Une série de douze ateliers d’écriture durant le premier semestre 2011/2012 des étudiants en deuxième année de Sciences Po, ayant pour but de procéder à l’écriture collective d’un récit numérique géolocalisé à partir des images de Google Street View sur Google Documents et sur le blog Le tour du jour en 80 mondes.
Google Street View est un révélateur de notre expérience du monde et de notre rapport au temps et en particulier, de la paradoxale tension entre notre indiffère,ce quotidienne aux choses qui nous entoure et notre incessante recherche de connexion et d’interaction. C’est l’occasion de porter sur Google et le monde qu’il dessine, un nécessaire regard critique, une analyse de la représentation du monde que nous proposent Google Maps, Google earth et Google Street View.

Textes des participants 2012 :
D’une heure à d’autres, sur le bitume
Ceux-là l’étudiante en médecine, l’enfant méchant et le jeune moqueur
“celui” (sə.lɥi) masculin
Il ou elle ?
Démonstratifs indéfinis
Ils, Elles, Eux
Celui qui la nuit…
Portraits
Brefs regards
Un parmi eux
Textes des participants 2011 :
Visages
Portraits pour traits
Visages
Visages grimaçants
Martine Aubry avec un chapeau de cow-boy
Visages et mémoire
Face à face
Choisir son image
Description
Des histoires de visages
Visages
Les visages
Faces, est le premier ouvrage de Louis Imbert. Né en 1982 à Suresnes, journaliste, il a travaillé en Iran, en Asie Centrale et en Afghanistan pour la presse écrite et la radio. On peut le suivre sur samecigarettes.wordpress.com.
Le texte de Louis Imbert est le livre d’un regard posé sur ces images qu’il collectionne et sonde jusqu’à espérer qu’elles livrent quelque chose, qu’elles se disent. Des corps, des hommes, des visages surtout et quelques vues qui portent un peu du corps et du visage de qui les a forgées. Et comment ces visages se compliquent d’être pris dans l’image qui fait par-dessus eux un visage encore, une « figure ».

Dans sa préface, Arnaud Maïsetti décrit ainsi cet ouvrage : « La mémoire des images – exercice douloureux que celui d’essayer de recomposer de mémoire telle ou telle image vue, même celle qu’on connaît le mieux. Mais qu’on la retrouve, devant soi, à l’écran, et cette mémoire soudain s’abolit dans l’évidence immédiate qui ne connaît aucune durée pour s’établir, dans l’instant. Alors, quand L. Imbert écrit l’image, à nous refusée, c’est ce double jeu de mémoire et d’oubli qui se confronte, et se fait face. »

La Rumeur des espaces négatifs de Laure Limongi & Thomas Lélu invente une forme nouvelle entre un texte faussement désincarné et des images banales toutes re-travaillées, où la figure humaine apparaît le plus souvent le plus souvent masquée. Le livre emprunte la forme ludique des manuels illustrés pour s’attacher à la représentation photographique de la figure humaine, celle que l’on retrouve notamment dans la pratique amateur, à travers l’autoportrait (petites annonces, photos d’identité, clichés de magazines, de journaux ou sur internet). Une façon de dévoiler son image en masquant son identité.
La Rumeur des espaces négatifs est un jeu, le roman du je, composé d’amorces de récits et d’un pêle-mêle d’images.

Extrait :
« Le visage n’est pas une évidence, la forme. Les critères informent l’esthétique, la vie. La beauté est un acte moral. Une décision. Bien peu à voir avec la cruauté. L’image crue. Sa pornographie. La beauté est sans reflet. Sans équivoque. Le Dracula nominatif qui hante nos vies, notre vision du monde. Une aspiration. Mais elle ne suffit pas. Il y a toujours quelque chose qui dépasse. Et puis un cadre. Il y a toujours un filtre. »
Rumeur des espaces négatifs, Laure Limongi & Thomas Lélu, Léo Scheer, 2005.
Le flou d’une image :
Un portrait ne peut enfermer l’individu dans une seule image de lui-même. À côté des démarches suscitant le portrait à travers une pluralité d’images, se développent des approches consistant à laisser deviner une personnalité à travers le flou d’une image, le filtre de plusieurs écrans.
« De toute évidence, les images des choses visibles, grandes ou petites, qui nous servent d’objet, atteignent le sens par l’infime pupille de l’œil. Si donc l’immensité du ciel et de la terre passe par une ouverture aussi petite, le visage de l’homme – réduit à presque rien parmi des images aussi vastes, en raison de la distance qui le diminue – occupe dans la pupille une partie tellement minime qu’on ne peut la distinguer ; et ayant à passer de la surface extérieure au siège même des sens, à travers un milieu obscur, c’est-à-dire par les cellules creuses qui semblent obscures, cette image, lorsqu’elle n’est pas fortement colorée, est affectée par l’obscurité qu’elle traverse, et parvient obscurcie au siège des sens. Nulle autre raison ne saurait être alléguée pour expliquer la noirceur du point de la pupille. Rempli d’une humidité transparente comme l’air, il fait office d’un trou dans un carton ; quand on regarde dedans, il semble noir et ainsi l’objet clair ou obscur, ou à travers l’air, se confond dans les ténèbres. »
Les carnets, Léonard de Vinci, Gallimard, 1942.

