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Assemblage (texte et vidéo) de Pierre Ménard

La forme détournée de l’abécédaire est un genre voué à la célébration de l’acte créateur (le livre des livres). Cette année j’ai décidé d’aborder l’abécédaire par la vidéo. Deux fois par mois, je diffuserai sur mon site, un montage d’extraits de films (à partir d’une sélection d’une centaine de mes films préférés : fiction, documentaire, art vidéo) assemblés autour d’un thème. Ces films d’une quinzaine de minutes seront accompagnés sur le site par l’écriture d’un texte de fiction.

Ce projet est un dispositif à double entrée : un livre et un film. Le film est un livre. Le livre est un film. Ce livre dit qu’il est à voir, ce film montre qu’il est à lire.

A comme Abandon : la vidéo



La fascination et l’effroi

Je ne connaissais pas sa sœur, nous ne nous étions rencontrés qu’une seule fois, il y a très longtemps, chez ses parents, à l’occasion d’un anniversaire. Clélia me parlait peu d’elle à l’époque où nous nous fréquentions, après l’université, mais nous nous étions perdus de vue depuis plusieurs années, à l’époque elle habitait encore Paris. J’ai été étonné qu’elle reprenne contact avec moi au moment précis où sa sœur a disparu. Cela faisait la une de tous les journaux. Une histoire atroce.

Anna venait de passer le dimanche chez ses parents. En approchant de chez elle, elle les avait appelés juste avant de rentrer dans son appartement afin de les rassurer comme elle avait l’habitude de le faire à chacune de ses visites dominicales. Mais elle n’était jamais rentrée chez elle. Le lendemain, elle ne s’était pas présentée non plus à son travail. Elle avait disparu. Depuis lors aucune trace d’elle, aucune nouvelle. La police possédait des images de surveillance de la jeune femme marchant à quelques centaines de mètres de son domicile, au moment où elle rentrait chez elle. La police avait mené son enquête, recoupé des informations, questionné des témoins, voisins, amis, et ses parents bien sûr, puis effectué des battues, lancé des appels à témoin, en vain. Impossible de la retrouver. Son visage avait été placardé sur toutes les vitrines, sur tous les murs de Marseille et de ses environs. Elle restait introuvable. Clélia m’a appelé, elle ne pouvait plus rester chez ses parents, la situation était devenue insupportable, oppressante, dans cette maison où elle avait grandi avec sa sœur. Elle ne fuyait pas mais elle avait besoin de prendre du recul, faire le point et s’isoler de toute la pression médiatique qu’elle ressentait comme une agression. Parvenir à prendre cette distance cela voulait dire s’éloigner de ses parents. Elle avait tenté de leur expliquer mais ils ne comprenaient pas, pour eux c’était une forme d’abandon. Ils ne voulaient pas baisser les bras, ils s’imaginaient que lâcher prise, abandonner les recherches, participer à toutes les battues, disposer des affiches sur tous les murs de la ville, parler à la presse pour donner à ces recherches plus de poids encore, c’était une manière d’y croire encore. Elle allait revenir, elle était vivante, sans doute retenue prisonnière dans le sous-sol sombre d’une maison ou la cave humide d’un vieil immeuble, ces images les terrifiaient mais ils préféraient encore cela à l’inacceptable annonce de sa mort. Il n’y avait eu aucune demande de rançon, comment aurait-il pu en être autrement, la famille ne possédait aucun biens, ils n’étaient pas fortunés, mais elle finirait pas être retrouvée, ou par s’enfuir, la police allait la libérer.

Je ne pouvais pas refuser de l’accueillir, je m’étais tenu à l’écart de cette histoire au moment le plus critique. Tout le monde en parlait. Depuis le départ de ma femme, la maison était totalement vide. Je me suis dit que cela me ferait de la compagnie. J’ai accepté sa demande. Ma femme était partie vivre dans le Sud de la France avec notre fille. Cela faisait plusieurs mois qu’elle voulait que nous déménagions, je n’étais pas d’accord, pas prêt à quitter mon travail d’informaticien, de son côté elle avait l’opportunité d’un nouveau travail d’attaché administrative qui lui permettait de se rapprocher du domicile de ses parents, à Marseille. Ils avaient toujours été très proches. Ma femme ne pouvait pas refuser cette chance. Technicien informatique, je travaillais pour ma part en horaires décalés, dans des bâtiments impersonnels au possible, mais j’aimais mon travail. Je ne pouvais pas l’abandonner. Je n’ai pas voulu la suivre, nous nous sommes donc séparés, mais je l’appelais régulièrement pour rester en contact avec ma fille et tenter de convaincre ma femme que tout n’était pas fini entre nous, j’espérais encore pouvoir la faire changer d’avis sur moi, sur notre avenir commun, un jour nous nous retrouverions pour vivre de nouveau ensemble. En famille.

Quand Clélia est arrivée à la maison, il faisait nuit, elle était épuisée par son vol, nous avons à peine parlé, évoqué en quelques mots la disparition d’Anna, mais j’ai senti très vite que les mots se bloquaient dans sa gorge. Elle ne parvenait pas à parler.

