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Assemblage (texte et vidéo) de Pierre Ménard

La forme détournée de l’abécédaire est un genre voué à la célébration de l’acte créateur (le livre des livres). Cette année j’ai décidé d’aborder l’abécédaire par la vidéo. Deux fois par mois, je diffuserai sur mon site, un montage d’extraits de films (à partir d’une sélection d’une centaine de mes films préférés : fiction, documentaire, art vidéo) assemblés autour d’un thème. Ces films d’une quinzaine de minutes seront accompagnés sur le site par l’écriture d’un texte de fiction.

Ce projet est un dispositif à double entrée : un livre et un film. Le film est un livre. Le livre est un film. Ce livre dit qu’il est à voir, ce film montre qu’il est à lire.

J comme Jeu : la vidéo



La règle du jeu

Qu’est-ce qu’on fait ? On ne joue plus ?

Tu n’aimais pas jouer quand tu étais enfant. Ni aux jeux de société, ni aux jeux en extérieur. Tu te sentais mal à l’aise dans les allées bruyantes des fêtes foraines. Plier des feuilles pour fabriquer des avions en papier ou des petits bateaux pour les regarder flotter sur l’eau du bassin, très peu pour toi. S’amuser à faire des ronds dans l’eau, non plus. Le plaisir des ricochets, leurs rebonds sautillants au loin, tu ne comprenais pas l’intérêt de ces passe-temps futiles. Souvent tu te retrouvais seul. À la maison tu construisais parfois des châteaux de cartes à l’équilibre précaire, cela te rappelait l’exercice que tu aimais pratiquer dans le jardin de tes grands-parents, à la campagne, tenter de rester le plus longtemps possible en équilibre sur ton vélo, sans poser pied à terre, en tournant en rond dans leur jardin, ou chez toi dans l’espace confiné de la cour de ton immeuble. Tu passais ton temps à faire des réussites, mais sans en tirer aucune satisfaction. Cela t’ennuyait très vite. Jouer à trois, c’était la joie, mais tu étais trop timide et tu restais toujours dans ton coin, sans oser demander aux autres qu’ils acceptent de jouer avec toi.

Les blagues de tes copains ne te faisaient pas rire. Tu ne comprenais pas le plaisir qu’ils avaient à viser de leurs sarbacanes les passants impuissants en contrebas dans la rue ou à les siffler en restant cachés pour les narguer et qu’ils se retournent en vain. Tu enviais leur rire, leur insouciance.

Juste devant l’entrée du métro aérien, s’étalait dans la rue près chez toi le manège des éventaires sauvages, vente de cigarettes à l’unité, de tickets à la sauvette, et toujours au même endroit, en face du kiosque à journaux, ce regroupement de passants serrés les uns contre les autres, agglutinés autour d’un morceau de carton installé à la hâte, pour tenter d’apercevoir les gestes de l’homme qui jonglait avec ses cartes et ses mots. Tu étais fasciné par ce spectacle inouï, la vitesse et la vélocité de ses gestes, leur fluidité, et la virtuosité pourtant minimale de sa mise en scène. Il hypnotisait les gens en battant les cartes, les faisant glisser rapidement les unes sous les autres. Tu t’étais longtemps demandé si l’expression “taper le carton” venait de cette activité. Tu l’écoutais scander son boniment : A l’œil c’est à l’œil, suivez la main, suivez la main ! Noir ça perd, noir ça perd ! Rouge ça gagne ! Je déplace et vous suivez, n’ayez pas peur de gagner. La carte rouge ici gagnée, la noir perd, et perd, qui l’a vue ? Cent francs ! Qui l’a vue ? Qui la prend ? Qui la joue ? Cent francs. Monsieur ? Cent ! Deux-cent ! Tu pouvais rester de longues minutes à l’observer sans jamais parvenir à comprendre comment il faisait pour gagner à tous les coups. Je recommence. Ayez pas peur de gagner, je déplace et vous suivez ! Noir ça perd, noir ça perd ! Rouge ça gagne ! Suivez la main, suivez la main ! A l’œil c’est à l’œil ! Allez-y c’est gagné, c’est payé ! Ici la carte rouge gagnée, la noire perd, qui l’a vue ? Qui l’a vue ? Qui la prend ? Qui la joue ? Cent francs. Monsieur ? Cent ! Deux-cent !

Tout le monde voulait que tu fasses du sport, mais tu n’avais pas l’esprit de compétition. Tous les sports collectifs te paraissaient poussifs et ridicules. Tu constatais que les actions de jeux d’un sport pratiqué avec amateurisme, se réduisait trop souvent au désordre et au chaos. Au mieux cela pouvait parfois se comparer à une chorégraphie improvisée avec coordination des mouvements, des passes, des transmissions et des échanges, des appels dans la profondeur. Mais c’était si rare que tu t’en désintéressais. C’était comme accorder ses instruments pour un musicien. Cela prenait du temps, de l’attention, cela exigeait de la discipline.

