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LIMINAIRE
Contacts successifs #16


Je crois que j’aime beaucoup le travail en groupe. Écrire est une activité solitaire, mais partager sa table pour le faire ensemble, dans un moment d’échange et d’action commune, favorise la création. Il nous arrive souvent, en famille, de nous retrouver autour de la table, le dimanche notamment, et de travailler ensemble. Caroline et Nina dessinent, Alice et moi, nous écrivons. Ces moments nous rappellent ces périodes estivales où nous trouvons le temps et l’espace pour créer ensemble, chacun de notre côté, mais autour d’une même table. Un temps en commun.

Le froid. Ce n’est pas sensible immédiatement. Au début, c’est même tout à fait supportable. L’air frais sur le visage, ravive en nous l’impression rassurante que les vêtements qu’on porte, suffisent à nous garder au chaud. La température n’est pas si basse. Le froid. C’est à peine si la sensation est perceptible. Identifiable. C’est dans la durée que cela devient douloureux. À l’usure. Quand on reste longtemps immobile, sans gant. Le froid s’infiltre pernicieusement entre nos vêtements, s’insère. Les doigts se figent, se glacent et s’engourdissent. Bouger devient malaisé, désagréable. On préfère rester inactif, à ses risques et périls.

« 30 décembre 2013, 00h31. La boîte à chaussures pleine de bandes, bandages, coton, pansements, bandes Velpeau, la petite boîte dans la salle de bains plein de pansements, de bandes larges et étroites, tissu souple et doux, liseré bleu ou rouge, les dérouler et ré-enrouler enfant, leur moelleux, mettre les jarretelles de Sarah, le petit bouton très doux entouré de tissu, le bas fumée dessus, l’accrocher, la petite boucle, le tissu transparent, voile plutôt que mousse, la peau de sa cuisse dessous, fine, translucide, les veines, soie, lui avoir mis de la crème RAP avant et sur ses mains aussi, un peu tordues, tremblantes doucement, et les chansons répétées — Petits Oiseaux la Chanson du prisonnier, La Femme, Le Baiser —, les études au lycée français à Salonique, la trousse de toilette avec la boîte de pansements dedans,le sparadrap désinfectant, le sparadrap solide, le sparadrap à découper, les petits ciseaux, la boîte de cotons-tiges vide avec des pansements à la place, le coton, la boîte à outils en bois, le crochet et le fin trait de bois plus clair en creux, l’usure, avoir fait tourner ce crochet des heures, le verrou des toilettes qui laisse une petite ouverture, la regarder, noire, pour ne pas que l’on y regarde. »

Amenées, d’Esther Salmona, magnifique livre publié par Éric Pesty, dans sa collection agrafée.

Atelier d’écriture à la Maison des Métallos. Présentation des lieux et de leur histoire : une manufacture fabriquant des instruments de musique en cuivre créée en 1881, rachetée quelques années plus tard par la maison Couesnon, mondialement connue pour la qualité ses instruments, premier fabricant d’instruments de musique à avoir introduit la machine à vapeur dans ses industries. À la suite de la crise de 1929, la société qui vend beaucoup d’instruments aux jazzmen américains, doit céder les bâtiments en 1936. La même année, avec le Front populaire, l’endroit devient la Maison des Métallurgistes, inaugurée le 2 mai 1937. Un haut lieu du syndicalisme. La Maison devient le siège d’actions politiques fortes, comme l’organisation de l’aide à l’Espagne républicaine avec l’accueil des volontaires des Brigades Internationales, l’entrée dans la Résistance, la lutte contre les guerres d’Algérie et du Vietnam et l’engagement contre le fascisme sous toutes ses formes. Présentation de l’atelier aux participants, de futurs enseignants et médiateurs d’arts qui suivent le master de l’ESPE (École Supérieure du Professorat et de l’Éducation) de l’Académie de Versailles. Nous travaillons à partir de l’univers et des thématiques du spectacle Les monstrueuses, de Leïla Anis (auteure et comédienne) et Karim Hammiche (metteur en scène et comédien), qui se joue sur la scène de la Maison des Métallos, jusqu’au 2 décembre 2017. Les Monstrueuses est la traversée d’une généalogie de femmes au vingtième siècle. Parmi les ouvrages que je leur présente pour aborder ce premier atelier, j’évoque le terrible livre de l’écrivain Velibor Čolić Les Bosniaques alors que Ratko Mladić vient enfin d’être condamné pour crime de guerre, crime contre l’Humanité, par le Tribunal International. Le spectacle se termine sur ces mots : « Le silence est un monstre. » Ils résonnent longtemps en moi après. Discussion avec les participants à l’atelier qui rencontrent à cette occasion l’auteur et le metteur en scène à l’issue du spectacle. Je retiens ce terme théâtral : Travailler à la table. Le travail de table se résume dans les grandes étapes suivantes (lectures du texte, questionnements et écritures pour assimiler l’enchaînement des situations que vit le personnage, questionnaire sur la situation de chaque scène, analyse de texte pour approcher la langue de l’auteur, travail de sous-texte, segmentation, la recherche des objectifs et de l’action du personnage en situation, mise en bouche du texte, articulation, que les mots deviennent vos mots). Ce mot agit comme un déclic. Piste possible pour une restitution des textes écrits lors de l’atelier. Je repense également à ce que Caroline a évoqué alors que je lui parlais de ma lecture du livre d’Esther. Tout fait sens, s’organise. Je rentre à pied à travers les rues parisiennes, dans la douceur d’une nuit au milieu de la semaine.