Le flou n’est pas de la peinture de mauvaise photographie ni de la mauvaise peinture de photographie. « J’estompe pour rendre l’ensemble homogène, pour que tout soit d’égale importance. J’estompe pour que rien n’ait l’air léché, artistique mais pour que ce soit lisse et parfait. J’estompe pour que tous les éléments s’interpénètrent. J’estompe peut-être aussi le trop et le superflu en informations anodines. »

Troublée en vérité, Florence Chevallier

Les visages de la série Troublée en vérité de Florence Chevallier sont flous, comme l’est un visage trop proche avec lequel on a du mal à faire la mise au point et qui nous force à reconnaître des sensations déjà vécues, des images déjà vues. Ils montrent l’insaisissable d’un visage, dont les traits s’estompent, se déforment, deviennent méconnaissables et expriment, par des accents venus du dedans, l’agitation de l’être, son incapacité à se fixer dans une figure, son affolement face à la multiplicité des visages de soi dont on ne sait lequel retenir et s’il nous appartient. Ces visages s’offrent aux regards, tantôt les yeux fermés bloquant l’accès à toute reconnaissance, à toute tentative d’identification, tantôt yeux ouverts hypnotiques procurant le même effet de distanciation, d’éloignement, d’étrangeté. Ces visages n’appartiennent à personne. Ils ne font que figurer des états d’âme enfouis, des ombres anciennes venues s’appliquer sur mon propre visage, le menaçant d’étouffement, à la manière d’un chat venant le recouvrir. Chaque photographie résulte d’une opération de "décollement" formant des spectres dont la perte est essentielle car ils sont plus près d’être des masques, des visages déguisés, dédoublant l’être et le menaçant tragiquement. Ces images s’engendrent mutuellement et successivement à l’infini, confirmant mon désir dès 1980 de "faire de moi un multiple" et non de "faire une photographie de moi".

Prise "en aveugle", l’appareil photographique à bout de bras, dans une virée imaginaire et dans une conscience précise de la lumière et du cadre toujours maintenu vertical, cette série de photographies capte le double d’une âme qui se cherche et accepte de dévoiler cet errement dans une lente remontée vers les origines. Visage de femme interchangeable, tantôt féminine, tantôt masculine, dont la forme mouvante, impalpable nous tient sous son emprise. Car si la matière même de ces photographies est floue, leurs contours et la vision qu’elles suggèrent sont très nets : il y a longtemps en nous des visages qui hantent nos vies, qui parfois s’impriment sur le nôtre et le transforment jusqu’à devenir méconnaissable.
Sur Google Street View les visages sur les photographies sont désormais floutées par un système de brouillage facial.

Proposition de travail :
Retenir trois visages qui importent pour soi et les décrire : d’après une photo ou un film, d’après une peinture ou un dessin, et le visage d’un ami, d’un parent, d’un être qu’on aime. Les décrire. Et dire ce qui fait qu’on y est attaché, qu’ils prennent pour nous figure de modèle.
Se souvenir ou imaginer toutes les transformations que l’on peut faire subir à une photographie (par amour, jalousie, dépit, ambition, désespoir...).
À travers l’autoportrait (petites annonces, photos d’identité, clichés de magazines, de journaux ou avatar sur internet), comment dévoile-t-on son image en masquant son identité ?
Travail sur l’énumération pour convoquer la longue liste de toutes les personnes croisées dans la rue dont on se souvient. Avec les Notes de chevet de Sei Shônagon des inventaires et accumulations qui sont comme le visage d’une époque. Ou bien encore le poème Quelque part quelqu’un d’Henri Michaux.
« Quelque part quelqu’un est chien et aboie à la lune
Quelqu’un est né chinoise et maintenant elle a dix-sept ans
Quelqu’un c’est une blonde et sa sœur est vive, véritablement pétulante
Quelqu’un son père est Highlander
Quelqu’un… et puis ça lui a retenti sur les reins et maintenant fini, il dit qu’il aime autant mourir à l’hôpital
Quelqu’un il a de grosses solives à sa maison
Quelqu’un, il veut encore un peu de crème. Mais l’autre quelqu’un, c’est l’existence de Dieu qui le chipote
Quelqu’un vient d’avoir un moment de fierté qu’il expiera durement
Quelqu’un, cette fois il pleut fort
Quelqu’un les gens d’à côté rentrent à l’instant... »
Merci au passage à François Bon pour ces pistes d’écriture que l’on peut retrouver sur le site de la bnf : écrire la ville .
Dernières pistes, le livre de Jean-Louis Kuffer dans Ceux qui songent avant l’aube, sur Publie.net. Celui qui, celle qui, ceux qui... Reprendre la proposition de Jean-Louis Kuffer dont on retrouve sur son site l’énumération en développement infini pour parvenir à convoquer une galerie de portraits et faire sortir du brouillard de notre mémoire, tous ces visages floutés, fantomatiques, qu’on n’a su qu’entrevoir. Ce qu’il nous en reste. Ceux que l’on parvient à ranimer.
Manière d’interroger ce que l’on ressent en voyant les visages floutés sur Google Street View . Et si c’était sa propre image qu’on y croisait un jour, se reconnaîtrait-on ?

