Faire l’inventaire, sans ordre précis, de tout ce qui raconte sa vie, à partir des objets de son quotidien, et dévoiler ainsi son propre trajet dans le temps, grâce à ces objets, les vertiges qu’ils creusent dans l’expérience immédiate, chacun rappelant en filigrane les souvenirs de sa jeunesse et ravivant « cette sensation de monde qui s’ouvre. »
François Bon a d’abord écrit son texte Autobiographie des objets en ligne sur son site Tiers-livre où le lecteur a pu le découvrir jour après jour sous une forme séquencée et « cette unité compacte que lui donne le « livre » s’enrichie de cette expérience d’écriture par « entrée » qui n’est pas sans rappeler l’intertextualité du Web, comme le rappelle Jérémy Liron, l’accumulation verticale des blogs. Et là où le livre s’achève, à la publication, le texte continue puisqu’il ne s’agit jamais de conclure, mais seulement d’engager des manières qui révèleraient ce qui nous fait dans notre rapport au monde. »
François Bon sélectionne dans ce livre de mythologies personnelles des objets, et pour chacun invoque les souvenirs et réminiscences s’y attachant. Ce qu’il essaye de mettre en évidence, d’un fragment de mémoire à l’autre, « c’est l’importance et la rémanence matérielle d’un tel objet, parfaitement incongru, parfaitement inutile, dans le parcours personnel. » Il fait surgir autour de chaque objet, des souvenirs, des anecdotes, des émotions, des odeurs, et invente avec cette forme d’inventaire autobiographique, le paysage d’un temps retrouvé.
« Autobiographie des objets, écrit Emile Rabaté dans Libération, se parcourt comme la carte d’un territoire physique et mental, où les objets façonnent les reliefs intimes. »
C’est une danse : on ne s’y reconnaît plus. De deux ans en
deux ans il faut se débarrasser de l’ancien et remplacer par
ce qui est tellement mieux – de toute façon, l’objet tombe
en panne de lui-même et ce n’est pas réparable. C’est une
fête aussi : le questionnement sur le monde, par la vitesse,
les avions, les villes découvertes, et ce que nous apprenons
à grignoter par nos doigts sur le plastique ou la dalle tactile
du téléphone nous apporte des musiques inouïes, des livres
rares, l’état précis des routes ou des trains. On roule sur un
abîme : la planète mise à mal, les problèmes politiques et les
conflits chacun susceptible de tout faire s’écrouler plus vite
qu’aucun conflit autrefois, le cynisme froid de l’argent soufflant plus fort que les vents de haute altitude. Et ces objets
à obsolescence programmée qui ont remplacé la vieille permanence, on ne supporte pas de penser à qui et comment
et où ils ont été fabriqués, ni ce qu’on fera ensuite de leurs
métaux rares et poisons des semi-conducteurs. L’ancien nous
émeut : pas forcément pour l’avoir tenu en main dans l’enfance – un tracteur à rouiller dans un champ, une voiture en
équilibre sur la pile d’une casse périurbaine, vue rapidement
du train, et c’est le temps tout entier qui vous surgit à la face,
et ce qu’on n’a pas su en faire. Et pourtant. Jamais on n’a
connu plus finement l’immensité qui entoure notre propre
mystère : exoplanètes et lumière fossile, galaxies naissantes,
et la même chose pour l’atome ou la cellule, théories qui
renoncent à unifier pour mieux comprendre corde à corde
l’immensément petit ou l’immensément lointain. Dans les
vieux livres, on cherche notre aventure. On lit par l’ancienne
aventure le désarroi d’avoir manqué la nôtre. Les morts
sont auprès : mains et voix. On entre dans les maisons, on
les revoit tout au bout. Leurs objets à eux, l’invention qu’ils
ont connue, et l’ébranlement qui les suivit. On est donc
soi-même si vieux, à son tour, pour que l’apparition de la
machine à laver, du téléviseur ou des guitares électriques nous
soit un événement, quand la valeur symbolique de tout cela
à son tour s’est évanouie ? On n’a pas de nostalgie – l’idée
d’une mélancolie est plus riche, plus subversive même, à la
fois quant au présent et au passé. Dans le chambardement
des villes, on a désappris d’accumuler et garder (même si).