Certaines personnes avaient parfois du mal à comprendre pourquoi tu étais devenu comédien, ce qui t’attirait dans cette profession, toi si timide, si réservé, toi qui n’aimais pas jouer.

Adolescent, devant le reflet du miroir de ta chambre, tu répétais la même phrase sur tous les tons, en cherchant à exprimer toutes les nuances possibles. « Tout condamné à mort aura la tête tranchée. » A priori, rien de bien intéressant dans cette phrase très courte et factuelle provenant de la Loi du 6 octobre 1791. Fernandel l’interprétait dans « Le Schpountz » selon différentes approches, tour à tour avec émotion, grandiloquence, timidité, exubérance, sentence, gravité. Tu parvenais à en tirer tant d’expressions qu’à l’instar de l’acteur du film de Marcel Pagnol, cela en devenait impressionnant. Bien sûr il ne fallait pas avoir peur du ridicule. Jouer le jeu était indispensable pour réussir à emporter l’attention puis l’admiration des autres. Il fallait avancer masqué. Les autres pouvaient bien se payer ta tête en se jouant de toi, tu réussissais désormais, par ton seul talent, tes subtiles capacités de jeu, à les séduire et à les convaincre, à les faire rêver, les émouvoir aussi, en les captivant malgré eux. C’était toi qui les piégeais désormais. À ce jeu, tu gagnais enfin. C’est comme ça que tu étais devenu acteur.

Avant chaque film tu étais toujours submergé par les mêmes craintes, les mêmes questions qui revenaient te faire douter. Peut-être qu’on trouvera pendant le tournage, te disais-tu à toi-même sans trop y croire et pour ne plus y penser. Un beau costume, et la bataille est à moitié gagnée.

Jouer la comédie, c’est réagir. Tu réagissais. Elles disaient toutes « On te jettera en prison. » Elles le disaient toutes de la même façon. Tu te tournais vers ta partenaire, l’attrapais par les hanches, la regardais droit dans les yeux. Si tu vas pas trop vite, j’irai pas trop vite, lui avais-tu dit. Tu t’approchais d’elle, l’enserrant sous la pression de tes mains, dans le rapprochement de vos corps, sa poitrine palpitant contre ton buste. On va jouer cette scène collés-serrés, comme au cinéma, lui susurrais-tu en oubliant un temps les témoins de la salle qui assistaient aux essais improvisés de la jeune femme. Vos corps se touchaient, tu la fixais, elle baissait les yeux dans le même mouvement. Tu sentais son corps gracile bouger au rythme de sa respiration, elle pouvait percevoir ton excitation à la maîtriser ainsi contre toi, la maintenir sous le regard des autres. Le souffle court elle te fixait en te répondant : Tu joues un jeu dangereux si tu essaies de me faire chanter. Face à face. Les yeux dans les yeux. Sans un mot, à distance, l’impression que vous alliez vous embrasser. Elle était sous ta coupe, mais contrairement à ce que tu imaginais, c’était elle qui menait la danse. Elle t’avait dompté. Elle te manipulait à sa guise. Et tu aimais ça.

Le soir, quand tu rentrais chez toi après le tournage, tu te couchais tôt. Tu t’étendais sur ton lit sans même ôter tes vêtements, tu te laissais glisser. Tu plongeais dans le sommeil. Il faut vaincre le sommeil. Quand tu étais petit tu ne dormais jamais, tes amis non plus. Qui dormait, payait une amende. C’était un jeu innocent. En sortant du cinéma ou du café vous bavardiez sur un banc public, vous regardiez passer des ivrognes.

Tu passais des heures à surfer sur le net ou à jouer aux jeux vidéo calfeutré dans ton lit. Tu avais installé un vidéoprojecteur sur ta table de nuit, avec la connexion bluetooth tu n’avais besoin d’aucun câble et pouvais jouer bien au chaud sous tes draps, la chambre plongée dans une apaisante obscurité, éclairée par la seule luminosité du projecteur qui diffusait l’image du jeu sur le grand mur blanc face à ton lit. Tu aimais ces jeux d’ombre et de lumière qui transformaient l’architecture de ta chambre et l’espace de tes nuits.

