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Contacts successifs #31

« jouer
en mettant
en évidence
par des respirations
le développement
de la ligne
mélodique »

 [1]

« Le groupe de Tarnac est une fiction. » Le tribunal relaxe Julien Coupat et Yldune Lévy. Depuis jeudi dernier cette phrase tourne en boucle. Tarnac est une fiction.

S’attacher à ce que l’on éprouve comme vrai. Partir de là.

« Une rencontre, une découverte, un vaste mouvement de grève, un tremblement de terre : tout événement produit de la vérité en altérant notre façon d’être au monde. Inversement, un constat qui nous est indifférent, qui nous laisse inchangés, qui n’engage à rien, ne mérite pas encore le nom de vérité. Il y a une vérité sous-jacente à chaque geste, à chaque pratique, à chaque relation, à chaque situation. L’habitude est de l’éluder, de gérer, ce qui produit l’égarement caractéristique du plus grand nombre dans cette époque. En fait, tout engage à tout. Le sentiment de vivre dans le mensonge est encore une vérité. Il s’agit de ne pas le lâcher, de partir de là, même. Une vérité n’est pas une vue sur le monde mais ce qui nous tient liés à lui de façon irréductible. Une vérité n’est pas quelque chose que l’on détient mais quelque chose qui nous porte. Elle me fait et me défait, elle me constitue et me destitue comme individu, elle m’éloigne de beaucoup et m’apparente à ceux qui l’éprouvent. L’être isolé qui s’y attache rencontre fatalement quelques-uns de ses semblables. En fait, tout processus insurrectionnel part d’une vérité sur laquelle on ne cède pas. » [2]

Ce soir en remontant le Pont du Carrousel pour rejoindre la rue de l’Université, je croise deux jeunes hommes, je ne remarque qu’au dernier instant que l’un d’entre eux porte autour du cou un lourd objet métallique que je n’ai guère de mal à reconnaître malgré la brièveté de mon coup d’œil. Il s’agit d’un fer à béton, le même genre de fer que celui qui a fait dérailler le TGV Est dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008. Il y a dix ans. Oui, c’était il y a dix ans.

Je repense à ce que nous nous sommes dits la veille avec Ulrich Fischer, en mangeant ensemble en face du Musée des Arts-et-Métiers, après avoir évoqué ensemble la suite de mon projet des Lignes de désir, à propos de YouTube et de son algorithme, discussion qui venait conclure un échange fructueux sur la création et le numérique aujourd’hui et sur la nécessite de reprendre en main ces technologies qui détournent l’utilisation et les potentiels de l’algorithme en privilégiant leurs seuls profits économiques et en intensifiant la consommation de masse des produits culturels.

Google affirme que son algorithme s’intéresse d’abord aux contenus qui sont davantage vus par les utilisateurs. D’une certaine manière, l’entreprise rappelle que si leur algorithme nous prose problème, c’est que nous avons un problème avec la consommation du public. Il serait tout à fait envisageable d’utiliser certaines méthodes simples pour briser les bulles et éviter d’enfermer l’utilisateur dans un nivellement par le bas des contenus. Mais ces méthodes n’intéressent pas Google, obnubilé par le temps de visionnage de ses utilisateurs. La diversité et la qualité des contenus est une problématique secondaire pour YouTube car ils n’entrent pas directement dans leur modèle économique. Leur objectif principal est d’attirer l’utilisateur et le fidéliser avec des contenus attirants afin qu’il passe toujours plus de temps sur leur plateforme, et consomme ainsi davantage de publicités.
« C’est un peu comme une cantine d’école qui serait automatisée, remarque Zeynep Tufekci au Guardian [3] : elle découvre que les enfants ont les dents sensibles et aussi qu’ils aiment la nourriture grasse et salée. Donc vous faites une file d’attente offrant une telle nourriture, chargeant automatiquement le prochain plat dès que le sachet de chips ou de bonbon des jeunes est terminé. » YouTube tend à mettre en avant les contenus les plus populaires, les plus addictifs et clivants, au détriment de la diversité.

Tomber des nues. Dans la rue, tomber, chuter, s’oublier, s’annuler. A force d’avoir bu. L’ennui c’est d’oublier. Tomber, au début. Du mal à se relever. Tomber de haut. Rester à terre. Terrifié. Des hauts, des bas. Se dénuder. Dénué de sens. Insensé. Débats. Tomber des nues. Tonner, tonitruants. Ne pas s’en remettre. Tomber des nues. Troublé. Tomber des nues. Cette expression me trouble soudain. J’en connais le sens commun, comme tout le monde, tomber des nues, être étonné, mais d’où vient-elle ? Que signifie-t-elle ? Derrière ce que chacun d’entre-nous y colle, détonne le synonyme laborieux d’étonné. Être extrêmement surpris. Tomber des nues. À force la musique s’emballe et m’emporte.

