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C’est en construisant que l’on se construit


Sur le blog du Désordre, son créateur Philippe De Jonckheere en annonçait hier la fin.

Alors que François Bon mettait avant-hier en ligne son écosystème d’écrivain, son vieux complice Philippe De Jonckheere décrit également sa situation :

« Paradoxalement avec la sortie d’Une Fuite en Egypte en livre papier, le format du livre m’est apparu comme un havre, une retraite bien méritée en somme. En écrivant des livres, je n’ai plus besoin d’un ou deux ordinateurs connectés à un scanner, à une imprimante, avec une carte-son digne de ce nom, un lecteur de CD et DVD pour extraire des morceaux de musique et des bouts de films, des disques durs et des disques durs dans lesquels déverser des milliers d’images, des centaines de milliers d’images en fait, des logiciels pour traiter en nombre ces images, les animer éventuellement, les monter et, in fine, un programme également pour écrire le récit hypertexte qui reprend en compte toute cette matière première et la mettre en ligne. Une montagne, en comparaison d’un petit ordinateur de genou, simplement muni d’un sommaire traitement de texte et des fichiers, un par texte en cours, que je m’envoie par mail de telle sorte de pouvoir les travailler d’un peu partout, y compris depuis le bureau. »

FIN (possible) du Désordre ? Le désordre n’a pas de fin. Le site propose en effet une approche réticulaire, lié au support qui le rend possible, l’espace hypertextuel du Web, qui lui non plus n’a ni début, ni fin.

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Le garage de Philippe De Jonckheere

L’impressionnante quantité de liens disponibles sur le site de Philippe De Jonckheere et donc de lectures possibles de son site qui propose une approche pluridisciplinaire de la création, comme le mode de fonctionnement de la navigation, qui lui permet de tisser des relations entre ses pratiques photographiques, la musique qu’il écoute et ses créations littéraires, empêchent volontairement le lecteur de saisir la totalité de l’œuvre, dans laquelle on s’égare très rapidement, tout au plaisir de la dérive et de la découverte aléatoire des divers fragments qui le composent, transformant notre expérience de lecture en exploration labyrinthique.

On est loin aujourd’hui du projet de départ « d’une sauvegarde du réel, du quotidien », dont l’auteur reconnaît aujourd’hui la vacuité, « son impossibilité et même l’épuisement de soi qui se tramait derrière », et ce n’est d’ailleurs pas ce qui nous attire régulièrement sur le site. Ce réel que décrivait et documentait au quotidien Philippe De Jonckheere est devenu avec le temps une fiction.

Et même si le site ne sera plus aussi régulièrement mis à jour, complété par de nouvelles séries aussi ambitieuses que celles mises en ligne par son créateur depuis 2001 (« le Désordre, rappelle-t-il, c’est un vaisseau pas facile à manier dans une rade, faut toujours avoir en tête ses dimensions et ses proportions et se rappeler des endroits où sont stockés objets et commandes », le site restera en ligne, se lisant désormais comme un livre numérique.

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Une fuite en Égypte, sur le Désordre de Philippe De Jonckheere

L’occasion de rappeler que Philippe De Jonckheere vient de publier son premier récit de fiction aux éditions Inculte : Une fuite en Egypte raconte le désarroi d’un père et de ses deux jeunes enfants à la mort accidentelle de la mère.

Ce livre est un texte bouleversant sur l’absence et le manque, les moments de doute, de culpabilité du narrateur et la rencontre, au moment de la disparition de sa femme, d’une autre femme dont il était l’ami mais dont il ne parvient pas à tomber amoureux.

« je voulais lui dire que je voulais lui parler ; je voulais lui dire que j’avais envie de faire l’amour avec elle ; je n’arrivais pas très bien à savoir ce que je devais lui dire ; je voulais qu’on parle ; je voulais lui dire que je trouvais injuste pour elle notre relation ; que je me rendais bien compte qu’il s’agissait d’une relation ; que je ne voulais pas fuir mes responsabilités ; je voulais lui dire que ces pensées et sentiments qui étaient les miens ; j’avais peur qu’on se dispute ; nous ne nous étions encore jamais disputés Suzanne et moi ; je ne voulais plus que nous nous querellions ; en fait j’avais peur de cette hypothétique scène parce que j’avais envie de faire l’amour avec Suzanne ; je craignais qu’un différend ; aussi anodin fût-il ; puisse nous détourner de ce désir opiniâtre qui était le mien ; un vrai caprice ; je voulais faire l’amour avec Suzanne ; j’aurais dû lui dire de rester ; lui dire que j’avais envie de faire l’amour avec elle ; cela aurait été la première fois ; pas que nous faisions l’amour ; mais la première fois que je lui aurais dit que j’avais envie de faire l’amour avec elle »

