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Textes et photographies des participants à l’atelier (Séance n°6)

L’inconnu

Tu glisses à demi le journal du matin dans l’unique ouverture rectangulaire. C’est toujours la même, celle qui semble percée dans la porte dont la peinture sèche et craquelée laisse apparaître le bois, comme une lèpre sournoise qui survient après les années des décennies de pluies battantes, de chaleurs étouffantes ou de vents tonitruants qui violentent les vieilles bâtisses. Tu aimes cette maison parce qu’il n’y a pas de boîte aux lettres, seulement une enveloppe dessinée et redessinée à la craie, qui voit défiler des lettres et des journaux, des journaux et des lettres. La bouche géométrique est aujourd’hui trop repue pour engloutir la pile de papier aux écritures noir sur blanc que tu lui imposes. Elle tient en équilibre et projette son ombre paisible, en attendant qu’après ton départ une main inconnue vienne les arracher subitement à la quiétude estivale. Tu sais que cette main prolonge un bras, qui s’arrime à un corps surplombé par une tête et un visage, mais tu ne connais que cette main, qui disparaît de l’autre côté de la porte en saisissant la revue. Tu as conscience qu’une partie de ta vie n’est qu’une suite d’inconnues, des x, y et z qui passent furtivement ou s’attardent, mais ne laissent pas de trace dans ta mémoire. Cette main est une inconnue, une aperçue à l’occasion d’un geste à peine distingué. Il y a aussi des destinations inconnues, comme celle de cette suite de wagons indissociables aux vitres sales qui attend encore une minute avant de continuer sa route. La porte s’ouvre en fin de journée, quelqu’un en a pressé le bouton, mais tu ne sais pas si c’était avec l’enthousiasme d’un retour à la maison, ou la mollesse d’une journée banale qui se termine. Dans l’incertitude, tu observes l’homme au chapeau de travers qui s’élance entre les bandes blanches et granuleuses filant le long du quai, parallèles aux rails inoccupés. Tu te dis que la poubelle presque vide a l’air aussi solitaire que l’homme qui marche les mains dans les poches et dont la calvitie disparaît derrière les rayons aveuglants du soleil déclinant. D’une foulée tranquille, tu ne sais pas s’il va descendre ou monter. Tu tentes de te décider au rythme des lanières de son sac, qui s’agitent à sa suite sans te donner aucun indice. Les inconnus de la gare ressemblent beaucoup aux inconnus de la rue, tu l’as un jour, en apercevant une scène à laquelle tu aurais pu participer. Tenu du bout des doigts, le défilé de clichés était minutieusement examiné. Tu devinais les silhouettes agglutinées dans la cabine étroite à la devanture rafistolée. Tes yeux parcouraient les inscriptions « Fotoautomat Fotoautomat » au-dessus des plis du rideau, puis ils se sont posés sur le panneau d’affichage annonçant le signe « euro » suivi du chiffre « 2 ». « 2 euros ». Il tenait lieu de support à la boîte à pâtes « Donner ». Non, tu avais mal lu : « Döner ». La boite tenait compagnie à une bouteille sans bouchon et à un gobelet vide. Derrière le plexiglas, le slogan et la mosaïque de gens immortalisés étaient disposés pour une promotion éternelle des bienfaits du Photomaton. Tes hésitations se perdaient dans la contemplation d’un petit groupe : une fille aux yeux cernés et un garçon à la barbe taillée se concentraient et masquaient un troisième comparse, l’étranger parmi les étrangers. Il détaillait lui aussi son propre visage sur le papier glacé, mais il le connaissait pourtant mieux que toi qui ne le voyait pas et ne le verra jamais. Tu as commencé à remarquer cette foule d’inconnus qui peuplent ton quotidien, qui le remplissent sans combler ta vie pour autant. Ils sont tout de même là, ils appartiennent à des moments sans être toujours présents. C’est le cas aujourd’hui, puisqu’à