Mon amie était fatiguée, taciturne. J’ai accéléré la visite de l’appartement, je lui ai montré où elle pourrait dormir, j’avais prévu de l’installer dans l’ancienne chambre de ma fille, j’y avais déplacé toutes leurs affaires depuis leur déménagement. Il faudra ranger un peu, lui dis-je en m’excusant du désordre que j’eus l’impression de découvrir avec elle, sous son regard. Il faudra te faire une place pour t’approprier l’endroit. Faire le vide. Tu vas t’en sortir toute seule ? lui demandai-je d’un ton neutre pour ne pas l’inquiéter. Elle me répondit oui de la tête. J’imaginais que mon amie avait sans doute souhaité me rejoindre pour vivre avec quelqu’un dont elle n’était pas trop proche afin de prendre un nouveau départ. Je ne lui en voulais pas, c’était tout à fait compréhensible, étant donné l’épreuve qu’elle était en train de traverser. Ce que j’imaginais. Elle vivait vraiment une période difficile. Dans l’attente et l’angoisse de savoir ce qui était arrivé à sa sœur.

Nous avons changé de conversation, évoqué de nos boulots respectifs, avant de nous arrêter rapidement. Je sentais que mon amie ne voulait pas parler, juste être en ma compagnie, au calme, dans ma maison. Cela faisait plusieurs mois que nous n’avions pas discuté ensemble. Clélia m’avoua qu’elle avait parfois peur d’être seule dans la grande maison de ses parents la nuit. Cela me rappelait cette aventure qui nous était arrivé l’été dernier à la campagne. Dans une maison isolée, en pleine nuit, l’impression que la maison que nous louions ma femme et moi, avec ma fille, était visité par des intrus. Clélia s’étonna que je ne lui en ai jamais raconté cette histoire auparavant. Elle se souvint d’une sensation de similaire. Un été en Italie. Sur la place déserte d’un village de montagne abandonné, aux constructions modernes, même l’église, reconstruite dans ce lieu sauvage et beau à la suite d’un tremblement de Terre, semblait neuve avec ses murs droits d’un blanc immaculé. Avec son compagnon de l’époque elle avait garé sa voiture après avoir effectué un large virage. Les pneus avaient laissé leurs fines traces sur le sable, recouvrant de plus anciennes marques qui montraient que cet endroit n’était pas la destination envisagée des voyageurs égarés, les traces dessinant un cercle au centre, à l’endroit où les voitures avaient fait machine arrière, sans même s’arrêter, dans un grand arc de cercle.

Clélia voulut savoir ce qui s’était passé entre ma femme et moi. Pourquoi nous étions-nous séparés ? Je lui expliquai simplement la situation. Il y a des jours, lui avouais-je, je voudrais tout abandonner. Lâcher prise, prendre ce risque. Ne plus supporter le regard des autres, la présence des autres, leur intrusion, leur bruit comme une perpétuelle agression. Un aveu, c’est toujours se mettre à nu, se dévoiler. Tête baissée dans l’épaule de mon amie comme pour y chercher consolation, et me cacher un peu d’une trop grande solitude. Toujours difficile de l’avouer aux autres. Honte passagère. Même dans la complicité rêveuse d’une amitié de longue date, à toute épreuve. Sourire gêné. Difficile d’admettre qu’on est seul. Le mot est plus fort : inhabité. Comme cet appartement dont nous venions de traverser ensemble les pièces en enfilade. Les tableaux aux murs, portraits de famille, nous observaient au passage, sentencieux. Elle fit mine de comprendre, mais je voyais bien à sa réaction qu’elle n’acceptait pas notre séparation. Elle pensait que je l’avais abandonnée.

Le lendemain, je suis allé travailler. Toute la journée j’ai pensé à Clélia seule à la maison. J’espérais que tout allait bien, qu’elle ne se sentait pas trop seule dans cette maison vide. Je suis rentré à la nuit tombée. J’avais acheté à manger. En entrant je lui ai demandé si elle avait faim. Elle a fait oui de la tête, sans bouger du fauteuil dans lequel je devinais sans mal qu’elle avait dû passer la journée.

Mon amie ne dormit pas cette nuit-là, en me levant je la trouvai effondrée sur le canapé, la tête entre les mains, marmonnant une litanie incompréhensible de mots inaudibles. Elle parlait dans le vide. Présence qui parle. Je me sentais très loin d’elle mais c’est comme si je pouvais l’entendre, je voyais ses lèvres bouger dans le vide, articuler en vain la bouillie de ces mots grommelés, maugréés en elle-même. Elle parlait toute seule, dans un souffle, elle ne savait pas que je l’écoutais, elle se pensait seule au monde, abandonnée. Elle avait fait comme moi le vide autour d’elle. Sa vie l’abandonnait. Mais je restai à ses côtés. En silence. Mon double, mon ombre. Il aurait fallu arrêter le temps. Je me sentais un peu démuni. J’étais de repos, je lui proposai de partir en promenade. Elle releva la tête et me sourit très légèrement avant de soupirer. Je pris cette réaction comme une acceptation de sa part.

