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Atelier d’écriture en ligne : écriture et photographie #5
  • Textes et photographies des participants à l’atelier (Séance n°5)

Approche :

« Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver. »

La Parole en archipel, René Char, Gallimard

Au-delà de l’évocation d’un moment lointain, d’un vieil objet, de quelque chose de familier qui nous rappelle et nous hante, comme cet appartement visité une dernière fois par l’auteur avant l’abandon nécessaire et ultime des lieux, lieux qui ne nous appartiennent pas, pas davantage que ce que l’on capte et met en lumière, mais nous est offert à l’instant de l’écriture, instant auquel nul ne peut s’attarder pour l’éternité, si ce n’est dans la lecture, pour l’éternité.

D’abord les textes :

Dans chaque apparition, dans chaque matérialité d’un mot — AIME LES LIEUX — il y a en fantôme ceux qui n’ont pas été choisis, les mots rejetés, les présences fantômes et nos absences. RESTE SUR LES LIEUX. L’écriture c’est presque plus souvent du creux que du plein. Car cette évidance du passé n’a d’autre sens, dans le précieux texte d’Esther Salmona, que de nous permettre de voir le monde autrement : REGARDE À PARTIR DES LIEUX.

Amenées, d’Esther Salmona, livre publié par Éric Pesty, dans sa collection agrafée, décrit la douleur de la perte sous la forme d’une traversée, passage d’un lieu hanté qu’on abandonne (il faut vider les lieux à l’évidance, objets et souvenirs), un endroit qu’il faut quitter, dont on s’acquitte au mieux, dans un désenménagement.

L’évidance est « présence appuyée de l’absence, de ce qui a été, aurait pu être, ne sera pas. » Tout ce qui se présente, qui est présent. À l’intérieur même de ce mot il y a d’évidence quelque chose qui se creuse avec le verbe évider. « C’est une sensation fugace, rapide, écrit Céline Minard dans Le Monde, une perception dans le corps, hors du corps, dans la parole, hors d’elle, électrique. » 

« Une épaisseur faite d’abandons, de retraits, de disparitions. Faite de multiples oscillations de présences, de ténacités, de colonnes vertébrale aiguisée sur une tête autour qui tourne, de déplacements rapides, de stases stupéfiées. »

Quand on change d’appartement, on déménage. Suite à la disparition d’un proche vient ce moment si particulier et difficile où l’on doit revenir dans l’appartement où les objets d’une vie se sont accumulés, afin de faire le vide, de tourner la page. Cette expérience n’a pas de nom, l’auteur passe par le néologisme pour inventer le désenménagement, terme et concept qui lui permettent d’exprimer la difficulté de cette épreuve, cet impitoyable arrachement et de faire face à cet emménagement à rebours de l’appartement qui doit être vidé, une manière de faire son deuil.

« L’effet fantôme » est un terme d’imprimerie qui évoque la transparence du papier lorsque les pages d’un livre se superposent, le texte apparaissant au verso de la page et qu’elle nuit à la lisibilité de celui-ci.

Dans ce livre de Yannick Liron, le fantôme, ce sont les autres livres, leur résurgence fragmentée, parcellaire, lointains souvenirs qui remontent lentement à la surface, sortes de lieux communs littéraires. Le livre comporte sept chapitres (la nuit, le jardin, la maison, les lumières, le ciel, les fenêtres, les ombres) thèmes poétiques récurrents, qui forment ici un tableau assez méticuleux, voire maniaque, d’un lieu, d’un instant, vu sous différents angles, comme en suspens, donnant au lecteur cette surprenante impression de « déjà lu » qui rend ce livre si vertigineux et lancinant.

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Anonyme, Little boy à Hiroshima, 1945

Extraits :

« 29 décembre 2013, 18h05. Les volets intérieurs, la poignée de fenêtre ouvragée, pommeau rond, le sens des persiennes, leurs cordes, l’étendoir à linge en bois au plafond de la cuisine, les poulies et les cordes noires, usées, la buée sur la glace de la salle de bains, ancienne alcôve, avant il n’y avait pas de douche, les moulures des portes des pièces, des encadrements de portes, des portes de placard, le cache-pot en cuivre martelé — bouchardé, les deux petites ménoras, la grande en métal bleuté, traces de bougies, les claquettes Scholl, Les anneaux dorés des tringles à rideaux, les repas avec les cousines Henriette et Mathilde, la boutique de sous-vêtements rue du Président Édouard-Herriot, les cours de piano donnés par Mathilde, aveugle, le dentier dans de l’eau depuis quarante-sept jours — 22h20 le 12 décembre— « Rappelle-moi » et déjà quelque chose de chancelant dans la voix — un composé de plastique couleur chair dans sa boîte bleue, le travail du métal, dentelle, remettre de l’eau, ne pas le jeter tout de suite, les traces s’écroulent, y participer, les chiffons : encadrement rose « Baromètre des calories », un chiffon-calendrier 1982, le chien dessus, poils longs, air bonnasse, « made in France », un castor mangeant une brindille d’arbre, « imprimé au Canada » rouge passé, les cloches de l’abbaye d’Ainay, la Martinière, la presqu’île, la Mulatière, « c’est là qu’ils se sont rencontrés le fleuve et la rivière », pointue, pointue fine, le dessous-de-plat en formica vert amande, les appliques, les lustres, les appliques. »

