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LIMINAIRE
Le sens ce n’est pas ce que cela veut dire, c’est ce vers quoi ça va.


« Parler avec les mots des autres, voilà ce que je voudrais. Ce doit être ça la liberté. »

Alexandre à Veronica, in La Maman et la Putain, 1971.

Mardi dernier, en préparant la salle pour la soirée de lecture Pechkuacha à la bibliothèque de Bagnolet, François Bon me demande si je compte faire un coming out par rapport à Pierre Ménard le pseudo que j’ai choisi pour écrire. Je lui réponds que non, ce n’est pas nécessaire. Je m’appelle Philippe Diaz mais j’écris sous le nom de Pierre Ménard et il y a une raison très précise à cela. Ce nom c’est un signe. Ce matin, François m’envoie un courrier prévenant et je me dois de lui répondre, et avec lui à tous ceux par qui j’écris. Alors oui, je crois qu’aujourd’hui c’est le moment de faire mon coming out .

J’écris avec les mots des autres, je l’ai déjà dit, je me répète. Je n’ai pas de mots. Ce que je lis, c’est ce que j’écris. Je devrais signaler tous mes emprunts, préciser la dette que j’ai pour tous les blogs que je suis assidûment, dont la lecture me nourrit, me fait vivre et respirer et auquel il m’arrive très souvent d’emprunter des phrases que je mélange à d’autres phrases trouvées ailleurs sur d’autres sites pour écrire des textes qui ne m’appartiennent pas plus qu’à ceux à qui j’ai emprunté des bouts de leurs textes. Ce qui m’intéresse c’est ce qui est entre, c’est là où j’écris. C’est la seule valeur que j’accorde à ce que j’écris.

Le palimpseste ne se limite donc pas l’emprunt de phrases déjà écrites, du type ready-made, le palimpseste ce n’est pas obligatoirement reprendre les textes d’autrui mais leur trace, leur écho, leur empreinte, leur projet pour les déconstruire, pour les reconstruire, les critiquer, leur reconnaitre la force du questionnement ou tout simplement celle du plaisir.

Rue du Faubourg Saint-Martin, Paris, 10<sup class="typo_exposants">e</sup>

 

 

 

 

 

 

 

 

Quand j’ai commencé à écrire de la poésie et à diffuser mes textes sur un blog, je mélangeais, détournais, mixais des bribes de textes extraits de sources variées (journaux, livres, sites) et je précisais d’où venaient les phrases extraites en commentaire du texte, mais au quotidien cette pratique c’est accentuée et c’est devenu difficile de préciser au fur et à mesure toutes les sources, sans risquer de perdre ce qui est l’essentiel de ce travail, son rythme.

Sans doute une des raisons de mon implication dès le début dans le projet des vases communicants qui interroge et révèle selon moi les résonances, échos et correspondances de nos différents textes en train de s’écrire sur nos blogs respectifs, dans l’échange du lieu où l’on écrit, cette permutation qui fait sens. Comme l’on change de position pour avoir un autre point de vue ou entendre un son différent.

Travaux à Paris

 

 

 

 

 

 

 

 

J’écris ce qu’il y a entre. Les vides, les silences, les aspects aléatoires et lacunaires de la mémoire, les instants en suspens, les absences et l’attente, ce qui nous fait hésiter, la distance entre nous, un mot à la place d’un autre, tous nos écarts et les traces qui en restent, tout ce qui nous unit, dans ce qu’il y a de plus intime, de plus personnel, à l’origine, et que seuls, les mots des autres remaniés, agencés en différentes manières et confrontés à d’autres me permettent d’exprimer au plus juste, au plus près. Je ne raconte pas d’histoire, j’écris en marge et ce sillon que je creuse est fragile.

J’ai toujours écrit d’ailleurs dans les marges des livres que je lis. Je me souviens d’une exposition dans la bibliothèque municipale de la ville de banlieue où j’ai grandi et qui avait exposé dans la hall d’entrée un ensemble d’ouvrages annotés (la moitié d’entre eux je les avais lus et j’avais griffonnés mes notes, pense-bête, dans leurs marges). Ce fut la première exposition de mes textes. Et c’était dans une bibliothèque. La bibliothèque audio de lectures versatiles Page 48 n’est rien d’autre du reste qu’un prolongement sonore et poétique de mes propres lectures et les poèmes liminaires écrits dans ce cadre et que Publie.net a diffusé sous le titre en avant marge, François Bon les décrit ainsi : « La bibliothèque contemporaine où Pierre Ménard puise son présent, il la rejoue dans l’univers web des montages, textes audio, journal en ligne de son liminaire.fr. Ce que nous jouons dans et par l’ordinateur, c’est l’héritage et l’engagement présent de ce que nous devons à cette bibliothèque. »

Autoportrait à Édenville, photographie de Pierre Ménard

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans sa lecture à la soirée Pechakucha, Philippe De Jonckheere a parlé d’un mot découpé dans un dictionnaire. Ce trou là, cette découpe, je m’y retrouve complètement, pour moi c’est le début d’une histoire.