Nous étions seuls ce matin-là dans la rue. Il avait plu. Les gouttes d’eau perlaient sur les parebrises des voitures garées en file indienne le long du trottoir. L’humidité noircissait la chaussée. Personne dans la rue à cette heure. Nous montâmes le grand escalier sur la pointe des pieds, nos corps déviant peu à peu comme attirés vers la barrière centrale. Je ne disais rien, je ne voulais pas la déranger, cette promenade était une parenthèse, un moyen d’être ensemble sans forcément parler de ce qui l’obnubilait depuis ces dernières semaines, rongeait son corps et son esprit, je pensais qu’elle avait besoin d’un moment de ce genre, un blanc dans son existence, une respiration. Dans l’allée pavée coincée entre deux hauts pans de murs, les mains dans les poches de mon veston trop serré, élimé par le temps, j’avançais en silence à ses côtés non sans mal, l’imperfection des pierres et la démarche entravée par les mains que je cachais au fond de mes poches, pour lutter contre le froid, ma veste trop légère ne me protégeant pas du frimas, m’empêchait de marcher droit. Je me disais : Maintenant tu n’as plus de refuge. Tu as peur. Tu attends que tout s’arrête. La pluie, les heures, le flot des voitures, la vie, les hommes, le monde, que tout s’écroule, les murailles, les tours, les planchers et les plafonds, les hommes et les femmes, les vieillards et les enfants. Les échos sonores de nos pas résonnaient dans nos têtes, ils claquaient et se diffractaient contre les parois gigantesques des façades des immeubles et leur conversation muette. Si nous criions, si nous appelions au secours, la ville lui renverrait nos cris, nos voix se perdraient dans l’immensité de ces rues désolées. Sur le pont nous jetâmes tour à tour des pierres dans l’eau sans même prêter attention aux ronds dérisoires qu’ils formaient en contrebas. À bout de force, continuer à marcher au ralenti, avancer malgré tout, dans la douleur, en traînant les pieds, laissant balancer nos corps, avancer en vacillant à chaque pas, gestes lents, amoindris. Perdus. Ligne de mire. Point de chute.

Nous marchions d’un même pas, nous éloignant du centre-ville, nous traversions désormais un grand parc, longions des voies de chemin de fer abandonnées. L’herbe haute et sauvage poussait entre les rails, recouvrait le ballast, ralentissait à peine notre allure, nous avancions d’un pas décidé, plus rien ne pouvait nous arrêter. Des usines étaient fermées depuis très longtemps, friches industrielles, immeubles qu’on démolissait, dont il ne restait que les façades en sursis, frêles façades d’un monde ancien dont il ne demeurait plus que ces derniers vestiges, qui bientôt s’écrouleraient sous les coups de boutoirs réguliers d’une ancienne boule de démolition dont la masse d’acier sphérique pendue à la grue venait mettre à mal la résistance et la tenue de la structure de l’immeuble.

La ville était un chantier ciel ouvert, un chantier abandonné depuis si longtemps qu’il partait en ruines avant même d’avoir été terminé. Une ville l’abandon dans laquelle nous continuions de vivre. Les murs partaient en lambeaux. Nous n’avions pas peur des ruines, c’était écrit en toutes lettres. Le mur se dressait en nous-mêmes. Les chantiers et les travaux. Les nuits et les jours. Dans de nombreuses rues, le décor était contrasté. Entre délabrement et friche. Par endroits le vert transparent des tissus voilaient échafaudages et ouvriers. Ailleurs, la décrépitude des immeubles et les monceaux d’ordures envahissaient les trottoirs et la chaussée. Voitures abandonnées. Murs qui s’effritaient, carreaux cassés, enseignes rouillées d’hôtels ou de restaurants fermés il y a déjà longtemps. Des chiens pouilleux dormaient affalés au soleil, tandis qu’une cohorte de chats aux poils collés grimpait en file indienne le long d’un muret.

Le soleil s’était couché, la nuit venait de tomber. Il était temps de rentrer. Demain est un autre jour, un jour nouveau qu’on ne verra peut-être pas, pensais-je. En rentrant à la maison, je proposai à Clélia de faire un thé. Nous l’avons bu tous les deux dans le salon, nos mains entourant l’email des tasses pour nous réchauffer. C’est elle qui la première s’est mise à parler. Elle me remercia pour ce que je faisais pour elle en ce moment. Elle était heureuse de pouvoir être loin de l’agitation liée la disparition de sa sœur.