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Page 26 : Une fuite en Égypte, sur le site Désordre de Philippe De Jonckheere

Philippe De Jonckheere décrit l’épreuve du deuil, de la solitude, les incertitudes et l’angoisse, sans omettre la dimension pleinement physique et les aspects parfois triviaux de cette période, les souvenirs qu’elle ravive, les désirs qu’elle attise, les questionnements qu’elle suscite sur l’avenir et sa capacité à faire face, à s’occuper de ses enfants, au point de songer un temps au suicide, avant de se raviser, de se reprendre.

« photographe j’aurais voulu photographier mes souvenirs : les immortaliser ; comme on dit ; les vestiges disparates et dépareillés ; ce que je possédais de mémoire encore ; impossible préservation en fait que celle du souvenir de ceux qui sont morts ; et pourtant c’est à nous ; ceux qui ne sont pas morts ; pas encore ; que revient l’écrasant devoir d’entretenir le souvenir de ceux qui sont morts et enterrés ; comme on dit ; et ainsi ; nous-mêmes ; mourant emportons bien plus que notre seul bagage dans la tombe ; avec nous disparaissent aussi les morts précédents dont nous étions les derniers légataires ; quand je mourrai à mon tour qui se souviendra d’elle ; les enfants garderont d’elle le visage figé de sa photographie encadrée sur les murs de leur chambre »

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Une fuite en Égypte, sur le Désordre de Philippe De Jonckheere

Au début du livre, l’éditeur précise qu’il est possible d’accompagner la lecture du livre avec de nombreuses ressources en ligne, accessibles depuis la page suivante : http://www.desordre.net/egypte/index.htm. Le livre se lit comme les fenêtres qui s’ouvrent habituellement sur le site de Philippe De Jonckheere, en cliquant sur un mot en gras qui a attiré votre curiosité, et nous entrons alors dans le dédale vertigineux du site. Alors oui, lisez ce livre et découvrez l’aventure du livre en ligne, ce livre hypertextuel, sans réel début ni fin, quoi qu’en dise son auteur, et même s’il souhaite ralentir ses mises en lignes, son site restera, et pendant très longtemps, le plus bel exemple de ce que nous rêvions pour le livre numérique : un parcours exaltant, semé de détours et de raccourcis, de revirement, de chemins de traverses, d’aventures et d’éclats de rires, d’images du quotidien, d’anecdotes et de considérations sur la vie, faisant écho à notre propre vie, mieux que n’importe quelle biographie, un journal intime qui définit et approfondit au fil des pages, de manière inédite, des liens, des ressources en ligne, la notion même d’intimité. En lisant le Désordre, en le parcourant, comme cela nous surprend et nous ravi en lisant Une fuite en Égypte, c’est que le parcours qu’il nous propose est celui d’un homme à l’affût, conscience ouverte, et du processus créateur lui-même, car comme il en sourit à la fin de son livre : c’est en construisant que l’on se construit.

« La ponctuation de ce texte, explique Philippe De Jonckheere sur son site, qui n’a recours qu’au seul point-virgule n’est pas, pas à mon sens, un artifice ou une encore un simple choix formel, cette ponctuation monocorde construit le texte et lui donne sa forme. Une fuite en Egypte est une rêverie, macabre certes mais rêverie tout de même, le temps y est à la fois dilué et flou, les ingrédients de cette rêverie s’amalgament de toutes parts, une pensée s’emboîtant dans une autre selon le principe du coq à l’âne ou de l’association de pensées. »

Ce roman écrit dans une prose haletante, sens dessus dessous, pleine d’humour et d’inventivité, tout en digressions et circonvolutions, dans une profusion et un désordre vertigineux qui n’est pas sans faire écho à son site, restitue avec une grande justesse, une sincérité touchante, les moments d’égarement et de désarroi qui font suite à la disparition d’un proche.

Philippe De Jonckheere lira et signera Une Fuite en Egypte, le mardi 16 mai à 19H30 à la librarie Mille Pages de Vincennes (174 Rue de Fontenay, 94300 Vincennes, métro Château de Vincennes).

Une fuite en Egypte, de Philippe De Jonckheere
Publié le 18 avril 2017
- Dans la rubrique LIVRE & LECTURE
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