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LIMINAIRE
Récit numérique collaboratif : à l’ère du web, le texte s’émancipe de sa forme


Le projet consiste en une série de douze ateliers d’écriture durant le deuxième semestre des étudiants en première année de Sciences Po, ayant pour but de procéder à l’écriture collective d’un récit numérique via Twitter.

On peut suivre en ligne le récit s’écrire en temps réel, en suivant cette liste sur Twitter :

Ateliers Sciences Po

Séance n°9 :

« Une façon, entre mille, de combattre le néant, c’est de prendre des photos. » La photographie pourrait remplacer les défaillances de l’acte narratif, telle serait l’idéal de Roberto Michel. Elle recèlerait un autre pouvoir, celle de raconter au mieux, peut-être au plus près de la réalité. « Dans la nouvelle de Cortázar, explique, dans une interview au magazine Les Inrockuptibles, Michelangelo Antonioni, le réalisateur du film Blow-Up, adaptation de la nouvelle Les fils de la vierge, le narrateur dit une phrase qui, pour moi, résume notre rapport à la vue, et plus particulièrement à la caméra : « Je sais aussi que tout regard est entaché d’erreur, car c’est la démarche qui nous projette le plus hors de nous-mêmes, et sans la moindre garantie. » »

À partir d’un texte préexistant, ici la nouvelle Les fils de la vierge, de Julio Cortázar, dans lequel on a sélectionné un ensemble de mots, de phrases, de façon imprévue, en cherchant autre chose, voire rien de particulier, dans une approche issue d’une démarche heuristique qu’on appelle sérendipité, faire affleurer des histoires en filigrane, morceaux d’un roman, récits à demi-mot, microfictions, nouvelles en devenir. Une succession d’instantanés qui scintillent, en vrac. Composer le travail d’une réparation unifiante, inventer des liaisons nouvelles, entre ces mots choisis dans ce corpus dont on s’est imposé le rythme de prises et l’ampleur du tamis. Les tableaux fissurés se refont ailleurs. Et les scènes enfuies le sont dans le mouvement qui les tisse.

Les fils de la vierge, in, Les armes secrètes, Julio Cortázar.-Nouvelles : 1945-1982, Gallimard, 1993.

Île Saint-Louis, Paris

 

 

 

 

 

 

 

 

Mathieu Grasse

Personne ne saura jamais comment raconter ça, donc je te l’écris à la machine, ce n’est pas simple. Il vaut mieux, ça soulage aussitôt. Je me demande soudain quel besoin j’ai de raconter tout ça, mais ce sont des choses qui se font. Raconter pour se délivrer de ce chatouillement désagréable au creux de l’estomac. Bien sûr, je sais que le plus difficile va être de trouver la bonne manière de raconter tout ça.

Il y a de cela juste un mois, ce dimanche 7 Novembre, par une matinée avec un soleil étonnant pour le mois de novembre à Paris, il était à peine 10 heures quand je m’assis le long du quai d’Anjou. Je pouvais rester assis à regarder passer les péniches noires et rouges sans avoir envie de les penser photographiquement, me laissant simplement aller dans le laisser-aller des choses, courant immobile avec le temps.

Michel était aussi assis sur le quai près de la passerelle et lisait un journal. Il était assez bien habillé, il avait même des gants jaunes qui devaient appartenir, je l’aurais juré, à son frère aîné.

On se consultait du regard. Il s’avança vers moi, tenant à la main le journal qu’il prétendait lire. Ce dont je me souviens le mieux, c’est sa bouche car sa bouche tremblait. Il était nerveux.

Je suis pris de court, les nuages s’arrêtent, je commence à me poser des questions. Dans un moment de liberté, je lui tendis mon visage, mes oreilles, mes deux mains. Je ne sais pourquoi.