Tu te souviens de cet homme dont tu m’avais raconté l’histoire, dont la vie était réglée autour du travail, sa vie de famille comme sa vie de couple, tout tournait autour de lui et de la publicité. Cette histoire m’avait longtemps entêtée. Un beau matin, il avait pris sa voiture, rejoint le dense trafic routier. Alors qu’il traversait un long tunnel sa voiture s’était retrouvée entre deux imposants camions. Il avait placé sa voiture entre les deux mastodontes, maintenu constante sa vitesse, et avec un large sourire s’était amusé à lâcher les mains au-dessus de son volant. La voiture avait poursuivi sa route en restant plus ou moins dans l’axe entre les deux camions. L’un des camionneurs s’était rendu compte de son manège, du danger qu’il prenait et leur faisait prendre, il l’avait klaxonné avec insistance, mais l’homme n’avait pas voulu céder, il avait continué son petit jeu, il faisait signe au camionneur de ne plus faire de bruit, de ne plus klaxonner en plaçant son index sur ses lèvres. Mais comme le camionneur insistait, il attrapa son volant avec détermination et précipita sa voiture sous les roues du semi-remorque, le bruit des pneus crissèrent en virant à cette vitesse, la tôle se froissa, se plissa sous les essieux du camion, qui l’écrasa et la pulvérisa sous ses roues dans un bruit qui ressemblait à un cri de douleur.

En convoquant ce lointain souvenir je me rappelai d’un soir où Clélia m’avait téléphoné, nous n’avions pas discuté aussi longuement depuis plusieurs années, je venais d’emménager avec ma femme, tout semblait rouler entre nous, marié je lui avais donné des conseils sur sa vie de couple, j’étais confiant et heureux pour elle au moment de raccrocher. Le lendemain ma femme me quittait. J’étais absent et détaché, selon elle.

Tout ce que je veux, c’est qu’elle revienne, m’interrompit Clélia en se prenant la tête entre les mains. Fatiguée par notre promenade harassante, elle s’excusa et alla se coucher ce soir-là sans manger. Je l’accompagnai jusqu’à la chambre de ma fille, car je voyais bien qu’elle tenait à peine debout sur ses jambes. Elle passa son bras autour de mes épaules. Je sentis son poids au contact de mon corps. Je frissonnai.

J’allumai la télé pour me sentir moins seul. En ce 11 septembre, jour anniversaire de l’attaque contre les tours du World Trade Center, les chaînes de télévision diffusaient en boucle des reportages sur l’événement. Je zappai sur plusieurs chaînes avant de me fixer sur l’une d’elles au hasard, pour abandonner cette errance inutile à travers ces programmes uniformes. En revoyant ces images je me souvins de tout ce que j’avais vécu ce jour-là devant ma télévision. Montrer indéfiniment certaines images que l’on rediffuse sans cesse, les monter en épingle et sortir le grand jeu, en direct-live, la collision hétéroclite des images en boucle bouscule toujours les mêmes habitudes, il faut boucler la boucle et du fond de notre mémoire surgissent en quelques millièmes de seconde, les images emmagasinées de films dits catastrophes des productions à gros budgets, impression de déjà-vu, effet de réel hissé au rang d’esthétique. Nous ne reconnaissons que des structures préexistantes, terrible et brutale discontinuité de la catastrophe, en exclusivité sur toutes les chaînes de télévision, l’audimat en prime, image explosive obscène, quand les choses deviennent trop réelles c’est toujours pareil, le nez collé dessus sans recul, nous nous situons dans l’obscène inanité, montrer, réagir, dénoncer, maître mot l’émotion, capture et diffusion en temps réel, tragique apogée du direct. Bégaiement de l’émotion, superposition de la surprise au choc, en deux temps trois mouvements : Oh my God ! La fascination et l’effroi, ce n’est pas possible, ce n’est pas vrai, inimaginable mille-feuilles de chaos, pas un corps, pas de traces de violence, ni de feu ni de sang, sinon la grandeur des ruines.

Au fil du temps, la disparition d’Anna était sortie peu à peu de l’actualité, des discussions et des préoccupations de chacun, et le mystère non élucidé de cette disparition se transformait pour ceux qui ne le vivaient pas directement en légende urbaine. De loin en loin les gens se souvenaient qu’il s’était passé un événement très étrange. Pourtant, au départ, les habitants du quartier avaient participé aux recherches, aux battues, ils avaient répondus aux convocations, aux questions de la police, suivis l’enquête à distance, ce que la télévision pouvait en dire, les conjonctures remplaçant vite les certitudes et les faits, mais depuis, le temps avait patiné les bonnes volontés même si l’enquête restait ouverte. Comme cela s’était passé avec le 11 septembre plusieurs temporalités s’opposaient. Quelques minutes plus tard cette partie de la tour s’effondrait et n’était plus que cendres. Ce qui explosait ici c’était le quotidien, la trame des routines quotidiennes, ce qui nous paraissait normal mais c’était inattendu et si soudain, montrer, réagir, dénoncer, matière visuelle sonore et verbale, prolifération du commentaire et de sa puissance cancérigène, car rien ne sera plus comme avant, rien désormais ne sera pareil.

On avait cherché la disparue. On l’avait cherchée absolument partout. La nuit on rêvait de l’endroit où elle avait pu partir. On rêvait qu’elle descendait la rue, les vêtements trempés et la peau presque bleue. On rêvait qu’on était le premier à parvenir jusqu’à elle avec une couverture et qu’on la ramenait à son domicile en toute sécurité.