Tombés d’en haut comme les petites gouttes d’eau
Que j’entends tomber dehors par la fenêtre
Quand je m’endors le cœur en fête
Poseur de girouettes
Du haut du clocher donne à ma voix
La direction par où le vent fredonne ma chanson

La mémoire n’est pas que visuelle, le son est loin d’être anodin. Ce site allemand Conserve The Sound répertorie les bruits de nos appareils d’autrefois. Le léger sifflement d’une VHS une fois insérée dans le magnétoscope, le bruit agaçant des modems 56 kbits/s, celui du projecteur de diapositive… Autant de sons qui ont bercé la vie de nombreux d’entre nous. Un voyage sonore dans le temps. La BBC vient de mettre en ligne un catalogue de 16 000 effets sonores à télécharger gratuitement sur sur le site BBC Sound Effects.

Dans Autobiographie des objets François Bon sélectionne des objets, il invoque pour chacun les souvenirs et réminiscences qui s’y attachent. Ce qu’il essaye de mettre en évidence, d’un fragment de mémoire à l’autre, c’est l’importance et la rémanence matérielle des objets dans le parcours personnel. Il fait surgir autour de chaque objet, des souvenirs, des anecdotes, des émotions, des odeurs, et invente avec cette forme d’inventaire autobiographique, le paysage d’un temps retrouvé.

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Autobiography, par Sol LeWitt

Sol LeWitt réalise un livre d’artiste en 1980 qui utilise le système de grilles photographiques : Autobiography. Selon une organisation typologique, tous les objets appartenant à l’artiste sont recensés par une prise de vue et montés en grille de neuf images. Des objets collectionnés à ses vêtements, des meubles aux objets de bureau, des livres de sa bibliothèque aux photographies familiales. il opère ainsi l’inventaire exhaustif de sa vie à partir de ses témoignages matériels, une sorte de relevé archéologique. La tension poétique naît par l’évidente contradiction entre la froideur du dispositif documentaire et le contenu affectif de chacun des objets présentés.

« Elle est venue voir. Je n’ai aucune photo de Simon à lui montrer, aucune trace que ces plans volés, pris des fenêtres de chez lui, du côté du métro Jaurès : le canal, les voitures, la vie de quartier et cette poignée de réfugiés afghans confinés sous la voûte Lafayette… Alors, Elle visionne avec moi, Elle m’interroge, nous voyons défiler les saisons de cette dernière année de ma vie avec Simon, les derniers mois du combat harassant des réfugiés pour trouver une place ici, à Paris. Bien sûr, tout est fini, campement et histoire d’amour, mais Elle et moi savons désormais que, l’air de rien, le monde entier en a été légèrement… transformé. »



Les fenêtres d’où Vincent Dieutre filme les allées et venues des migrants, ce sont celles de l’appartement son ancien amant, Simon qui travaillait dans une association d’aide aux migrants, un homme dont il évoque le souvenir douloureux, tout ce qu’il ressent pour lui, son amour, son désir, alors même que cet homme est sorti définitivement de sa vie.

La fenêtre marque une séparation irrémédiable. Elle installe et renforce l’écart entre les deux mondes, en intensifiant la distance qui les sépare.

Mais ce film c’est avant tout un dialogue. Un dialogue entre les images de l’extérieur, de la ville et les sons de l’intérieur de l’appartement. Entre Vincent Dieutre et l’actrice Eva Truffaut qui regardent ensemble dans un studio, les rushes filmés, un dialogue entre elle qui lui pose des questions et lui qui se livre et lui raconte son histoire d’amour, et l’histoire des ces hommes dehors, derrière les fenêtres de cet appartement, en surplomb.

Je me suis rendu compte aujourd’hui que ce jour là, le 21 avril, je descendais Mason Street, à San Francisco, en Californie, c’était en 2012, j’admirais la vue sur le Vésuve depuis l’une des fenêtres du Palazzo Reale, à Naples, c’était en 2014, je profitais du coucher de soleil sur la dune de la Plage d’Édenville, à Carolles en Normandie, c’était en 2015, et je remarquais le contraste architectural entre la Canopée et les immeubles alentour, rue Pierre Lescot, à Paris dans le 1er arrondissement. C’était en 2016.

[1For ever Mozart de Jean-Luc Godard, P.O.L.


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