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LIMINAIRE
Contacts successifs #14


La journée entière à travailler sur le concept d’un projet littéraire pour se rendre compte, à la nuit tombée, que celui-ci est irréalisable, disproportionné, inenvisageable. Se résoudre à l’abandonner pour ne pas sombrer et y penser toute la nuit. Il m’arrive parfois de retrouver dans un dossier oublié dans les tréfonds de la mémoire de mon disque dur, un de ces projets auxquels j’ai abordé trop d’attention, qui m’ont accaparé pendant de longues semaines, mais qui n’ont pas abouti. Évaluer en les retrouvant le temps consacré à cette démarche abandonnée depuis longtemps, c’est comme se retrouver face aux ruines d’une ville, d’une maison, dans lesquelles on a vécu. Ce n’est plus l’espace qui nous attire ou nous fascine mais le temps passé. Le temps perdu dont on ne peut retrouver qu’une trace lointaine. Je repense alors à ce qu’écrivait Virginie Gautier il y a quelques mois dans son Carnet des départs : « Une quantité de mots qui n’ont pas été écrits sont cachés sous les mots écrits. Peut-être parce que les phrases sont des espaces et que les lieux sont des mots, des mots posés sur les choses. Peut-être parce qu’on marche dans des brouillons de phrases. »

La phrase. La phrase qui se construit dans cette mesure des mots. La phrase et sa musique. Une tension, une attention. La phrase et son temps particulier. La phrase comme une marche. Un temps, un rythme. Un paysage. Ne pas aborder le texte dans sa globalité, mais pas à pas. Par étapes. Construite son texte comme une phrase, sans imaginer la phrase à suivre, la phase prochaine. Penser au vers. Le vers comme sillon, ligne d’écriture. Ce qui retourne à la ligne. Cette démarche. Ce mouvement. Le mouvement de la phrase. « on va à la phrase et on y va avec les mains comme ça on lance les mains et on prend la phrase et on la modèle dit le garçon et on la passe aux roulis des galets de gros gravillons de galets qui pousse la phrase et la phrase n’attend pas le sens et elle avance et elle se fait et c’est le développement dit le garçon et le phrasé se continue au tourni des galets continue au roulis des galets de glaviaux qui continuent et maintenant on continue parce qu’on peut pas arrêter. » [1]

Il y aura d’abord eu un événement. La violence d’une altercation. Dans la nuit, la silhouette n’aura pas pris d’épaisseur : dérives et glissements. Une même colère.

Je ne parle pas souvent de mon travail. Une de mes attributions à la bibliothèque est la gestion d’un fonds documentaire. Le fonds informatique de la bibliothèque est un fonds de référence dans le réseau des bibliothèques parisiennes. Une bibliothèque doit rester vivante. L’accueil, l’action culturelle, la médiation participent à inscrire la bibliothèque comme lieu de découverte sur le territoire, lieu de rencontre et d’échange ouvert à tous. Elles permettent également de transmettre une image dynamique et vivante de la bibliothèque, de dynamiser et de valoriser son équipe. Mais cela passe aussi par la gestion de ses fonds, leur mise en valeur régulière. Il y a un terme professionnel qu’on utilise pour décrire l’élimination des ouvrages usés, abimés, devenus obsolètes : le désherbage. Cette pratique dont le nom est une référence directe à la pratique du jardinage consiste à limiter le développement des mauvaises herbes qui concurrencent les plantes cultivées en utilisant les ressources du sol (eau et minéraux) ainsi que la lumière. J’achète de nouveaux livres, il est normal de jeter les plus anciens, les plus abimés, ceux que les utilisateurs n’empruntent plus depuis longtemps (sur un fonds documentaire, et tout particulièrement en informatique, avec péremption rapide de certains ouvrages, au même titre que les applications, les logiciels qu’ils décrivent, le choix est plus simple, les critères plus concrets). Dans l’édition, le pilon est l’ensemble des livres destinés à la destruction (défectueux, invendus, périmés, etc.). On ignore souvent que dès qu’un livre est montré en public, dans les foires, les festivals, disposés sur la table d’un libraire, et qu’invendu il retourne chez l’éditeur, il est automatiquement détruit, même si personne ne l’a touché, ouvert et lu à fortiori. En éliminant les ouvrages de la base informatique, avant de les mettre en carton pour qu’ils soient détruits, je vérifie les statistiques de leurs prêts, pour voir si je dois acheter le cas échéant une nouvelle édition du livre. Un travail qui se poursuit dans le temps, à l’infini, mais dont j’apprécie la fastidieuse répétition en en comprenant mieux les enjeux : faire vivre une bibliothèque c’est rendre, entre autre, ses fonds vivants dans la durée.