Explosion de temps suspendu, on se parlait, on se téléphonait, on échangeait, on se regroupait, on s’associait face à l’événement, il fallait faire front, un bloc solide, mais ce n’était pas un partage c’était un clivage, montrer, réagir, dénoncer : pour la première fois nous avions les images avant l’information, vous comprenez, vous pouviez être victime mais avoir tort, voilà ce que l’on pouvait dire, l’événement suspect par sa subordination au témoignage oculaire, voilà ce que l’on pouvait dire en tout cas, à la sphère de la visibilité.

Dans la nuit, Clélia s’était mise à rêver de sa sœur. Elle était là avec un type très jeune, elle m’a regardé comme si elle ne savait pas qui j’étais, comme si elle me voyait pour la première fois de sa vie, une inconnue. Elle s’est vite détournée de moi, comme si je n’étais pas là. Je suis restée interdite. Je ne savais pas quoi dire, je ne savais pas comment réagir, je devenais invisible. Elle s’est tournée vers le jeune homme à ses côtés qui était venu lui faire une surprise. Elle m’a regardé une dernière fois avec ce regard qui n’avait pas changé, distant mais cordial. N’hésitez pas à me demander quoi que ce soit, m’a-t-elle dit avant de se retourner pour embrasser son compagnon et m’oublier totalement. Dans son regard et sa voix, cette distance et ce mépris de l’inconnu. Je me suis éloignée d’eux et tout autour de moi semblait disparaître dans une pénombre étrange, comme si le monde s’effaçait. Puis elle s’est réveillée en sursaut, s’est mis à crier de toutes ses forces sans pouvoir s’arrêter, elle se tenait debout sur son lit quand je suis entré et que j’ai allumé le plafonnier de la chambre. Tu m’entends ? Je l’appelais sans parvenir à la maîtriser, inaccessible sans monter à mon tour sur le matelas de peur de la faire tomber. Tu m’entends ? Je suis resté à distance, main tendue prudemment vers elle, répétant mon appel : Tu m’entends ? Puis elle a ouvert les yeux, elle a cessé de crier. J’ai essayé de la réconforter. Je l’ai prise dans mes bras, assise sur le rebord du lit, les draps en désordre. Elle a fini par se rallonger et s’endormir. Je suis revenu la voir un peu plus tard dans la nuit pour vérifier si elle s’était assoupie. Elle avait les yeux fermés et dormait profondément. Sa respiration était régulière. J’ai posé ma main sur son front puis je l’ai enlevé doucement, c’était comme une caresse apaisante.

Dans les affaires de ma fille, Clélia avait trouvé une vieille radio. Depuis la disparition de sa sœur, elle ne parvenait pas à accepter l’idée de retourner chez ses parents, très près de l’endroit où Anna avait disparu quelques mois plus tôt. Elle restait enfermée dans mon appartement. La plupart du temps, elle demeurait atone, accablée sur son lit. Cette seule présence l’accompagnait désormais, celle de ce présentateur de radio qu’elle avait découvert un peu par hasard, qui parlait seul dans la nuit persuadé que presque tous les attentats terroristes avaient été mis en scène par le gouvernement qui rêvait de dépouiller le peuple de sa liberté. Et ceci à longueur de journée.

J’observe le monde et je tente de le décrypter. Vous êtes de plus en plus nombreux à me suivre, à m’écouter. Je sens que ce je vous raconte tous les soirs trouve un écho en chacun de vous et vous touche. Merci pour vos réactions et vos commentaires. Nous sommes de plus en plus nombreux à relever le défi, à nous unir autour d’un objectif commun : faire éclater la vérité. La crise financière que notre pays traverse sera utilisée soyez-en sûrs pour justifier l’instauration prochaine d’un état judiciaire, où le droit commun sera suspendu.

Tu sais ce qui va se passer, tu voudrais faire marche arrière, mais vous êtes allés trop loin. Tu ne plus reculer, les autres ne comprendraient pas. Ce que vous allez découvrir est voué à disparaître et tu ne peux rien leur dire. Impossible à expliquer. Il te demande : Pourquoi ils n’ont jamais donnés de nouvelles ? Et toi aussi. Tu souris à l’innocence de cette question puérile. Sourire te fait souffrir. Une grimace déchire ton visage comme la peur chevillée au ventre. Tu fermes les yeux. La lumière s’éteint à nouveau. Le souffle court.

Elle s’était mise à écouter son émission de manière régulière. Elle restait inerte, prostrée sur son lit à écouter la voix qui s’emportait sur les théories du complot. Cette seule présence l’accompagnait désormais. Le fait d’entendre cet extrémiste de droite délirant pleurer sur le destin de son pays lui apportait étrangement un certain réconfort.

