurs et toutes les langues du monde.

Je suis ici : des graffitis décorent la façade de l’école municipale. Chantier de reconstruction, fourmilière des ruines, travaux dont on se demande s’ils ne seront jamais finis. Parois jaunâtres, sol sombre, vieux sièges rouges et bleus, décor étonnamment familier. De hauts grattes ciels, accolés à des bicoques au bord de la ruine. Je suis ici : des tours entre le présent et le futur. Entre le pressing — à gauche – et la laverie – à droite. Sensation de déjà vu, de passé oublié, de souvenirs refoulés. Les lampadaires éclairent assez faiblement le trottoir. Quelque chose ne va pas. Fête populaire des habitants, avec une énergie communicative. Ambiance enivrante, odeur entêtante. Ruelle étroite et arborée, lot de verdure, touches fleuries. Allergies saisonnières : s’abstenir. Perdu au beau milieu d’un carrefour dépourvu de signalisation. Dans un bus filant à travers la ville et brouillant votre vision. Croisant sur le trottoir un groupe de jeunes écoliers. Surplombant l’environnement urbain et profitant de la vue d’un ciel orangé. Vos extrémités engourdies par le froid de l’hiver si redouté. Graffitis, publicité pour jeux-vidéo, murs décrépis. Une banque, un salon de coiffure, deux, trois, un magasin d’esthétique, un restaurant africain. Je suis ici, chaos, circulation intense, couleurs voyantes, terre battue d’un noir profond. Flot ininterrompu. Je suis ici, grille autour d’un jardin, étrange fontaine, façade blanche ombragée. Les pieds toujours trempés. Froid sombre, décembre. Une place, un accordéon, La vie en rose, Bienvenue. Vacarme doux de carnaval chinois. Vous êtes ici, odeur de maïs grillé. Je suis ici, près d’une boulangerie, une petite fille donne son croissant à un sans-abri.

Je suis ici, Police, ne bougez plus. Sur le trottoir étroit et vide. Dans la lumière de la ville au crépuscule. Dans la circulation intense et désorganisée. À côté d’un homme seul lisant le journal sur un banc. La rue est étroite, légèrement en pente, un peu sinueuse aussi. Enveloppé de l’atmosphère magique des monuments illuminés. À croiser des pigeons, parmi les gens qui courent pour éviter la pluie. La ville semble se réveiller d’un hiver trop long et l’envol affolé des pigeons fait sourire les passants qui semblent plus légers que d’habitude. Personne passe-partout, souvenir fuyant. Murmure des conversations dans le petit café, enfants collés à la vitrine du pâtissier. Deux petits vieux discutent, de la pluie, du beau temps, vélos à la main. Touristes sur les trottoirs, insouciants, curieux, mille langues incompréhensibles ; chauffeur blasé. Camionnette, un homme devant la portière arrière ouverte, sa main derrière son dos. Deux femmes devant le Café de la Poste. Un homme debout au milieu d’une foule joue et discute avec les passants. Je suis ici : immigré bulgare, tricorne, élevage de rats et essais d’accordéon nocturnes. Absolument seul.

Un visage apparaît, disparaît, une trace se retrouve, se perd. Tout le folklore du rêve y a tellement sa place que le lendemain je m’aperçois toujours que je continue de chercher dans le dédale de la ville la présence dérobée la nuit précédente. Je commence à me demander si ces rêves sont bien à moi ou s’ils font partie d’un ensemble, d’un gigantesque rêve collectif dont la ville toute entière serait la projection. Il suffirait peut-être de décrocher un téléphone pour entendre une voix familière ou un cœur qui bat.

Suivre les contours de ce qui n’est pas, ou plus, ou pas encore. Une écriture dont chacun se servira pour composer sa propre liste des choses qui font battre le cœur, pour l’offrir ou pour l’effacer.


LIMINAIRE le 22/11/2019 : un site composé, rédigé et publié par Pierre Ménard avec SPIP depuis 2004. Dépôt légal BNF : ISSN 2267-1153
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