La figure allait se rompre en un éclatement : les baisers , la douceur de ces mains qui prétendaient me déshabiller comme dans les romans, sur un lit à édredon mauve, mais l’obligeant par contre, lui, à se laisser déshabiller, et une belle envie d’aller à l’hôtel de Lauzun. Tout cela était si clair et nous étions seuls. Je compris ce qui était en train d’arriver. Je n’eus pas à attendre longtemps. Je ne sais pas pourquoi mais je le suivis.

Mille façons de combattre mais personne, que je sache, n’a encore jamais expliqué ce phénomène. Je venais seulement de le découvrir. Je raconte une vérité qui n’est que ma vérité tout simplement, étouffée par la honte. Quand j’y pense j’ai mal. Je suis sûr, à présent, que c’est une erreur. Essaie de comprendre.


Côme Dartiguenave

La femme blonde, dans le bistro d’à côté, voulait vider un cognac toute seule. J’étais heureux dans cette matinée de dimanche, il y avait un soleil étonnant, à cheval sur le vent.

Je me demande soudain quel besoin j’ai de raconter ce que je vois. Elle était mince et svelte, colorée de désir et assez bien habillée. je ne pus en détacher mes yeux tant elle était sensationnelle. J’allumai une cigarette, j’avais un chatouillement à l’estomac. Le charme, personne, que je sache, n’a encore jamais expliqué ce phénomène. L’idéal serait d’engagé la conversation avant de l’embrasser devant l’hôtel. Le coup d’œil rapide, je me sentis comme mort, je vis l’homme pour la première fois : c’était un couple, l’amour semblait total. Il avait la main ferme, des gants jaunes et un chapeau gris. Je vois une revue pornographique pliée en quatre sortir de la poche de sa veste, elle devait appartenir à son fils, pervers. Cela ne valait pas la peine de rester et de regarder la stupide silhouette du personnage.

Je partis vers les quais. Un pigeon vient de passer, il descend cinq étages avant de faire un ricochet sur une vieille pierre : mort. Son ami le moineau, effrayé, regarde l’oiseau.

L’espoir des rencontres heureuses, j’étais nerveux, j’avais de la peine. Parvenu à la pointe de l’île, a suite était facile à prévoir, pourquoi attendre davantage ? Je glissais sous la sombre voiture, elle m’écrasait. Mort.


Île Saint-Louis, Paris

 

 

 

 

 

 

 

 

Loan Santiago

Le clown marchait avec précaution sur un lit à édredon mauve, avec une audace déjà colorée de désir, de goût de l’aventure. Étrange que cette scène. Butant maladroitement sur la revue pornographique pliée en quatre, le garçon, un peu étouffée par la honte, prit ses jambes à son cou. « Ah ! Mon Dieu ! » » Je peinait à vider un bock au bistro d’à côté, feignant l’expérience du cognac et des bouteilles de liqueur à étiquette verte et blanche. C’est pour être à l’affut des sauts dans le vide que je pouvais rester assis sur le parapet pendant des heures. Un pigeon vient de passer, puis j’ai vu le clown, il était donc tombé. Il marchait pourtant avec précaution, comme un lièvre ou un poulain, là, à cinq mètres de moi. Bien sûr, tout cela est assez difficile. Peut-être le vent a-t-il laissé permission à l’erreur. Imbécile, incapable, moi qui suis mort, je n’ai pas pu prendre une photo.


Hadrian Lafond

Il vaut mieux passer outre ces sortes de pudeurs et raconter.

Je me sentis terriblement heureux dans cette matinée de dimanche. Le soleil, ami des chats, était là. Il était à peine 10 heures. Je suivis le quai Bourbon jusqu’à la pointe de l’île où il y a une petite place intime. D’un saut, je m’installais sur le parapet et je laissais le soleil m’envelopper. C’était la présence de la femme blonde. La peur du garçon ne me permit pas de bien voir la femme blonde. Elle était mince et svelte, elle portait un manteau de fourrure presque noir.