Nous ne devons pas tomber dans le piège des médias qui façonnent notre façon de penser, nous conditionne, et je ne parle pas des théories du complot dont on nous rabat les oreilles depuis tant d’années. Le programme scientifique et militaire de recherche sur l’ionosphère est en fait une arme pour pouvoir modifier le climat, interrompre toute forme de communication hertzienne, détruire ou détourner avions et missiles transcontinentaux et finalement, influencer les comportements humains. Certaines traînées dans le ciel ne sont pas comme on nous le répète constituées de cristaux de glace ou de vapeur d’eau condensée produite par les avions, elles résultent en fait de produits chimiques ou d’agents biologiques délibérément pulvérisés à haute altitude dans un but non divulgué mais qu’il est aisé d’imaginer. Les méchants n’avancent plus masqués, ils s’affichent en couverture des magazines. La presse est leur meilleure alliée. Les plus riches ont tous les pouvoirs, ils possèdent le monde entier, leur principal objectif est de maintenir ce statu quo. Le jour venu, nous resterons seuls, abandonnés, les puissants auront rejoints leurs refuges à l’abri, et nous devrons faire face au désastre des catastrophes qu’on dit naturelles, subir les épidémies les plus endémiques. L’horizon est sombre. Nous supportons cette situation depuis trop longtemps, il est temps de faire face.

Quelques jours plus tard j’ai reçu un coup de fil sur mon lieu de travail. Ses parents m’ont annoncé la mort d’Anna au téléphone, ils cherchaient à joindre leur fille pour lui apprendre la nouvelle. Ils ne savaient pas qu’elle était chez moi, mais ils avaient téléphoné à tous ses amis. La mort d’Anna avait été d’une rare violence.

Mon patron comprenant la gravité de la situation, m’a laissé rentrer chez moi. Là-bas je n’ai pas retrouvé Clélia. Elle était sortie. C’était la première fois que je rentrais et que je ne la trouvais pas chez moi. Jusqu’à présent elle n’était sortie qu’en ma compagnie, préférant demeurer seule à la maison. J’avais l’impression d’entrer de nuit dans une maison inconnue et déserte, à l’abandon. La porte était restée ouverte, inutile de la forcer, je poussais le battant prudemment pour pénétrer à l’intérieur. J’avançais doucement pour ne pas me faire remarquer ou trébucher dans la pénombre du lieu. Les branches des arbres à l’extérieur recouvraient de leurs dessins les motifs floraux du papier peint. Dans mon appartement qui semblait désert, j’hésitais à avancer. Il ne restait dans notre ancien bureau que quelques tableaux déposés au sol contre le mur ainsi qu’une lampe posée à même la moquette. L’appartement avait été vidé d’une partie de ses meubles, renforçant la présence des murs aux peintures défraîchis. Mes pas craquaient sur la moquette qui dissimulait mal le parquet qu’elle recouvrait, cache misère. Un coup d’œil à droite, à gauche, personne n’était là pour m’accueillir, j’entrais tout de même prudemment.

Un édredon poussiéreux posé sur la table de la chambre d’amie, dans la pénombre de la pièce attirait mon attention distraite. Je caressais un instant le tissu à pompon d’un air absent, rêveur. Le sable lorsqu’il coule entre tes doigts me laissait la même impression fugace. On ne faisait plus depuis longtemps de matelas de ce genre. Tout ce qui m’entourait existait-il vraiment ? n’étais-je pas précisément en train de le rêver ? J’avais tant de fois imaginé cette scène, cette avancée dans l’inconnu le cœur battant, sensation d’interdit et d’aventure. Mais avec le temps les scènes se mêlaient avec la réalité, mon passé était un rêve du présent. J’avançais dans les pièces de l’appartement avec la lumière de mon téléphone portable. Les peintures cachées, restées si longtemps invisibles, dissimulées à mon regard par le quotidien et nos habitudes, sous la lumière bleutée du téléphone comme un pinceau lumineux venant en souligner les couleurs, les formes et l’évanescence de leur présence en ce lieu inédit.

J’ai inspecté toutes les pièces de l’appartement, elle ne répondait pas à mes appels, mais je préférais être sûr qu’elle ne s’était pas endormie dans un lieu incongru de la maison, avant de sortir la chercher dehors, dans la rue, sans trop savoir d’ailleurs où elle aurait pu aller. Je l’ai cherché partout. Je me demandais où elle avait bien pu se réfugier. Dans quel recoin elle s’était installée pour se prostrer comme cela lui arrivait souvent. Je regardais autour de moi sans la voir dans aucune des pièces de mon appartement. Je commençais sérieusement à m’inquiéter. Avait-elle pu apprendre la nouvelle de la mort de sa sœur et s’était-elle mis en tête de rejoindre au plus vite ses parents, était-elle partie ou pire, ravagée de douleur et de peine, s’était-elle précipité dans la rue pour pleurer ? C’est à ce moment-là qu’elle a déboulé sans prévenir derrière moi, je ne l’ai pas entendue s’approcher, je ne la voyais pas, je ne pouvais pas soupçonner sa présence dans mon dos, elle m’a surpris en surgissant furtivement, elle a simplement posé sa main sur mon épaule, mais sur le coup j’ai été si déconcerté par cette intrusion imprévisible, inattendue, que ma réaction a été d’une violence disproportionnée, dans ce geste stupéfait, ahuri, le mouvement violent de mon corps se retournant pour l’esquiver, je l’ai envoyée s’écrouler au sol, loin de moi, sa tête a frappé durement le recoin d’un meuble. Je l’ai vu s’affaler par terre, me regardant avec un air hagard et pétrifié, son nez saignant avec abondance, sang qu’elle faisait disparaître mécaniquement d’un revers de manche. Elle me regardait abasourdie, comme un étranger dans sa propre maison, un intrus. J’étais désolé, confus. Je la suppliais de m’excuser. Mon Dieu qu’est-ce que j’ai fait ? répétai-je tétanisé, incapable de dire autre chose, de réagir autrement. Elle se tenait au sol, sans bouger, essuyant encore une fois son nez qui continuait à saigner. Dans mon geste et le choc brutal de la chute, l’un des boutons de son chandail était tombé au sol et continuait à tourner sur lui-même comme une toupie sans fin. Elle se mit à genou, je l’aidais à se relever, elle ne refusa pas mon aide, ce qui me rassura, elle ne m’en voulait pas et comprenait que j’avais eu peur autant qu’elle. Le plus dur était à venir. Je lui appris la mort de sa sœur. Elle ne pleura pas, me regarda longuement droit dans les yeux, sans savoir quoi dire.