La fascination des voix, leurs troublantes sensualités. Une femme d’une quarantaine d’années me demande un renseignement. En faisant le maximum pour lui répondre, quelque chose me trouble dans sa voix. Je ne m’en rends compte que lorsque je la vois s’éloigner en compagnie de son jeune fils. Sa silhouette se précise à distance, je la perçois mieux désormais, dans ce mouvement, sur le départ, l’envisage enfin au moment précis où son visage disparaît puisqu’elle me tourne le dos pour sortir de la pièce. C’est à cet instant que sa voix résonne à nouveau en moi, se précise. Mon esprit s’emballe, s’aiguise dans l’écho de sa voix, plusieurs femmes se profilent en elle, véritable défilé atrouble durable.

Une journée d’automne et ses tableaux variés. Légère bruine du matin à l’ouverture des volets. Ciel grisé, nuages bas. Les minuscules gouttelettes de pluie laissent apparaître au sol les traces des passants. Je pense au Pas sur la neige. Les premières notes de piano de la mélodie des Préludes de Debussy me reviennent en mémoire. La douceur de l’air s’accorde avec la pluie mais laisse présager l’apparition timide du soleil. Ses ombres portées. Les immeubles se reflètent en flaques. Derrière la fenêtre de fin journée, le bleu du ciel. Triste et lent.

« L’éducation est un problème dans le monde entier. Au fond de soi, chacun sait que l’homme ne peut pas vivre sans art. » Le 27 janvier 1970, lors d’un débat public, Joseph Beuys explique pourquoi l’homme ne peut pas vivre sans art. « Sans éducation artistique l’homme dépérirait probablement, après 2000 ans sans art il perdrait sans doute son cerveau. On parle ici d’un art qui redonne une vie à l’homme directement depuis un espace encore inconnu mais que j’essaie de désigner avec le terme de contre espace et en posant la question toute entière de l’existence de l’homme. Comment l’homme vient-il au monde ? Quelles sont les forces qui le nourrissent ? Quelle est la mission de l’art si l’on suit la perspective de Goethe qui disait que l’art est une technique de deux mondes. Cette technique doit se confronter au monde de la matière et au monde qui est au-delà du monde de la matière, c’est-à-dire avec le monde spirituel. Voilà la problématique de l’art. Par l’art, quelque chose est apporté à l’homme qui le rend capable de vivre dans la dimension physique de la vie, cela fortifie aussi dans le cas où il choisit plus tard de devenir un physicien et qu’il doit penser de façon tout à fait rationnelle, il pourra mieux penser de façon rationnelle s’il s’est nourri d’art. J’essaie de décrire l’art comme un substance de nutrition dont l’homme a besoin pour ses activités. Il faut développer des modèles pour cela, voilà ce qui est important. » Applaudissements nourris dans la salle. L’art est-il un moyen révolutionnaire ? Joseph Beuys répond : « Évidemment. L’art peut justement poser ces questions parce qu’il a élargi son concept au processus, parce qu’il ne se contente pas de questionner le résultat mais parce qu’il remonte plus loin et questionne le processus. Il arrive nécessairement à une origine et demande où ce processus commence et il arrive à un point où le penser apparaît ou bien, si on est plus loin dans le processus artistique, un point où se créent l’intuition, et l’imagination. Et il faut demander : "à quel endroit apparaît l’imagination et pourquoi ? " Apparaît-elle comme reflet du monde extérieur, de l’environnement, comme reflet du monde des choses ? Ou bien est-ce quelque chose que je crée depuis un espace supérieure,c’est-à-dire d’un monde spirituel réel ? Voilà la question vraiment urgente ! Suis-je prisonnier de ces conditions terrestres ou bien suis-je plus grand que ces conditions physiques terrestres ? L’art remonte donc au-processus lui-même, c’est l’art qui pose aujourd’hui les questions épistémologiques qui ne sont pas posées par la science. Je le souligne : L’art arrive au résultat qu’il doit représenter l’idée de son apparition comme un processus plastique et quand l’idée s’empare de la parole il faut voir la parole comme un art. Il serait souhaitable que les hommes s’approprient la parole comme un art. La parole est un art, elle pet le devenir. Lorsque la parole se transmet par l’écriture, par la main, les nerfs, qu’elle devient écriture alors elle peut être de l’art, de la poésie, dans les organes du corps elle peut devenir un mouvement, dans la matière terrestre elle devient une plastique, il est donc vital que l’on questionne les processus en l’homme à partir de l’art, que l’on pratique une science de l’homme dans ce sens. Ce n’est qu’à ce moment qu’on peut comprendre comment un être éduqué. Doit-on l’éduquer d’après les contraintes pratiques et politiques qui sont décidées par les politiques comme aujourd’hui ? Pourquoi n’avons-nous pas d’écoles libres ? Les hommes politiques pensent aujourd’hui pouvoir décider ce dont l’homme a besoin pour être éduqué. »

[1] À la bétonnière, Arno Calleja, Le Quartanier, 2007.

La parole est un art
Publié le 12 novembre 2017
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