Mon ami, Arnold Pasquier, cinéaste, est lauréat d’une bourse d’écriture de scénario de long-métrage accueilli à l’école d’architecture de Paris-Belleville pour une résidence de six mois (de janvier à juin 2018). Il envisage de mettre en place trois ateliers en relation avec sa résidence, un atelier de maquette/construction, un atelier de théâtre, et un atelier d’écriture qui aura lieu à la bibliothèque François Villon. Ces ateliers participent de la conception du scénario en ce qu’ils viennent nourrir la recherche au contact de publics variés : des étudiant de l’école d’architecture, des acteurs amateurs et les usagers de la bibliothèque, tous inscrit dans le quartier de Belleville. Cette résidence d’écriture est entendue comme un laboratoire pour essayer au contact de différents publics des propositions qui viendront nourrir la dimension expérimentale de son film. L’atelier s’attachera à travailler la question du surgissement et de l’apparition du souvenir dans le corps des lecteurs et usagers de la bibliothèque, envisagée comme un lieu de mémoire où nous exprimerons des qualités de présence, d’apparition, de surgissement.

Le dispositif transmédia de Clément Cogitore se décline en triptyque : un moyen métrage, une exposition sous forme d’une installation étonnante au BAL de Paris (jusqu’au 23 décembre), ainsi qu’un livre, Braguino ou la Communauté impossible (éditions BAL/Filigranes). Dans les forêts de Sibérie, un homme et de sa famille vivant en communion avec la nature. Une vie rude et isolée, à 700 kilomètres du moindre village. Les jeux de regards entre inquiétude et intrigue des enfants qui cherchent à comprendre ce qui se passe, les histoires que répètent sans cesse leurs parents à propos de leurs voisins, les Kiline. « Ils n’ont pas de limites » dit le patriarche. Un conflit ancestral. Les deux familles sont séparées par une barrière en bois. Tous ces enfants aux cheveux blonds en désordre qui se ressemblent tous, comme issue d’une unique famille, pourtant tout semble les opposer. La beauté saisissante des ces paysages de la toundra sibérienne. La forêt, la rivière, le sable fin. L’ours qu’on tue et qu’on dépèce sur place. La situation du monde en modèle réduit dans ce lieu isolé du monde. Nuées de moucherons tournoyant dans la lumière. Grésillement de la radio et du téléphone satellitaire. Sacha, le vieil homme prend son arme pour sonner le rappel, le fusil, canon dirigé vers sa bouche, il souffle dedans, un son de cor en sort. La tête de l’ours comme un totem, figure qui, abandonnée sur le tronc d’un arbre, finit par tomber et rouler sur le sol sablonneux dans l’indifférence générale. Beauté des visages juvéniles. Des gestes hésitants. Les enfants se réfugient sur une île mystérieuse, livrés à eux-mêmes. Lieu de retrouvailles muettes avec les voisins qu’on observe intrigué, à jamais menaçants, si différents et pourtant semblables. Troublante ressemblance. La forêt et le fleuve plongés dans une sorte de brume lumineuse, incertaine qui cède progressivement la place à l’obscurité. Dans la nuit, les ombres effrayantes qu’une lampe torche révèle maladroitement. Le monde crépusculaire qu’elle révèle. La fin d’un monde. Si ce monde est voué à disparaître... La fin du monde ? De quoi cette disparition est-elle le signal ?

Cette semaine j’ai lu Portes et autres ouvertures, le premier récit de Marie-Pierre Vinas. Un homme sans identité. Un espace mystérieux. Un couloir, une porte. Découverte de soi, du monde intérieur. Chacune de ses pensées est livrée et partagées, dans un style oscillant entre réalité et fantastique. « Je devrais commencer par exposer ma situation initiale : j’étais enfermé dans un couloir, puis une porte s’est ouverte. Mais dire cela serait faux : je ne savais pas qu’il s’agissait d’un couloir et encore moins qu’une porte pût s’ouvrir. Je ne pouvais que ressentir obscurément cette situation qui peut vous paraître étrange. » Ce soir, je parcours le livre de Gilles Clément sur ce même thème : les portes. Portes végétales (on peut s’engager sur les chemins qui les traversent), portes domestiques, portes interdites (un jour peut-être on l’ouvrira), portes solaires (passage obligé des échanges et des surveillances) , portes monumentales, portes initiatiques (plier l’inconscient aux structures mêmes de l’édifice), portes du patio (une épaisseur d’ombre) , portes de l’imaginaire (conjurer l’insupportable entrelacs des incertitudes), portes éphémères, portes du silence (ni dedans ni dehors, le silence est entre), portes automates, portes frontières (elles montrent l’invisible), portes faciles, portes du jardin (un voyage déjà, une promenade). « Les portes se distinguent de toutes les composantes ordinaires du paysage. On les remarque, on les cherche, elles balisent notre regard. On sait qu’on devra passer par là. Les portes coïncident avec les limites de fonctionnent stratégiquement avec elles. Une porte seule, dans le vide, apparaît comme le point unique du franchissement. Passage approprié, naturel ou tactique. Désormais enfouie dans le sable, l’enceinte invisible du temple de Denderah se révèle à l’émergence d’une porte épargnée par la ruine, ouvrant sur le désert. Le désert est partout, c’est pourtant là qu’il commence. La porte le dit. Elle forge un territoire mental dont nul ne peut franchir les limites sans éprouver un sentiment que tout oppose. Les portes organisent l’espace et marquent le temps. L’incitation au passage oblige à un autre rapport au monde. Qu’y a-t-il derrière ? Le « seuil » jouit d’un privilège rare. Il ouvre d’un côté sur le passé, de l’autre sur l’avenir. La porte regarde des deux côtés à la fois, tel Janus, sans décider où se situent l’un et l’autre. » [1]

[1] Les portes, Gilles Clément, Sens & Tonka



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