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Contacts successifs #17


Le titre choisi, Le Cercle rouge, s’explique par une citation empruntée à Bouddha, qui s’affiche à l’écran avant le générique : « Quand des hommes, même s’ils s’ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d’entre eux, et ils peuvent suivre des chemins divergents, au jour dit, inexorablement, ils seront réunis dans le cercle rouge. » Des images d’archive de l’INA montre le tournage du film de Jean-Pierre Melville : Le cercle rouge. On y voit Alain Delon rejouer plusieurs fois la même scène, celle où il tente de s’enfuir chargé d’une lourde mallette pleine de billets et qui l’empêche de courir rapidement. Melville à l’issue de chaque prise, répète simplement : on va la doubler. Et Delon recommence à courir docilement en remontant la pente du jardin. Le temps est gris, humide. L’acteur ne montre aucune émotion, pas de fatigue. Il rejoue la scène autant de fois que le metteur en scène le lui demande. Dans le film, la scène est poignante, elle se déroule de nuit. On y retrouve cette précision des gestes, la droiture des âmes et la solitude qui accompagne l’excellence acquise dans leur domaine d’expertise. Pas de différence entre un acteur et un voleur. Ou un policier. A force de répétition. Dans le cercle rouge.

Voir deux films d’un même réalisateur à la télévision me rappelle l’époque de mon adolescence où j’allais très souvent au cinéma, je pouvais voir plusieurs films par jour, j’assistais avec enthousiasme aux rétrospectives de cinéastes dont j’apprenais à découvrir ainsi l’univers. Cette semaine deux films de Jean-Pierre Melville, programmés dans le désordre. Il aurait mieux fallu voir d’abord Le deuxième souffle puis Le Cercle rouge. Dans Le Cercle rouge c’est la voix de Jean Négroni (le narrateur du film de Chris Marker, La jetée) qui double la voix de Vogel interprété par Gian Maria Volontè. Vogel est un malfrat escorté par le commissaire Mattei (Bourvil) de Marseille à Paris par le train de nuit. Malgré la vigilance du policier, il s’évade en sautant par la fenêtre du train. Il parvient à échapper aux coups de feu du commissaire ainsi qu’aux battues des gendarmes et de leurs chiens. Au terme d’une harassante fuite à pied, il s’arrête devant un restaurant de bord de route et se glisse dans le coffre déverrouillé d’une voiture qui se trouve être celle de Corey (Alain Delon). Corey, qui écoutait les nouvelles à la radio, le laisse sortir du coffre dans un endroit discret. Les deux hommes s’entendent. Lorsque deux nouveaux sbires de Rico rattrapent la voiture de Corey pour l’abattre, Vogel sort du coffre et tire son nouveau complice d’affaire, tuant les deux hommes. Dans Le deuxième souffle, Melville confie à l’acteur le rôle d’un traître, l’homme se fait en effet passer pour un truand alors qu’il est policier, il double Gu (Lino Ventura) pour mieux le piéger en enregistrant sa voix sur un magnétophone, afin d’utiliser ensuite cette bande et faire croire à ses complices qu’il les a trahi. *Donner sa parole*. L’expression prend tout son sens ici. Le code de l’honneur est une des caractéristiques du cinéma de Melville qui privilégie les personnages par rapport à l’intrigue, donne une vision pessimiste et taciturne du monde, accordant aux personnages une même indifférence à l’égard de l’échec ou de la réussite indifféremment considérés comme des caprices sans importance du destin, attribuant un rôle relativement secondaire à la femme dans la vie des hommes de ses films. J’essaye de ne garder en mémoire qu’une scène du *Deuxième souffle* en découvrant l’atelier proposé par François Bon autour de Koltès dans le cadre de son nouvel atelier de l’hiver : vers un écrire-film. Et c’est la scène des jeux de miroir dans la boite de nuit que je retiens. Les méthodes des flics et des voyous sont radicalement différentes, mais ils fréquentent les mêmes boîtes de nuit, ils convoitent parfois les mêmes femmes.



Signaler le vide c’est déjà le remplir.