Reste le présent, et son abîme : faute de le comprendre, et
dans l’amplification majeure, chaotique qu’il représente,
revenir lire les transitions successives. Il y a vos mains, et
il y a ce front froid des morts, ceux qui furent vôtres. Au
bout, tout au bout, on le sait : rien que les livres. Parce que
cela aussi serait en danger, où on a tant appris ? Alors eux
aussi les lire dans ce bouleversement des choses. Comment
croire que soi-même on provienne d’un tel monde ? Cinquante ans, une paille.
nylon
En s’interrogeant sur le tout premier objet que je puisse
considérer comme possession personnelle, c’est ce mot
nylon que je trouve. Il y avait peu de boutiques, dans la rue
unique du village qui les contenait toutes. Le quincaillier,
le pharmacien, une mercerie, et cette épicerie bazar – celle
où on se fournissait, qu’on appelait le Syndicat, n’avait pas
de vitrine. Les autres commerces, les deux boulangeries, le
notaire, le garage de mes grands-parents, ce n’étaient pas à
proprement parler des vitrines.
Cette boutique dont je n’ai qu’un souvenir extrêmement
vague de l’intérieur, sombre, carré, encombré – mais comment
ne pas la mêler à trente autres pareilles visitées depuis –, on
lui donnait le nom de sa propriétaire, et je ne saurais pas non
plus le redire. Dans la vitrine, il y avait un carton jaunissant
avec des canifs de taille grandissante, les autres objets je ne
les vois pas, et cette corde nylon bleue repliée en écheveau
compact, avec une opacité, des brillances.
Je n’ai aucune idée aujourd’hui de l’usage que j’en entrevoyais. Peut-être, justement, pas d’autre usage que cette
consistance souple et brillante du nylon, matériau neuf. J’avais
une pièce, c’était un cadeau, ça devait être la première fois
que j’avais de l’argent à moi en propre – j’imagine une pièce
de cinq francs (mais on était dans les anciens francs, donc
une pièce de cinq cents, quelque chose en amont du billet
de mille), la corde valait deux francs, j’étais entré, je l’avais achetée. Dans un village où forcément on sait qui vous êtes,
et vos parents, j’avais dû adopter un mutisme borné et ne
pas répondre à ces questions, dont l’art paysan veut qu’elles
soient toujours détournées.
Ma mère s’était aperçue de la présence de la corde nylon
à peine deux jours plus tard. Où je me l’étais procurée, et
pour quoi faire, il fallait répondre. J’avais avoué l’échange de
la pièce de cinq francs : j’ai appris ce jour-là qu’on ne m’avait
pas confié pareil argent pour valeur d’échange, mais capitalisation contrainte. J’avais gaspillé. La possession dans laquelle
j’étais entré par ma transaction ne compensait pas l’abandon
de la pièce, dans sa potentialité d’échange.
J’avais dû remettre la corde à ma mère, ça ne se discutait
pas. Dans le jardin on avait, entre des poteaux de ciment,
trois cordes à linge en fil de fer, et l’espace pour une supplémentaire, la corde de nylon a fini là. Elle ne m’intéressait
plus, dénouée, utile, sans opacité ni brillance.
J’ai seulement gardé cette impression qu’elle donnait,
de l’autre côté de la vitrine, et que j’avais osé entrer pour
l’acheter.
miroir
Je ne crois pas avoir de fascination particulière à mon
image. Le plus difficile, au contraire, est probablement de l’accepter. C’est étrange, avec ces appareils qui permettent
de stocker si facilement des autoportraits, la curiosité qu’on
peut en prendre, mais je les efface tout aussi vite : on voit
surtout le vieillissement.
Nous habitions loin des villes. Luçon avait valeur d’utilité,
mais il y avait la librairie Messe, où nous nous rendions
pour les manuels scolaires de l’école, où j’ai pris le goût des
livres, et rêvé devant un globe – qu’on a fini par m’offrir.