Dans la soirée, après le repas, je voyais bien que Clélia était triste, elle venait de téléphoner à ses parents qui la suppliaient de rentrer au plus vite. Ils étaient abattus. Elle leur avait promis qu’elle viendrait dès que possible. Elle prendrait un avion pour Marseille dès le lendemain. Quand elle me rejoignit dans le salon, elle avait beaucoup pleuré au téléphone, le Rimmel de ses yeux avait abondamment coulé, dessinant sur leur pourtour une large ombre noire lui donnant l’air d’un chien battu. Je l’accompagnai à la salle de bain pour qu’elle puisse se démaquiller. Les cotons sur ses paupières la soulagèrent un instant. Elle m’expliqua qu’elle devait retrouver rapidement ses parents, ce que je comprenais parfaitement. Je n’étais pas sûr de pouvoir le faire avec mon travail, mais sans réfléchir je lui proposai de l’accompagner là-bas. Elle fut soulagée par ma proposition et se mit à sangloter. Je la pris dans mes bras et la serrai très fort pour la réconforter. Je crois que je n’ai jamais serré si fort dans mes bras une femme avant elle, avant ce moment-là.

Elle me dit que ça ne sera pas long. Le pressentiment d’un changement radical, une page qui se tourne. Elle a posé sa main sur le mur, le caresse et se maintient en équilibre en même temps. Derrière le mur, ce qu’il y a de caché depuis si longtemps, dit-elle dans un souffle. Oublié, protégé. En attendant, elle sentait le regard des autres peser sur elle dans la pénombre, ils ne savaient pas quoi faire, comment réagir, ils attendaient sa décision, la pression qu’ils exerçaient en retrait était insupportable. Elle ne pouvait pas leur dire, elle leur tournait le dos pour un peu de répit. Dans l’attente de ma décision. Elle soupira, elle avait du mal à respirer, pour se soutenir et ne pas tomber par terre, s’évanouir, Elle s’appuyait contre le mur et la tête posée, le front contre le dessus de sa main. Sa poitrine se soulevait en rythme régulier, plusieurs fois de suite la tension électrique fit éteindre la lumière dans la pièce et nous plongea dans une troublante obscurité. Un très court instant, une respiration qui se calait sur son souffle coupé.

Voyant qu’elle était épuisée et qu’elle en avait vraiment besoin avant d’aller se coucher, je lui ai proposé de faire une séance de relaxation. Elle fut surprise que je pratique la relaxation. J’avais suivi dans le cadre d’un séminaire dans mon entreprise une série de formation sur le développement personnel et la relaxation en faisait partie. Nous nous installâmes dans sa chambre. Elle s’assit sur le rebord du lit, de biais et je m’installais derrière elle, dans son dos.

Expire lentement, lui dis-je, recommence, concentre toi bien sur ta respiration. Tu la sens jusque dans tes pieds ? Jusqu’au bout de tes doigts ? J’avais placé mes mains sur ses épaules. Respire profondément, continue de respirer. Relâche tes épaules. Laisse ton corps s’enfoncer à chaque expiration. Je sentais son corps se relâcher. Pense à un endroit, lui proposai-je. Un endroit paisible où tu te sens en sécurité. Réel ou imaginaire. Elle était à la dérive, me dira-t-elle après la séance, allongée au fond d’une barque dans la nuit, sur la rivière et ses reflets. Fais un pas en avant. Regarde sur ta droite. Maintenant à gauche. Ressens l’air sur ta peau, observe les couleurs. À présent, marche vers l’endroit où tu veux te rendre, l’endroit calme où tu te sentirais en sécurité. Entre dans cet endroit quel qu’il soit. Trouve un lieu paisible, et repose-toi. Inspire et expire. Lentement, profondément et sois en paix. Tu es en paix. Après un moment de silence je lui demandai d’ouvrir les yeux quand elle se sentirait prête. Je crois que j’aimerais vraiment être seule, me dit-elle finalement à la fin de notre séance. Je sortis de sa chambre et l’y laissai seule.