Toi, la femme blonde, ce chatouillement désagréable au creux de l’estomac, comment vais-je boucler correctement ma phrase ? Elle avait engagé la conversation sous le premier prétexte venu, on accepte une invitation à dîner. Ça soulage aussitôt, on est satisfait et on peut retourner à son travail. Cette femme ne cherchait pas un amant. Et cette femme invitait à mille suppositions. Mais tout le visage était immobile. Que pour cette envie de m’enfuir et d’en finir au plus vite avec ça. Il était d’ailleurs fort possible que l’homme au journal, ressentît comme moi cet arrière-goût pervers de l’attente.

Cela pouvait se terminer ainsi, cela pouvait fort bien se terminer ainsi. Cela m’ennuie d’y revenir sans cesse, elle allait occuper mon esprit pendant plusieurs jours car j’ai tendance à ruminer. Je revois beaucoup mieux le corps de la femme que son image.


Khadijah-Marie Felvia

Il se pourrait bien qu’une machine en sache plus long sur une autre machine que moi, que toi, que les nuages. Mais si je n’ai même pas la chance qui sourit aux innocents, je sais que si je m’en vais il faut bien que l’un de nous l’écrive. Je me demande soudain quel besoin j’ai de raconter tout ça, mais si l’on commence à se demander pourquoi l’on fait ce que l’on fait il vaut mieux passer outre ces sortes de pudeurs et raconter. Je raconte une vérité qui n’est que ma vérité, que pour cette envie de m’enfuir et d’en finir au plus vite avec ça.

Le soleil, était là, à cheval sur le vent, donc rien ne m’empêchait de faire un tour sur les quais et de prendre quelques photos. Vision sans cadrages, lumière sans diaphragme, je m’assis sur le parapet et me sentis terriblement heureux dans cette matinée de dimanche. J’allumai une cigarette pour faire quelque chose. C’est au moment où j’approchais l’allumette de la cigarette que je vis le garçon pour la première fois. Je pris le temps de me demander pourquoi le jeune garçon avait l’air si nerveux ; il se passait les doigts dans les cheveux, il changeait de position. Une femme mince et svelte, portait un manteau de fourrure presque noir, presque long, presque beau. Ses cheveux blonds encadraient un visage pâle, ses yeux noirs fondaient sur les choses comme deux aigles. Le garçon était arrivé le premier et la femme l’avait vu d’une voiture et elle était venue à sa rencontre. Elle avait engagé la conversation sous le premier prétexte venu, sûre depuis le début qu’il resterait quand même, timide et fanfaron, feignant l’expérience et le plaisir de l’aventure. La femme commençait à lui caresser le visage, à le dépeigner, elle lui parlait sans voix et le prit soudain par le bras pour l’emmener. Elle achevait de ligoter doucement le garçon dans une très lente et délicieuse torture. Pour lui le geste classique et absurde de la personne traquée qui cherche à s’échapper. Moi, fils de la vierge, compris qu’il jouait un rôle dans cette comédie. Fermant les yeux, j’ordonnais la scène, pour finir sur le dénouement habituel.


Île Saint-Louis, Paris

 

 

 

 

 

 

 

 

Sophia Kissa

Le printemps est de retour. Le soleil aussi. Je marche, encore et toujours. La chaleur qui émane du soleil est comme balayée par un vent frais. J’erre dans les rues sans but précis. La musique rythme cette ballade. Ma cadence s’adapte à chaque tempo, comme un automatisme. Mon regard scrute tout ce que je croise. Les rues sont pleines de monde. Ces gens sont certainement motivés par le retour du soleil. Certains sont pressés et d’autres flânent, comme moi, dans les rues de Paris. Je tente de me frayer un chemin dans cette masse. Je coupe ma musique. J’entends à présent des rires, des bribes de conversations, des gens qui râlent et j’en passe. Les voitures se succèdent également sur ce grand boulevard. Elles défilent. Certains klaxonnent face à des automobilistes imprudents. Le tout forme un bruit particulier, que je ne saurai qualifier. Les terrasses sont pleines. Je regarde en haut. J’aperçois le haut des immeubles et toutes ces fenêtres. Le contraste est saisissant. En bas la ville est entrainée dans un mouvement perpétuel, qui semble ne jamais pouvoir s’arrêter. En haut les fenêtres sont closes, beaucoup de rideaux son tirés. Je n’arrive pas à percevoir ou à ressentir une quelconque émotion. Rien hors-mis la beauté de l’immeuble. Il semble majestueux. Une série d’arbre est planté devant lui de sorte qu’ils en atténuent la beauté. Je reprend ma route. Un bal de couleur s’offre à moi. Le ciel, les enseignes des boutiques, les immeubles, les arbres, les bancs et bien d’autres encore. Rien ne s’accorde. Pourtant tout va si bien ensemble. Cela représente parfaitement ce qui anime cette rue. Une masse de personnes toutes aussi différentes les unes que les autres.


