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LIMINAIRE
Contacts successifs #13


Une langue est vivante, elle doit évoluer. Les points de vue changent avec le temps. Ce qu’on admet être un temps la règle ne l’a pas toujours été. C’était mieux avant, prétendent certains, mais les choses évoluent. La règle de proximité, par exemple. On dit aussi règle de voisinage. « Portant à leur palais bras et mains innocentes », écrit Agrippa d’Aubigné, dans Les Tragiques. Cette règle consiste à accorder le genre et le nombre de l’adjectif avec le plus proche des noms qu’il qualifie, et le verbe avec le plus proche des chefs des groupes coordonnés formant son sujet. En vertu de cette règle, contrairement à l’usage actuel du français, le féminin et le singulier peuvent donc l’emporter sur le masculin et le pluriel. Le masculin l’emporte sur le féminin (sic). Soumission et sous-entendu.

Malgré le froid qui engourdit nos doigts, le vent frais qui s’engouffre à travers les vêtements inadaptés en cette saison, le soleil peine à réchauffer nos membres mais il embellit le paysage de cette plage entre Dinard et Saint-Lunaire. Assis sur un plaid qui me rappelle avec émotion nos liballations improvisées de l’enfance, lorsque mes parents réalisaient des travaux domestiques de peinture ou de papiers peints, à l’heure du repas nous nous retrouvions tous en famille, assis par terre sur une grande toile de blanchisserie pour manger des sandwichs et des chips, ce même repas que nous dégustons aujourd’hui avec gourmandise comme s’il s’agissait d’un festin, dans ce froid inapproprié qui fixe avec précision ce moment d’amitié apparemment banal, en souvenir commun, au sens d’un partage.

« Dans le bonheur d’être libre et dans celui de vivre. » [1]

Rouler à vélo le long du canal d’Ille-et-Rance, entre Saint-Germain-sur-Ille et Betton. Entre amis. Sur les berges du canal l’aulne glutineux se mêle à la flambe d’eau qu’on appelle aussi ici l’iris des marais. Le nénuphar blanc se développe dans les eaux dormantes du canal. Cette plante est anaphrodisiaque. La forte souche du nénuphar blanc qui se développe dans les eaux dormantes du canal, est enracinée dans le fond, où poussent les longs pétioles de ses grandes feuilles arrondies, coriaces, aux lobes bien marqués, dont les limbes flottent à la surface de l’eau saumâtre qui abrite la poule d’eau apeurée à notre approche. Les claques de ses ailes à la surface de l’eau, laisse des ondes évidées. Dans le mouvement et la vitesse, les paysages se combinent. Les impressions s’entremêlent. Une odeur forte et aromatique me chatouille les narines. Sous un bosquet, un tadorne de Belon partage un frêle esquisse avec un Colvert. Odeur des feuilles mortes des platanes, de la terre grasse fraîchement humide d’un marron mordorée qui rappelle le sang séché. Les champs d’un vert intense qui se devine derrière la haie parsemée des arbres qui clôturent le canal. La route est parfois bordée de larges fossés humides. Là, les plantes fleuries sont rares. La caresse du vent, dans la vitesse de nos coups de pédale. Respirer. Se redresser. Détendre son dos trop longtemps penché sur le guidon du vélo, tête baissée. Sentir le paysage nous traverser comme nous filons entre ses rives. Se laisser glisser à travers.

« L’impression de vivre en naissant chaque jour. » [2]

Le cuisinier d’un restaurant s’agite en tous sens derrière son comptoir qu’il vient de nettoyer avant la fermeture avancée de l’établissement pour cause de jour férié. Il s’agace d’un rien, ne retrouve pas une liste de menu qu’il a préparé la semaine précédente, il se disperse et fait semblant de la chercher en soulevant sans même les lire les feuilles qu’il sort empressé dans le désordre d’une pile de feuilles regroupées en vrac dans une large chemise et accuse au passage ses collègues de les lui avoir égarées, répétant à chaque feuille, s’ils me l’ont perdue, s’ils me l’ont perdue ! Dans un sourire : « J’ai l’impression d’exister quand je ronchonne. »



