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La nostalgie de la saison qui s’en va

Ryoko Sekiguchi est poète, essayiste et critique gastronomique. Dans son dernier livre paru aux éditions P.O.L. elle aborde le mot japonais Nagori qui désigne « la nostalgie de la saison qui vient de nous quitter » et nous invite à partir de ce terme polysémique à une réflexion sur le temps et ses saisons.

Nous sommes de plus en plus sensibles aux « fruits et légumes de saison. » Mais quels sens donnons-nous aux saisons ? Dans certains pays, elles n’existent pas, dans d’autres elles prennent des formes différentes. Nous avons tous une expérience personnelle des saisons, et chacun de nos voyages se transforme ainsi une découverte d’autres saisons.

L’auteure revient sur l’importance des saisons par rapport à la nourriture, au Japon notamment. Les fruits et légumes primeurs (en japonais hashiri), ceux de pleine saison (sakari) et enfin ceux d’arrière-saison (nagori), qui ne sont pas blets pour autant . À chacun correspond un goût particulier de l’aliment.

Nagori ne décrit pas seulement l’état des aliments en fonction des saisons, il est également associé au temps qui passe, et désigne « avant tout la trace, la présence, l’atmosphère d’une chose passée, d’une chose qui n’est plus ».

« C’est un peu notre saudade japonaise, à ceci près que l’émotion dégagée est bien différente de celle-là. Elle porte une sorte de résignation, l’idée d’un destin qu’on ne saurait modifier. On abandonnera une part de soi-même à la chose, au monde, à la beauté et au cœur de l’être aimé. Le cœur qui fait l’expérience de nagori est un cœur généreux, sinon courageux : il ne craint pas de faire don de lui-même à ces petites choses infimes, pas forcément dramatiques, mais si fragiles et délicates qui composent notre vie ».

« Douter si l’on verra jamais revenir de son vivant telle ou telle saison, c’est déjà désirer la saison que l’on n’a pas vécue, ou vouloir prolonger la saison qui s’achève. »

Dans l’angoisse de notre temporalité linéaire, obsédés par la question de la mort, nous tentons parfois d’arrêter le temps, une temporalité linéaire qui va droit à la mort aussi bien que circulaire.

« Ce qui est certain, c’est que nous cherchons sans cesse à échapper, où à déjouer du moins les temporalités qui nous sont imposées, comme les saisons, qui s’imposaient jadis comme un destin ».

Les méthodes de conservation traditionnels (salaison, confit, conservation dans l’alcool, fermentation) nous permettent de déjouer le temps en le ralentissant, en faisant cohabiter dans nos assiettes différentes temporalités, et rejoignent ainsi la quête de l’immortalité.

Les saisons ont un début et une fin, ce sont des rencontres, des moments particuliers de notre vie. On les regarde s’éloigner avec tendresse, comme on observe disparaître au loin un être cher. Le nagori se confond alors avec l’o-miokuri, cette politesse typiquement japonaise qui consiste, quand on raccompagne quelqu’un, à le suivre du regard jusqu’à ce que le contact ne puisse plus s’établir, parce qu’il a tourné au coin de la rue ou qu’il est arrivé au bout du couloir et va sortir de notre champ de vision.

Le temps passe au rythme des saisons, mais entre temps nous changeons, nous vieillissons d’une année… Un an, c’est aussi le temps que Ryoko Sekiguchi a passé à la Villa Médicis en essayant de vivre tous les instants de ces quatre saisons vécus à Rome, avec l’espoir qu’ils demeurent uniques.

« Ce qui m’est apparu avec force, c’est que ce n’était pas tant la proximité de la nature qui m’avait rendue sensible aux saisons. C’était d’abord et avant tout la conscience que je vivais une expérience unique et circonscrite, qui ne durerait que le temps d’une année. »

Dans un de ses poèmes de jeunesse Arthur Rimbaud écrit ces vers : « Ta mémoire et tes sens ne seront que la nourriture de ton impulsion créatrice. Quant au monde, quand tu sortiras, que sera-t-il devenu ? En tout cas, rien des apparences actuelles ». C’est cette sensibilité aux saisons et aux traces qu’elles laissent en nous, bien après leur disparition, leur goût si particulier, qui a permis à Ryoko Sekiguchi d’écrire ce livre délicat et merveilleux : Bien après les jours et les saisons, et les êtres et les pays.

Une méditation sur notre relation au temps à travers la gastronomie, le rythme des saisons, les saveurs nostalgiques du temps et leurs traces dont il « reste des vagues ».


LIMINAIRE le 16/12/2018 : un site composé, rédigé et publié par Pierre Ménard avec SPIP depuis 2004. Dépôt légal BNF : ISSN 2267-1153
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