Adam Chour

Faudrait-il raconter ? Jamais, cela ne servirait à rien. Je ne prétends tromper personne. Je suis mort et vivant. Personne, que je sache, n’a encore jamais expliqué ce phénomène. Mais il vaut mieux que je raconte. Il était à peine 10 heures, je m’assis sur le parapet du n°10 Downing Street, une bouteille de lait dans les bras. Le vent était tombé, j’allumai une cigarette. Comme je n’avais rien de spécial à faire, je pris le temps de me demander pourquoi tout cela était si clair. Je crois que je sais regarder et je sais aussi que tout regard est entaché d’erreur. Je ne décris rien, j’essaie plutôt de comprendre Elle était mince et svelte. Cette femme invitait à mille suppositions. Fasciné ou simplement incapable de prendre une initiative je ne pus en détacher mes yeux. Je n’eus pas à attendre longtemps Fermant les yeux, si tant est que je les aie fermés, j’ordonnais la scène. Cela pouvait se terminer ainsi, cela pouvait fort bien se terminer ainsi. Personnellement, cela m’était bien égal C’est alors seulement que je compris que l’homme au chapeau gris jouait aussi un rôle dans cette comédie. Stupide silhouette. Il marchait avec précaution comme si les pavés lui faisaient mal aux pieds. Il me sembla que la femme avait laissé tomber son journal. Je descendis du parapet. Maintenant, quand j’y pense, je la revois mieux au moment où je compris indistinctement ce qui était peut-être en train d’arriver. Le vent emportait les paroles. J’élevai mon appareil à hauteur des yeux et je restai à l’affût. J’imaginai les dénouements possibles. La femme avait doucement pivoté sur ses talons. L’homme fût attentif, lui aussi, à ce qui se passait. Pourquoi attendre davantage ? Je prévoyais l’arrivée chez elle Désir, plaisir. Lumière jaune d’opaline. Deux sauts dans le vide. Je commençais à me lasser. La suite était facile à prévoir. Je pourrais vous la raconter en détail, mais cela n’en vaut pas la peine.


Andréas Dieryck

J’allumai une cigarette.

Elle était mince et svelte, deux mots injustes pour dire ce qu’elle était, et elle portait un manteau de fourrure presque noir, presque long, presque beau et se passait les doigts dans les cheveux. D’une audace déjà colorée de désir, de goût de l’aventure, je me risquais à la prendre par la taille et à l’embrasser. Je lui tendis mon visage, mes oreilles, mes deux mains, en un plaisir solitaire, en un refus désinvolte mêlé à l’art de fatiguer et de déconcerter tant d’innocence blessé.

Fermant les yeux, sur un lit à édredon mauve, j’approchais l’allumette de la cigarette.

La grimace glissait d’un côté à l’autre des lèvres comme une chose indépendante et vivante, étrangère à la volonté.

Un paquet de cigarettes, et je me récitai quelques vers d’Apollinaire qui me viennent toujours à l’esprit.

Le charme de la scène résidait non pas en ce qui se passait mais en la prévision du dénouement ; je les écrasais et me sentis terriblement heureux dans cette matinée de dimanche.

Ateliers d’écriture à Sciences Po Paris #9
Publié le 31 mars 2012
- Dans la rubrique ATELIERS D’ÉCRITURE
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