Enrico Agostini-Marchese m’a écrit alors que j’étais en Bretagne pour m’annoncer qu’il interviendrait le 3 novembre dans le cadre du colloque se tiendra le vendredi 3 novembre 2017 dans les locaux du centre d’artistes Studio XX à Montréal. pour évoquer l’image de la ville hyperconnectée en analysant les projets multimédia Dérives, un chantier collaboratif montréalais qui se déploie sur des sites Web et les réseaux sociaux, et Lignes de désir, récit pour dispositifs mobiles sur lequel je travaille, afin de se pencher sur les modalités contemporaines de construction de l’identité d’une ville, de ses habitants et de leurs pratiques, de plus en plus plongée dans un espace hybride, fait de réalité et de virtualité. « Les actes de lecture et d’écriture de l’espace sont de plus un plus rapprochés, au point que, comme Pierre Ménard le démontre de façon très convaincante, on pourrait dire qu’ils deviennent un seul et même acte – de plus en plus, lire ou écrire l’espace font un avec sa production. » Je pensais à ces mots en m’éloignant de la bibliothèque Chaptal, traversant le 9e arrondissement pour rejoindre le 10e, et j’imaginais un projet littéraire calqué sur le réseau viaire de Paris. Chaque voie une phrase. A chaque embranchement, la phrase peut prendre un chemin différent. Le parcours qu’on emprunte dévoile un récit inédit. Paris est une ville palimpseste où les métamorphoses de l’urbain sont incessantes. La ville se construit, se détruit, se reconstruit et des traces palpables de l’ancien demeurent sur la nouvelle trame urbaine. La ville peut être un chaos mémoriel, ou un locus, un lieu de mémoire et de création. Elle reflète l’ambiguïté même des souvenirs : force de destruction ou de création. Ses multiples chemins possibles illustrent les nombreux embranchements de la narration. « La nature même de l’opération de récit, écrit Jacques Roubaud dans Le Grand incendie de Londres (Récits, avec incises et bifurcations), rendent inévitables en fait de tels carrefours, de tels embranchements multiples sur la carte, ces endroits de l’hésitation, où il n’est peut-être aucune « droite voie ». »

« Je poursuis des souvenirs en vain. Tels ces mots dont on dit qu’ils semblent se tenir, réservés, sur le bout de la langue et qu’on recherche sans finir. Lorsque le souvenir se retire en nous, il ne se dérobe pas toujours sous une roche sombre en nous ; il n’est pas toujours aspiré par un tourbillon qu’aucun pli ne trahit à la surface de l’eau plus calme. Restent parfois incrustés dans un geste, sur notre visage, au fond de nos yeux, dans le son de notre voix des petits bouts de bois sans nom, des sortes de détritus indicibles. Ce sont des lambeaux d’algues déchirées, des petites pattes de crabes verts arrachées, des fragments de coquillage que la mer descendante n’a pas su attirer à elle alors qu’elle se retirait. C’est ainsi que je revois les êtres et les choses. C’est ainsi que je songe au biscuit en faux marbre, en poussière de marbre, qui trônait sur la console du salon, et qui se reflétait dans le miroir penché qui le surplombait. Il me semble que je suis assis dans le fauteuil à éclisses et que plus bas que lui je lève les yeux vers le groupe en biscuit posé sur la console et représentant un satyre poursuivant une nymphe. Et aussi bien ce souvenir semble en cacher un autre. Je ne vois pas quelle mer s’est retirée et ce qu’elle a entraîné avec elle. Je vois la nymphe, je vois le dieu la poursuivant, mais moi-même je poursuis en vain quelque chose au travers de cette vision plus ou moins hallucinée qui se poursuit elle-même et — au contraire du satyre qui effleure sa peau — je ne parviens pas à y porter la main… » [3]

Ce matin, une jeune femme brune au teint mat m’accoste devant la laverie automatique de la rue Eugène Varlin et me demande l’adresse d’une autre laverie automatique dans le quartier. Je n’en connais pas d’autres, le lui dis. Elle me remercie et me souhaite bonne soirée. Notre sourire complice. Les encyclopédies abandonnées hier soir dans la ruelle derrière l’école maternelle de la Grange-aux-Belle ont disparu. Sur la Place Robert Desnos, sous la table de ping-pong en béton à la peinture écaillée, autour de laquelle les jeunes du quartier jouaient aux cartes dans une odeur douceâtre de marijuana, dans des éclats de voix et de rires tonitruants déchirants l’obscurité, des détritus en pagaille jonchent le sol, et les cartes à jouer, et les boites de pizza vides, les paquets de cigarettes compressés, les restes épars de nourritures, et les canettes de soda. En contrebas, sur le complexe sportif, un asiatique joue avec sa fille au badminton, malgré le vent qui se lève. Le sourire édenté d’un vieux juif entouré de ses enfants et petits enfants, traversant la rue Albert Camus, la kippa légèrement de travers sur ses cheveux gris en bataille.

[1] Terrasse à Rome, Pascal Quignard

[2] Terrasse à Rome, Pascal Quignard

[3] Salon de Wurtenberg, Pascal Quignard



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