Pourquoi je n’écris pas lorsque j’anime un atelier d’écriture ? C’est vrai que le temps peut paraître long à attendre pendant que les participants à l’atelier écrivent. Je ne fais rien en apparence. Je réfléchis, je les regarde écrire. De longues, de très longues minutes, je les observe en réfléchissant à ce qu’ils écrivent, ce que je leur ai demandé d’écrire, tentant d’imaginer comment chacun va aborder à sa manière l’exercice, et me laisser dans la surprise, car je ne devine jamais, c’est impossible, ce qu’ils vont écrire, et comment faire bouger les lignes de ce que je compte leur faire écrire ensuite. L’écriture est un mouvement. L’impulser est une chose, je sais assez bien le faire, les outils adéquats pour y parvenir, mais accompagner le mouvement de l’écriture, permettre à cette écriture qui se lance de trouver son rythme et de ne pas s’arrêter en cours de route, c’est à cela que je pense en les regardant penchés sur leur feuille de papier, leur carnet, leur cahier. Cela fait longtemps que je n’ai plus rencontré de groupe qui n’écrit pas son texte directement sur l’ordinateur, le doux bruit de la pluie des doigts tapotant sur les claviers d’ordinateurs. Leurs positions et leurs gestes sont très étonnants, tout le corps participe à l’écriture, s’y implique physiquement, c’est une danse autant qu’une sculpture en cours de création, en mouvement. La plus grande difficulté est de plonger dans l’inconnu, pour eux, et ne pas savoir ce qu’ils vont écrire pour moi. Se rassurer en voyant leur attitude dans le geste, leur activité, les corps en mouvement, les expressions minuscules sur leur visage, qui évoluent aussi vite que les nuages qui défilent dans le ciel un jour de grand vent. Leurs émotions affleurent, j’essaye de les comprendre pour anticiper sur la lecture de leur texte. Jambes repliées sous les fesses, tête collée à même la table, à hauteur de la feuille, le regard penché sur ce qui s’écrit, le stylo à quelques centimètres du visage. Le corps qui s’enroule autour du stylo. L’enfance de l’art d’écrire. Au moment de leur lecture, je suis à l’écoute, j’entends le texte, ce qu’ils y disent, ce qu’ils y cachent.

Nous avons accueilli Pacôme Thiellement, jeudi soir à la bibliothèque François Villon, pour qu’il nous parle de sa passion pour Frank Zappa. C’était comme une soirée entre amis. Pacôme nous parlait de la musique de Zappa en nous faisant écouter ses morceaux préférés.



Au fil de son évocation du parcours du musicien américain, je me rendais compte que je l’avais toujours écouté et les souvenirs que je croyais oubliés me revenaient avec émotion. Je ne connaissais pas cependant ce morceau composée à la fin de sa vie : Amnerika Goes Home. Un manège brinquebalant, avançant tant bien que mal, l’association de l’ensemble disparate des instruments de l’orchestre qui paraît jouer chacun de son côté une partition personnelle, crée un ensemble étonnamment mélodique d’une grande sensibilité, d’une mélancolie tenace renforçant l’idée que tout dans la vie est fragile et éphémère. Dans un même esprit, l’écoute de Sleep dirt m’a bouleversé. Je l’écoute en boucle depuis.



Une nouvelle version de mon livre Comment écrire au quotidien va être éditée par Publie.net le 21 février prochain, en version imprimée et numérique. J’ai relu et corrigé cet été l’ensemble du texte, 365 ateliers d’écriture. Il m’a semblé judicieux de profiter de cette opportunité pour revoir le texte, remanier certains ateliers, en supprimer une dizaine (ceux qui fonctionnaient le moins bien), car c’est avant tout un outil de travail pour ceux qui souhaitent écrire, avec le temps, l’expérience, j’utilise systématiquement les ateliers contenus dans le livre pour mener les ateliers que j’anime régulièrement. Roxane Lecomte s’est attelée à la mise en page du livre et comme toujours ce qu’on a peine à imaginer dans un autre support que celui pour lequel il a été initialement conçu, prend forme tout à coup, clair et élégant. Quelques coupes supplémentaires vont être nécessaires pour faire entrer l’ensemble des ateliers avec leur piste d’écriture, la présentation du texte de départ et son extrait, dans un livre qui ne soit pas un pavé. Le travail de Roxane rend possible ce passage d’un support à l’autre. Je suis impatient de découvrir la couverture qu’elle va proposer.

J’avance à pas pressés, pour lutter contre le froid. Je marche tête baissée. Bitume défoncé. Trottoir déchaussé. Crachats, chewing-gums collés par terre qui dessinent d’inédites constellations. « Plus le va-et-vient successif incessant du regard, une ligne finie, à la suivante, pour recommencer. » Les feuilles mortes s’amassent et s’agrègent comme un carton humide dans le caniveau. Marché improvisé sur la contre-allée. Vide-grenier de vieux objets obsolètes posés à même le sol qu’on observe de près pour tenter de voir comment les réparer, les rafistoler, pour leur donner une deuxième vie, en les achetant à prix bas. Les affiches laissent des tâches colorées sur les murs ternes, beige ou gris. La ville est grise, le froid givre l’air, le blanchit. Dans le cimetière du Père-Lachaise, les rares visiteurs font la queue pour les toilettes. Un vieil homme tient la porte de sa femme qui ne reste pas fermée. « Que ne ferme-t-on les yeux à rêver ? » [1]

[1] Divagations, Stéphane Mallarmé

Que ne ferme-t-on les yeux à rêver ?
Publié le 3 décembre 2017
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