| Accueil
LIMINAIRE
Contacts successifs #26


« Le goût, c’est le dégoût du goût des autres. »



« D’abord le corps. Non. D’abord le lieu. Non. D’abord les deux. Tantôt l’un ou l’autre. Tantôt l’autre ou l’un. Dégoûté de l’un essayer l’autre. Dégoûté de l’autre retour au dégoût de l’un. »

Cap au pire, Samuel Beckett

Aujourd’hui je suis allé pour la première fois de ma vie chez le coiffeur. Ce qui est pour tous une pratique régulière, habituelle, avec ses rituels, ses désagréments et ses avantages, est insolite pour moi, inédite. J’ai 49 ans. Je dis avouer que je ne suis jamais allé chez un coiffeur, ni enfant, ni adolescent, ni adulte, car ma mère est coiffeuse. Depuis 49 ans c’est elle qui me coiffe lorsque nous nous voyons. C’est une habitude qui remonte à ma naissance. Plusieurs fois je me suis dit qu’il était temps d’aller me faire couper les cheveux sans passer par elle. Mais j’ai repoussé l’échéance à chaque fois, sans savoir vraiment pourquoi. C’était donc un événement pour moi ce matin de pousser la porte du coiffeur pakistanais de mon quartier et de lui demander une coupe. Je suis entré dans la boutique étroite, deux hommes étaient juchés sur les larges fauteuils en cuir, en train de se faire coiffer. Deux autres attendaient, et j’ai attendu avec eux, en silence, dans la boutique surchauffée. J’ai eu le temps d’observer les attitudes de chacun de ces hommes venant se faire coiffer ou couper la barbe pour une somme modique. Passer entre les mains de ces hommes aimables, experts dans le maniement de leur outils de coupes, ciseaux comme tondeuses ou rasoirs. C’était une impression étrange, à la fois libératrice et nostalgique. Je repensais à ma mère, à toutes ces séances de coupe de cheveux, en toutes saisons, en tous lieux, dans la maison familiale en banlieue ou chez moi à Paris, en vacances parfois. C’est une particularité un peu surprenante, cette dépendance capillaire de longue date. En sortant de ce banal salon de coiffure, j’étais un homme différent, cheveux courts.

Il me faut être présent. Ne commettons pas d’erreurs. Toujours planait une menace. Son regard disait : inutile, tu le sais bien toi aussi. Un reste de réflexe de lutte ne servait qu’à doucement me faire frissonner. Tremblant, troublant rapprochement. Regardons ailleurs. Je ne peux plus ajouter de lumière. Agaçante cette impression de superposition. Le rythme que j’invente pour me ralentir. La mélodie des paroles. Une pensée en épisodes. Une peur démentielle, à quoi on ne peut plus échapper. Dans l’abîme d’autrui. La distraction, ennemie de l’infini, est partout.

JPEG - 125.6 ko
Anonyme - Couple Holding Daguerréotype, 1850

Un homme, une femme : une photographie. Photographie d’une photographie. Un daguerréotype anonyme. Nous ne savons rien de ce couple. Un homme et sa femme ? Un père et sa fille ? Un frère et une sœur ? L’homme porte un collier de barbe à la mode à cette époque là, dans la société américaine. La femme qui se tient à ses côtés est très jeune, mais ses traits sont marqués, le regard dur. L’homme tient la photographie comme un présent, une image précieuse qui repose sur un piédestal improvisé recouvert d’un tissu brodé, le bord du cadre tout près de son visage, son front repose tendrement contre le bord métallique, il paraît se reposer sur elle, l’air mélancolique, penser aux personnes qui figurent sur l’image, le regard ailleurs, fuyant. Le couple est en deuil. Dans la douleur de cette perte. De ce temps passé, ce temps perdu. Sur cette photographie, une image ancienne, plus ancienne que celle que nous regardons, une vieille femme et ses quatre petits-enfants. La mère de l’homme ? Sa femme et ses enfants ? Le dernier né assis sur ses genoux. La jeune femme nous regarde droit dans les yeux. Ses yeux noir nous dévisagent. Ses cheveux lissés en arrière accentuent son air déjà grave. Triste et sévère. Sa main droite maintient le cadre sur le haut, seul le bout de ses doigts apparaît par-dessus. Sa main gauche, poing serré. Les liens qui unissent ces deux personnes à l’image renforcent le mystère et l’ambiguïté déjà présents dans l’image. Nous ne savons rien de ce couple et de leur histoire. Mais cette photographie nous en raconte pourtant l’histoire en creux. Les pistes à suivre pour en approcher le sens. Nous ne sommes pas sûrs de ce qui est en jeu dans cette image, de ce qu’elle nous montre et de ce qu’on y voit. Cet écart de sens. Mais c’est la mécanique même de cette photographie, qui nous révèle ce qui apparaît dans l’entre deux : entre cet homme et cette femme, entre ce couple et l’image qu’ils exposent à notre regard, à notre souvenir, entre la famille sur la photographie et les liens qui les unissent, et généralement dans toutes photographies, entre le temps de ces images, entre le fantôme d’hier et le mirage d’aujourd’hui.

« Réfléchissez bien : il ne peut y avoir de pléonasme en photo, car une photographie, quelle qu’elle soit, parle déjà deux fois du temps, une pour dire qu’elle s’en saisit et une autre pour dire qu’il est passé ; et il ne peut y avoir non plus en elle de trompe-l’œil. Elle est et sera toujours la mise en abîme par excellence ; elle est l’esprit qui regard l’abime, elle est une morceau de l’abime tranche net, avec quatre angles droits terriblement coupants. »

 [1]

Travailler tout en regardant un film. Lire tout en travaillant. Écrire une fiction où le rêve et le quotidien se mêlent indistinctement. Rêver de péripéties qui, au matin, paraissent écrire le texte qu’on avait en tête. Avec l’impression physique de les avoir vécues. Devant son ordinateur, au travail, en mode veille, voir défiler toutes les images de ce film impossible, de cette vie qui s’échappe, de ce livre à écrire.

Avec Caroline, un repas chez nos amis, Arnold et Nicolaï, en compagnie d’Anne-Marie. Se rendre compte, à l’issue de la soirée, du voyage effectué, les villes traversées au fil de la conversation : Mantoue, Bergame, Marseille, Bordeaux, Palerme, Agrigente, Sélinonte, Noto, Johannesbourg, Le Cap, Londres, New York, Chicago, Kyoto, Tokyo, Florence, Rome, Venise, Turin, Milan, Padoue, Rimini, Bergame, Ravenne, Lisbonne, Bruxelles, Périgueux, Blaye, Yukon, Paris.

[1] Denis Roche, Le boîtier de mélancolie, Hazan, 1999.



© LIMINAIRE 2011 - Créé par Pierre Ménard avec SPIP - Administration - Sur Publie.net - contact / @ / liminaire.fr - RSS RSS Netvibes Liminaire Suivez Pierre Ménard sur Facebook Suivez Pierre Ménard sur Twitter