Tu gardais en mémoire ce que ta sœur disait des jeux vidéo à leur apparition. Les jeux vidéo sont la première phase du plan d’assistance des machines à l’espèce humaine. Le seul plan qui offre un avenir à l’intelligence. Tu y repensais à chaque fois que tu allumais la console. Tu aimais ce mot d’ailleurs, ce qu’il soulageait en toi, une douceur indicible. Pour le moment, disait-elle, l’indépassable philosophie de notre temps est contenue dans le Pac-Man. Il va conquérir le monde, peut-être parce qu’il est la plus parfaite métaphore graphique de la condition humaine. Il représente à leurs justes doses, les rapports de force entre l’individu et l’environnement et il nous annonce sobrement que, s’il y a quelque honneur à livrer le plus grand nombre d’assauts victorieux, au bout du compte ça finit toujours mal.

Tu jouais à un jeu très différent aujourd’hui, un jeu dont tu ne parvenais plus à te détacher. Un jeu narratif à la première personne où le joueur était un explorateur naufragé sur une île britannique, dans les Hébrides, errant sans but précis. Tu t’y promenais en sa compagnie toutes les nuits. Tu incarnais peu à peu ce personnage qui au bout du compte te ressemblait. Un double de toi-même. Le jeu ne suivait pas les protocoles traditionnels du jeu vidéo, proposant une interaction minimale au joueur qui n’avait qu’assez peu de choix à faire, de tâches à accomplir, mais qui se concentrait du coup sur son histoire, racontée par le biais d’un récit épistolaire disséminé sous formes de fragments de souvenirs, à chaque découverte d’un nouvel élément de l’île.

Chère Esther. J’ai parfois l’impression d’avoir donné naissance à cette île. Quelque part, entre longitude et latitude, une faille s’est ouverte et j’ai échoué ici. Peu importe à quel point je suis lié à cet endroit, chaque fois, j’y reviens, laissant de nouvelles traces comme autant de balises qui j’espère, dans l’éclat de mon désespoir, auront entre temps écloses en de nouvelles idées.

Chère Esther. Les mouettes ne viennent plus ici désormais ; j’ai remarqué ça cette année, on dirait qu’elles évitent cet endroit. Peut-être est-ce la réduction du nombre de poissons qui les a fait partir. Peut-être est-ce moi. La première fois qu’il est arrivé ici, Donnelly a écrit que les troupeaux étaient malades et que leurs bergers étaient la lie des castes les plus basses qui peuplaient ces îles des Hébrides. Trois cent ans plus tard, eux aussi ont disparu.

Chère Esther. J’ai oublié depuis combien de temps je suis ici et plus généralement combien de rondes j’ai effectuées. Incontestablement, les lieux me sont maintenant familiers, je pourrais errer les yeux fermés entre pierres et bords de précipices, sans aucune crainte de trébucher et de tomber dans la mer. Outre cela, je suis convaincu que si l’on doit s’affaler, il est capital de garder les yeux grands ouverts.

Une île déserte. Un homme perdu. Les souvenirs d’un accident mortel. Un livre écrit par un explorateur en sursis qui rappelait la trame du récit d’Adolfo Bioy Casares, L’invention de Morel avec ses visiteurs que le narrateur découvrait sur l’île qu’il croyait déserte tout d’abord, à la fois morts et vivants pour l’éternité.

C’était une histoire de fantôme qui utilisait les technologies du jeu vidéo à la première personne. Plutôt que d’utiliser la jouabilité traditionnelle, l’accent était mis ici sur l’exploration, la découverte du mystère de cette île. Les fragments de l’histoire étaient déclenchés lorsqu’on se déplaçait dans les différentes parties de l’île, chaque parcours les rendant uniques et créant un récit particulier. Si rien ne semblait réel, c’était parce que ce n’était peut-être qu’une illusion. Quelle était la signification de l’antenne ? Quel était le sens de ce dessin sur le sable de la plage. Qu’était-il arrivé sur l’autoroute ? L’île était-elle réelle ou imaginaire ? Qui était Esther et pourquoi avait-elle choisi de convoquer le personnage sur cette île ? Tu te sentais proche de ce personnage. Les réponses étaient disséminées sur la plage déserte, dans les baraques abandonnées, les débris de navires échoués, sous les tunnels et les grottes de l’île. Mais ce n’étaient peut-être pas des réponses, plutôt d’autres questions.