La Rochelle était plus grande, complexe, magique. La ville
s’est dégradée, prise par ce vague abandon des provinces
dont le centre a été aspiré comme par une paille dans les
répétitives zones commerciales des périphéries, mais il y a
toujours ce Prisunic avec un étage. Dans le village, nous ne
connaissions pas les étages : pays de vent. Mais là, l’étage était
façon des grands magasins parisiens, intérieur au magasin.
Le village et Luçon suffisaient aux achats de nécessité, venir
à La Rochelle une fois par an était une attente et une récompense. On entrait au Prisunic, ma mère avait à y faire. Mon
père, pendant ce temps, se rendait chez Fumoleau, à LaVille-en-Bois, le tourneur qui réparait les treuils et moteurs
de bateaux, pour les clients mytiliculteurs de L’Aiguillonsur-Mer.
Mon frère et moi avions eu le droit d’une demande,
pourvu qu’elle soit économiquement réalisable. Dans le
budget alloué, il s’agissait d’un petit miroir rectangulaire
entouré d’une bordure ronde de plastique, au dos cartonné.
Dans la voiture il n’avait pas été question de s’approprier
l’achat, le mien comme celui de mon frère dans une poche
papier personnelle et séparée – aucune idée si pour lui c’est
aussi un souvenir.
Dans la maison que nous habitions, en location, à SaintMichel-en-l’Herm, il y avait forcément une glace dans la
salle de bain, mais donc uniquement pendant les rituels y
afférents. Il y avait aussi des rétroviseurs dans les voitures :
je n’ai pas souvenir d’autre glace ou miroir.
J’ai souvenir précis de l’usage très dense que j’ai eu, pendant
ces premiers temps, de la glace à dos cartonné et bordure ronde
de plastique, rapportée de La Rochelle. Il faut dire que le souvenir des deux villes qui nous entouraient symétriquement,
Les Sables-d’Olonne au nord, La Rochelle au sud, est lié pour
moi à la netteté optique des lunettes dont je venais d’être
doté : le village ne supposait pas qu’on corrige une myopie.
Je me servais du miroir dans la maison, en suivant mon
chemin au plafond. C’était fantastique et merveilleux. Pour
passer d’une pièce à l’autre on sautait des abîmes. Je ne me
souviens de ce miroir qu’à le tenir pour regarder le plafond
en marchant. Dehors, c’était encore bien plus inquiétant :
c’est le ciel qui surgissait sous vous.
Dans la netteté de cette remémoration, il y a pour moi
une évidence : le rapport optique au monde, d’y faire surgir
en le renversant, par un cadre, une dimension non finie, est
resté un principe fixe de vie.
Je revois vaguement, dans des périodes ultérieures, le
miroir entouré de son plastique dans une caisse en bois de
la buanderie où mon frère et moi stockions nos vieux trésors
(j’y revois une épée en plastique, pareillement rêvée, pareillement abandonnée).
François Bon, né en 1953, en Vendée. Père mécanicien-garagiste, mère institutrice. Après des études d’ingénieur à dominante mécanique (Arts et Métiers), travaille dans le soudage par faisceau d’électrons pour l’industrie aérospatiale et nucléaire, en France et à l’étranger (notamment Inde et URSS). Publie en 1982 aux éditions de Minuit Sortie d’Usine. Lauréat en 1984-1985 de l’Académie de France à Rome (Villa Médicis). Commence en 1991 une recherche continue dans le domaine des ateliers d’écriture (Tous les mots sont adultes, Fayard, 2002, réed 2005), et actuellement à Sciences Po Paris. Au théâtre, Quatre avec le mort à la Comédie Française en octobre 2002 et Daewoo au festival d’Avignon en 2004 (Molière). Se consacre plusieurs années à une trilogie sur rock’n roll et histoire des années 60/70 (Rolling Stones, Bob Dylan, Led Zeppelin). Traductions disponibles en allemand, danois, suédois, chinois, néerlandais, anglais, coréen et japonais. En 2009-2010, professeur invité (création littéraire) à l’université Laval/Québec) et l’université de Montréal (UdeM/Montréal). Artiste invité à l’université de Louvain-la-Neuve en 2011-2012. Derniers livres publiés : Après le livre et Autobiographie des objets, Seuil, sept 2011 et sept 2012. Présent sur Internet depuis 1997 via le site tierslivre.net qui devient son principal lieu d’expression et fonde en 2008 la plateforme d’édition numérique publie.net.