Lorsque Clélia s’est endormie dans sa chambre, je suis allé me coucher à mon tour. Je n’ai pas pu m’empêcher de faire une recherche sur Internet sur l’assassinat de sa sœur. Les images en ligne était insoutenables. J’espérais que mon amie ne les verrait jamais, mais je me sentais impuissant devant l’impossibilité de cette tâche. Ce mot aux double sens me troubla et l’image de la clé souillée de sang qu’on ne parvient pas à effacer après avoir ouvert la cache de Barbe-bleue me revint en mémoire et m’obséda quelques instants. Un homme avait été retrouvé dans la zone pavillonnaire où habitait Anna. Il venait de se suicider. Il avait signé des aveux sans expliquer pourquoi il l’avait tuée. Je cherchais à me renseigner en ligne sur cet homme qui avait sauvagement assassiné Anna. Cet homme, pouvait-on lire dans certains articles, entrait la nuit dans les appartements des habitants de son quartier pour les espionner, vivre dans leur maison lorsqu’ils en étaient absents. Il aurait été surpris par Anna qui rentrait chez elle et l’aurait tuée mais sans laisser la moindre trace de lutte et du meurtre dans son appartement. Il aurait dissimulée pendant de longues semaines le corps d’Anna dans une friche industrielle abandonnée.

Je n’arrivai pas à dormir après toutes ces images horribles qui tournaient dans ma tête et se mélangeaient. J’avais décidé de l’accompagner et d’assister à l’enterrement de sa sœur. Je voulais être proche d’elle dans cette épreuve difficile. Je me sentais enfin utile. Avec une raison de vivre. Quelque chose avait changé entre nous ces derniers jours chez moi, je décidai d’écrire une lettre à ma femme pour éclaircir ce point avec elle. Je ne voulais pas la blesser. En même temps c’était elle qui m’avait quitté. Mais j’espérais qu’elle serait sensible à mon geste, sans rancœur, que nous puissions rester amis, et que je puisse continuer à voir ma fille. Courbé sur une feuille de papier que je recouvrais de mon écriture serrée et nerveuse, assis en tailleur sur la moquette, dans l’appartement désert, j’écrivais. La phrase me portait. Presque tous les jours il y a des mots qui disparaissent parce qu’ils sont maudits. À la place on met de nouveaux mots qui correspondent aux idées nouvelles, d’ailleurs depuis deux ou trois mois, il y a des mots que j’aimais beaucoup qui ont disparu.

Les années avaient été pour nous, pas contre nous. Il fallait que je lui dise, que nous nous quittons sans nous battre, sans reproches. Ce n’est pas toi, c’est moi. Il fallait que j’y aille. Cela ne pouvait pas durer ainsi. La vraie vie est ailleurs. Des siècles et des siècles à s’enfuir dans le lointain comme des orages. Je comprenais enfin que je m’étais éloigné d’elle depuis si longtemps, l’image devenait claire dans mon esprit. Je m’étais éloigné dans la rue, elle m’avait suivi quelques mètres derrière, je le savais, le devinais. Je ne m’étais pas retourné tout de suite, c’était un jeu. Avant quand je me retournais, je m’attendais toujours à ce qu’elle soit là, derrière moi, un signe. Je me retournais, il n’y avait plus personne. La rue était vide. Un vélo passait au loin que je voyais à peine. Je me sentais seul et abandonné. Désormais je n’étais plus seul.

C’était le premier, c’était le seul rêve. Aux côtés de Clélia dans les allées du cimetière, je lui tenais le bras. Plus tard, je lui raconterais mon rêve de la nuit précédent l’annonce de la mort de sa sœur. Je sentais son corps contre le mien, marchant au même rythme, dans la même direction. Elle me serra le bras, ses yeux cherchèrent mon regard. Je posais tendrement mon front contre sa tête. Elle frissonna et me sourit.

La foule nous entoure, je suis à tes côtés mais tu ne me vois pas, je suis invisible. Tout ce bruit, cette confusion qui nous entoure, la foule crie, disparaît sous les cotillons et les confettis. Quand soudain, mouvement de foule, tout le monde s’enfuit en courant vers un autre endroit, un autre point de vue. Sans explication. Il ne reste que le tourbillon des derniers confettis voletant en désordre dans le ciel de la ville. Sur le trottoir les vestiges de ce désordre, cette tempête de papier. Nous sommes l’un à côté de l’autre. Dans l’évidence de notre présence. Tu découvres que je suis à ses côtés. Je suis resté pour toi. Dans la foule déjà je ne voyais que toi. Tu me souris. Si je suis libre, te dis-je, je suis libre de faire ce que je veux, je suis libre de... rester avec toi. Un avion survole le cimetière dans le ciel nuageux. Je t’entends murmurer : Enfin libres !


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