Quand tu jouais, il y avait cette distance avec ce que tu faisais, qui te permettait de t’impliquer tout en préservant un éloignement, un écart. Tu avançais et reculais, rien ne t’empêchait d’aller où bon te semblait. En longeant le sentier au bord de la falaise dans l’île que tu traversais dans le jeu, tu étais libre de tes mouvements. Tu avançais, tu reculais ainsi plusieurs fois afin de trouver le meilleur angle pour observer ce rocher dont la forme attirait ton regard et ton attention. Tu repensais en faisant ce mouvement d’aller-retour un peu mécanique à cette scène que tu avais vue l’autre jour et qui t’avait fait sourire. Un homme s’était arrêté dans la rue devant la vitrine d’un antiquaire. Il admirait la statue d’une nymphe, nue derrière la vitre, sans remarquer derrière lui, sur le trottoir, une chausse-trappe qui s’était ouverte par mégarde mais qui se refermait de justesse lorsqu’il reculait à nouveau et cela plusieurs fois de suite, pour admirer la statue sous un autre angle. Il apercevait un homme au fond sortant du trou béant dans lequel il avait failli tomber quelques secondes plus tôt, et se mettait à lui crier dessus, l’homme remontait lentement à la surface de la rue avec le monte-charge, mais quand celui-ci finit par arriver tout en haut, au niveau du sol, l’homme se rendit compte qu’il avait à faire à un homme beaucoup plus grand et plus fort que lui. Il le salua brièvement et s’enfuit penaud sans demander son reste.

Je traverse mes propres agonies. L’infection de ma jambe s’aggrave. J’avale des poignées de diazépam et de paracétamol pour rester conscient. La douleur coule en moi comme une mer souterraine.

Si les cavernes sont mes entrailles, ça doit être l’endroit où les calculs sont créés en premier. La bactérie luit et s’élève, chantante, à travers les tunnels. Tout ici est lié au flux et au reflux, comme la marée. Peut-être que l’île entière est en fait sous l’eau.

Je voyage à travers mon propre corps, suivant la ligne de l’infection depuis le fémur brisé jusqu’au cœur. J’avale des poignées d’analgésiques pour rester conscient. Dans mon délire, je vois les lumières jumelles de la lune et de l’antenne, brillant pour moi à travers les rochers.

Dans mon rêve final, je m’asseyais en paix avec Jakobson et regardais la lune au-dessus de la jonction de Sandford, le pâturage des chèvres sur l’accotement, un espace empli de mauvaises herbes et de rédemption. Il me montra ses cicatrices et moi les miennes.

En revenant de mon opération, je me souviens de la lumière qu’ils avaient utilisée pour vérifier la contraction de la pupille. C’était comme fixer un ciel éclairé par la lune depuis le fond d’un puits. Des gens se déplaçaient au sommet de l’île mais je ne saurais dire si tu étais parmi eux.

Les paysages de l’île escarpée, entourée de plages abandonnées de rochers, étaient d’une saisissante beauté sauvage. L’exploration de l’île se faisait sans but précis si ce n’était, celui de ta présence en ces lieux et comment les paysages te transformaient à mesure de l’avancement dans ton parcours, au rythme de ta marche, et de la musique lancinante, avec ses nappes envoûtantes de piano et de violons, à la recherche d’un sens caché.

Marcher, se perdre, ne pas savoir où tu allais, observer simplement les paysages, les chemins empruntés, les voies inaccessibles, les traces de vie humaine, pages de livres arrachées volant au vent, vieilles photos, écritures indéchiffrables peintes à même la roche. Apercevoir au loin des silhouettes si difficiles à approcher que tu en venais à te dire qu’elles n’existaient que dans ton imagination, des souvenirs qui revenaient brusquement à ta mémoire, tomber à l’eau et revoir l’incident qui était à l’origine de ta venue sur l’île, pénétrer enfin, presque par hasard, dans une grotte incroyable en ayant peur de t’y perdre, d’y rester enfermé, fasciné en même temps par la beauté féerique de ces paysages souterrains. Et cette voix qui s’adressait à cette chère Esther une dernière fois, qui se perdait dans le vent, dans la pénombre de la nuit, cette voix entêtante, suave et chaleureuse, répétant son adresse à cette chère Esther pour l’appeler et la rappeler à lui, à toi, lui faire ses adieux à distance, cette voix t’accompagnait encore longtemps après la fin du jeu, quand tu comprenais enfin que tout cela n’était pas un jeu, mais une expérience saisissante, une traversée hors du commun.

Je n’ai plus d’endroit où grimper. Je vais abandonner ce corps et prendre mon envol. Nous laisserons deux traînées de vapeur dans le ciel, des lignes blanches creusées dans ces rochers.

Le jeu était devenu tellement la règle que tu ne pouvais pas t’empêcher d’attribuer des niveaux pour tout, pour toutes les choses de la vie. Mais rien jamais n’atteignait le niveau 5. Et je me souviens qu’un jour tu t’étais dit : Faut-il être mort pour atteindre le dernier niveau ?


LIMINAIRE le 26/05/2019 : un site composé, rédigé et publié par Pierre Ménard avec SPIP depuis 2004. Dépôt légal BNF : ISSN 2267-1153
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