« 7 février 2014, 11h08 : Placard du fond à gauche dans la grande chambre : vide. Papier marron comme gras, enlevé déchiré avec bruit strident, des petits zones, effilées, adhèrent encore aux étagères. Le buffet : vide. L’alcôve du fond : restent deux cantines. La salle de bains : presque vide, reste le meuble avec la plaque de marbre. Le placard de la petite chambre : vide. Restent les morceaux de lé, trop grands pour les étagères, repliés à la bonne dimension, fleuris, pas pu les enlever — au dernier moment, à la fin, le dernier jour. Petite table de chevet à roulettes : vide. Tiroirs du secrétaire : vides. Placard de communication entre la chambre du fond et la petite chambre : vide. 

Dans chaque apparition, dans chaque matérialité d’un mot — AIME LES LIEUX — il y a en fantôme ceux qui n’ont pas été choisis, les mots rejetés, les présences fantômes et nos absences. RESTE SUR LES LIEUX. L’écriture c’est presque plus souvent du creux que du plein. Car cette évidance du passé n’a d’autre sens, dans le précieux texte d’Esther Salmona, que de nous permettre de voir le monde autrement : REGARDE À PARTIR DES LIEUX. 

« Cette douleur de la perte, au début, anesthésie et puis par vagues arrive, va chercher chaque fois dans des profondeurs qu’on découvre grâce à elle, on en sourirait presque de cette exploration, long masque aux bords effrangés. »

Amenées , Esther Salmona, Eric Pesty éditeur, 2017.


« que l’obscurité est chaque nuit

la nuit était nue loin de l’éclaircir la nuit se tenait là dans le crépuscule la nuit plus refermée à cette heure

le jour baisse devient nuit à des moments tendue impatiente noire à d’autres reconciliée la nuit revient »

L’effet fantôme , Yannick Liron, P.O.L., 1997.

Proposition d’écriture :

Décrire un lieu abandonné, un lieu qu’on a quitté, dont on a déménagé, décrire ce lieu de mémoire en deux temps. Tout d’abord approche lente, faire surgir le lieu à partir de mots simples et de répétition d’une approche différée. Puis, lorsque le lieu affleure à notre mémoire dresser l’inventaire de cet endroit. Tous les objets qui s’y trouvaient au moment du départ. Qu’on y a laissé, abandonné sur place, ou emporté chez soi.

Décrire la douleur de la perte sous la forme d’une traversée, passage d’un lieu hanté qu’on abandonne (il faut vider les lieux à l’évidance, objets et souvenirs), un endroit qu’il faut quitter, dont on s’acquitte au mieux, dans un désenménagement. Au-delà de l’évocation d’un moment lointain, d’un vieil objet, de quelque chose de familier qui nous rappelle et nous hante, comme cet appartement visité une dernière fois par l’auteur avant l’abandon nécessaire et ultime des lieux, lieux qui ne nous appartiennent pas, pas davantage que ce que l’on capte et met en lumière, mais nous est offert à l’instant de l’écriture, instant auquel nul ne peut s’attarder pour l’éternité, si ce n’est dans la lecture, pour l’éternité.

Un lieu, un instant, le décrire en quelques mots simples, termes que l’on retrouve communément dans le "corpus poétique" et pour chacun de ces mots, composer un texte fait d’une succession d’énoncés plus ou moins fragmentés, enchevêtrés, collés les uns aux autres, pouvant même juxtaposer et confronter délibérément des contraires, qui n’ont en commun que d’inclure à chaque fois le mot proposé en exergue, ou de s’y rapporter, dans une vertigineuse énumération, une variation insistant sur chaque mot.

Proposition travail photographique :

La photographie, signe indiciel, est un puissant outil pour garder des traces. Dès son apparition, la photographie va s’atteler à la tâche : conserver des traces du monde disparaissant.

Pour vous aider dans votre approche créative, quelques œuvres sur ce thème.




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