« Que d’autres se flattent des livres qu’ils ont écrits : moi, je suis fier de ce que j’ai lus, » écrit Jorge Luis Borges.

Je ne suis pas l’auteur de mes textes. Juste un lecteur attentif. Toujours difficile qu’on extrait une phrase d’un de mes textes pour en souligner la beauté, cette phrase n’est pas de moi et hors texte - tissus des phrases qui, liées les unes aux autres, n’a pas de sens et plus du tout la même beauté qu’à l’origine.

« Le langage, explique Raymond Federman, on le déplace d’un endroit un autre, on le reconstruit, on en fait un roman, on en fait un poème. Tout le monde fait ça en littérature. C’est pour ça que j’ai abandonné les guillemets, je n’y crois plus aux guillemets. »

La réappropriation s’affirme pour moi comme manière d’œuvre. J’ai essayé de l’expliquer dans cet article, donnant au passage quelques exemples de mon laboratoire multimédia : J’écris avec les mots des autres.

Tout l’intérêt de la reprise d’une image, d’une idée ou d’une œuvre anciennes, réside dans l’appropriation et la transformation plutôt que dans la réédition. Ainsi ne crée-t-on jamais seul. S’approprier, c’est trahir, renouveler l’interprétation ; c’est revitaliser du sens. »

« Le sens ce n’est pas ce que cela veut dire, c’est ce vers quoi ça va. »

Bernard Noël/Dominique Sampiero : « L’Espace du poème », P.O.L.

Dire haut et fort alors ma dette à tous ces blogs que je suis parce qu’ils sont désormais les livres que je lis tous les jours en ligne et loin devant les livres de ma bibliothèque : Carnets, d’Arnaud Maïsetti, Scriptopolis, Robinson en ville, Un nécessaire malentendu de Claude Chambard, Amour, le journal d’Antoine Bréa, Fenêtres / Open Space d’Anne Savelli, ALBIN journalier, Les Cahiers de Benjy, refonder, PAS UN MONSTRE, Jamais je n’aurais dit ça, Charles Pennequin, rougelarsenrose, de Laure Limongi, SILO de Lucien Suel, Mauricette Beaussart, Le chantier d’AMBO(i)LATI, carpophores d’Esther Salmona, l’incontournable désordre de Philippe De Jonckheere, Kill Me Sarah, Commettre de Pierre Coutelle, les idées heureuses de Didier da Silva, l’Appeau vert du peintre Philippe Agostini, abâdon, de Michèle Dujardin, les soubresauts d’Olivier Guéry, les traces & trajets de Gilda Fiermonte, Les hublots de Philippe Annocque, la vie dangereuse de Philippe Maurel, Takuhertz, l’emploi du temps de Laurent Herrou et jeanpierreparingaux, barbOtages de Jacques Barbau, le site de Pierre Vinclair, le blog de Chloé Delaume, le blog d’Ēric Arlix, à sauts & à gambades de Maxime Durisotti, Halte là, un autre blog de Didier da Silva, le journal du cinéaste Christophe Atabekian, le site de Paul-Armand Gette, le (dit Janu), Hapax, Le journal irrégulier d’Emmanuel Darley, leslignes de fuite de Christine Genin, le blog à Luc, les Ruines Circulaires, les Carnets de JLK, le blog de Félicia Atkinson, le journal d’Hélène Delprat, Le Chasse-clou de Dominique Hasselman, le blog de la librairie Litote en tête, Face Terres... de Daniel Bourrion, 7 secondes de lucidité, les Lieux d’Anne Collongues, l’archéologie du futur, l’archéologie du présent de Catherine-Alice Palagret, les Soubresauts, Le monde n’écrit plus, Sitaudis, de Pierre Le Pilloüer, les Chroniques d’une avatar de Marie-Hélène Voyer, les déboîtements de Christophe Grossi, Tikopia de Xavier Galaup, Les Séries de Sarah Cillaire, Les pas perdus de Jérémy Liron, persona, le blog à dessins de François Matton, le blog d’Éric Chevillard, le Dernier des Mahigan, Petite racine de Cécile Portier, Entrée Ouest de Déborah Heissler, Marge, de Josée Marcotte, Same cigarette as me de Louis Imbert, Ce métier de dormir de Marc Pautrel, le blog de Denis Montebello, le Semenoir de Maryse Hache, Le journal LittéRéticulaire de Berlol, erratique, de Béatrice Rilos, Les Carnets de la Grange, l’atelier web de Michaël Trahan, Même si, d’Élise Lamiscarre, Paumée de Brigitte Célerier, Claro, remue.net, Poezibao de Florence Trocmé, Libr-critique, L’employée aux écritures de Martine Sonnet, Norwich, Œuvres ouvertes de Laurent Margantin, la Lumière des jours de Jacques Ancet, les Fragments de Sébastien Rongier, Les feuilles de route de Thierry Beinstinge, l’Ivresse du palimpseste, les tentatives de Christine Jeanney,

et bien entendu à François Bon et à son Tiers Livre.