Le placard du couloir dans le sombre appartement parisien des grands parents, caché dans le papier peint (qui s’effilochait un peu autour de l’ouverture) avec les petites clés que la hanche heurtait quand on avançait dans la pénombre, le grincement de l’ouverture, et dedans une odeur de poussière et puis les collections de grands volumes, le Journal des demoiselles, pour le rêve et l’ébahissement devant l’imagination, la complication des plissés, drapés, dentelles, galons, des panneaux tabliers se relevant en gros plis sur les tournures, et de la superposition de jupes dessous, avec les festons pour découvertes et les glands – et découvrir une vision du monde oublié, des nouvelles fin de siècle, les photos des tranchées et de cuirassés dans des ports d’orient, avec l’Illustration.
Et puis les bibliothèques accordées à l’âge, rose et c’était ma sympathie instinctive pour Sophie et mon agacement devant quelques enfants méritants, puis verte et enfin la vraie passion de lire avec les rouge et or, les Rosny et puis, j’en ai petite honte rétrospective, deux histoires « la charge de la Brigade légère » et les aventures de deux officiers de l’armée des Indes, dont j’ai oublié le titre, et que j’ai lues et relues un été, grimpant sur la terrasse d’un des blockhaus dans lesquels nous campions sur la plage du Palyvestre (maintenant il y a là de la terre, un terre plein au fond d’un des ports, le premier, celui que nous avons vu construire, des maisons, et la mer est plus loin), sur la terrasse, à l’abri des niots et des parents, en jouant avec les taches de résine de pin, et en m’attardant chaque fois sur une scène de torture avec des bambous enflammés sous les ongles – on vient au plaisir de lire comme on peut
solex
au Palyvestre encore, ce solex, début de notre indépendance de principe, que nous partagions avec ma soeur, qui avait dû être acheté d’occasion , qui était en fin de vie, et auquel j’avais accès quand il était en panne et qu’il fallait le faire avancer avec, en plus, le poids du moteur basculé en avant (je suppose que dans le souvenir d’A c’est elle qui ne l’avait que dans ces moments là)
nécessaire
la petite pochette qui ne quittait pas mon père en vacance, (je me demande s’il n’en a pas eu plusieurs, elle est, dans mon souvenir, toujours dans le même étai, juste avant l’usure), d’un classique bleu moyen, avec blague de tabac, couteau, petits bouts (ficelles), pour parer à tout
jardin
le jardin du Conquet, où nous avions le droit de jouer au bas de l’escalier et sur de larges bandes près des clôtures, mais où le propriétaire conservait l’usage d’un grand rectangle de terre, au centre, pour son potager – les rangées de salades ou autres et le goémon sec comme engrais (je pense). Et puis, au fond, la cabane en planche qui était les wc.
Tambour de pluie
les après-midi de vague ennui, dans l’appartement parisien de ma grand-mère, quand elle a hérité de moi pour ma philo et la paix familiale – suivre des yeux les cercles gravés sur le plateau du tambour de pluie cambodgien en bronze, caresser les petits animaux en saillie, rêver – ai toujours regretté que ma mère n’en ai pas hérité - il était beau, mon petit snobisme se réjouissait de le savoir assez rare, et encore davantage à cause de sa qualité, et puis il y avait toutes les heures que j’y avais projeté, et les conversations entendues, avec ma révolte et ma désapprobation décidées, quel qu’en soit le thème, finalement, me dit ma sagesse actuelle.