9 commentaires
  • Coming out 11 novembre 2010 16:58, par brigitte Celerier

    me semble que vos textes sont hautement, absolument, bellement de vous, avec des mots qui n’ont été qu’empruntés par les autres

  • Coming out 11 novembre 2010 19:18, par PhA

    Votre billet dit des choses essentielles - et bonnes à rappeler : nous nous appelons tous Pierre Ménard (et presque tous Philippe).

    Voir en ligne : http://hublots.over-blog.com/

    • Coming out 12 novembre 2010 05:49, par Pierre Le Pillouër

      magnifique, oui ce texte de Philippe ! Je crois que l’avenir appartient non à ceux qui se posent en auteurs mais aux lecteurs, ceux qui lisent, relisent, relient, lient et savent la beauté de l’écriture à la gomme

  • Coming out 11 novembre 2010 20:44, par Pierre Ménard


    Très touché par vos réactions qui me ravissent.

    • Coming out 13 novembre 2010 21:08, par Anne Savelli

      Et nous très touchés que tu nous cites tous, ce qui nous permet de nous découvrir (dans le sens qu’on veut). Merci à toi, Philippe et Pierre.

      Voir en ligne : Fenêtres Open space

  • Coming out 11 novembre 2010 23:12, par Elise

    Mots déjà portés, usés parfois jusqu’à la corde qui recousus, broderie ou suture, retrouvent éclat et vie. Je ne l’avais pas deviné, passionnant.

  • Coming out 12 novembre 2010 20:10, par Albin, journalier

    D’un cybercafé, privé de connexion, sur cet ordinateur anonyme partager au passage avec vous ces mots qui nous emportent. PS Sauriez-vous dans quel texte Borges évoque la voix de son père qui passe par lui ?

    Voir en ligne : http://albertbin.blogspot.com/

    • Borges et la langue absente 12 novembre 2010 21:21, par Pierre Ménard


      La langue anglaise était donc la langue maternelle du père de Borges, c’était la langue dans laquelle Borges s’adressait à sa grand-mère anglaise, et celle qu’il parlait souvent avec son père. Et comme Borges le signale fréquemment, le bilinguisme imprègne tout autant son rapport initial à la littérature. Il lit les livres anglais qu’il trouve dans la bibliothèque du père et commence à écrire en anglais.

      « J’ai longtemps cru que j’avais grandi dans un faubourg de Buenos Aires, un faubourg aux rues hasardeuses, ouvertes sur de visibles couchants. À vrai dire j’ai grandi dans un jardin, derrière une grille à fers de lance, et dans une bibliothèque aux livres anglais illimités. »

      Jorge Luis Borges, Evaristo Carriego, « Prologue » , Œuvres Complètes I, Paris, Éditions Gallimard, 1993, p. 99.

      « La voix du père, celui dont les idoles étaient Shelley, Keats et Swinburne, et dont Borges s’approprie la voix quand il récite plus tard leurs vers, il l’évoque dans son autobiographie. La voix du père, associée à la langue qu’il lui transmet, coexistent donc durant l’enfance avec la langue maternelle. Mais à l’exception du manuel de mythologie grecque écrit « en un anglais très mauvais », dont Borges se souvient comme sa première incursion littéraire, l’espagnol s’impose comme « destin inéluctable » à son écriture. »

      À lire l’intéressant texte Borges et la langue absente, dans la revue Silene.

      Voir en ligne : Borges et la langue absente

  • Coming out 16 novembre 2010 14:06, par pv

    Merci ! Et ce faisant nous retrouvons quelque chose de la création collective, les devenirs impersonnels du chant (ou du bégaiement) tels qu’ils se forment et se transforment en passant d’aèdes en aèdes. Ou peut-être autre, tout autre chose car nous avons rangé nos dieux : rêver ensemble, ou ceux qui le veulent bien, en même temps, le même gros rêve - plein d’une multitude de petits songes, et passer d’un rêve à l’autre (en chantant).

    http://verslaboucle.wordpress.com/

    http://haikukus.wordpress.com

Coming out
Publié le 11 novembre 2010
- Dans la rubrique PALIMPSESTE
Écriture Langage Palimpseste Pierre Ménard Citation Poésie Livre Bibliothèque






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