mesure que de ta progression, la tranche du toit qui découpe le ciel dégagé se précise et la façade plate s’étend plus loin, succession de volets et de fenêtres à double battant protégées par des garde-fous emmêlés. La lumière s’engouffre à travers les vitres des habitants éveillés, tandis qu’un crépuscule artificiel règne encore chez les loirs endormis. Peut-être sont-ils seulement absents, sortis pour de bon ou marchant sur le palier, derrière les croix courbées sur les murs de brique ? Au centre, ceux qui ont la main verte font prendre l’air aux arbustes broussailleux. Elles ressemblent à des grands-mères penchées sur le rebord, qui observent les gens et le temps qui passent et se racontent des histoires en prenant l’air entendu. Peut-être ces plantes ont-elles pris la place de leurs propriétaires ? Qu’importe, elles habillent la lisse muraille qui s’étire et domine l’horizon comme un paquebot vu du quai. Les inconnus qui fourmillent à l’intérieur alimentent ton imaginaire, ils s’activent dans ta tête. Tu les vois appeler l’ascenseur en pressant le bouton froid, se croiser dans le couloir en se saluant cordialement, mais tu ne distingues par leurs traits, la longueur de leurs cheveux et la couleur de leurs yeux. Ils sont des corps qui deviennent les comédiens de ton imagination. Des raisons ignorées les animent, comme celle qui explique le verre éclaté de la porte d’entrée. Il forme des motifs en spirale superposés à ceux, noirs, du fer forgé. Tu ne discernes pas l’intérieur du hall derrière les rides blanches creusées dans le verre par un carton projeté maladroitement lors d’un déménagement, par un coup de parapluie vengeur, ou par un caillou lancé avant de prendre la fuite, sans regarder si le projectile rebondit sur l’extrémité recroquevillée du métal grisé par le temps ou explose le reflet du délit. Tu ressens une légère frustration, un manque de ces myriades d’instants non vécus. Tu maudis ton défaut d’omniprésence, et tu le célèbre en même temps. Qui voudrait avoir tout vécu ? Pas toi, tu le réalises au travers des millions de bribes d’histoires que tu te racontes à propos de ces masses d’étrangers inaccessibles. Au détour d’une rue, les rais de lumière brumeuse donnent des airs fantomatiques à la petite fille sous la pluie. Cette averse presque tropicale fait comme danser la fille, le bras levé dans la vapeur à travers les gouttes infimes parsemées autour d’elle. Tu la vois avancer de dos et tendre vers sa destination, sans précipitation, sans s’inquiéter de l’humidité qui boucle ses mèches sombres. Elle est petite dans cet irréel, toute petite à côté du tronc gigantesque dont elle s’éloigne sur la route mouillée, indifférente aux dalles inégales du trottoir, hérissées de mauvaises herbes. L’ombre floue de ses jambes voisine avec une branche inerte lâchée sans crier gare parmi les gravillons éparpillés comme de minuscules éclats ternes, charriés au gré des vents et des roues de voitures. Si tu avais connu cette petite fille, l’image ne te serait pas apparue. Tu l’aurais brisée y pénétrant, en subtilisant le mystère qui forme son aura. L’Inconnu est partout ta source d’inspiration. Elle créé tes univers parallèles, ceux d’autres vies que tu aurais pu vivre et qu’ils te permettent d’apercevoir par intermittance.

Camille A.

Comme à ton habitude

Tu te balades sans but dans la rue, comme à ton habitude. Tu mets ton corps en pilote automatique. Tes pensées dérivent. Il y a trop de choses, beaucoup trop de choses, le flux est incessant et tu n’arrives pas à articuler tout cela de manière cohérente. Tes mains se portent à tes tempes, tu les masses doucement, espérant trouver l’apaisement. Dans ce brouhaha une lumière s’allume, tu te concentres sur quelque chose. Tu reviens sur tes pas à la recherche de ce répit.

Un journal dépasse de l’ouverture de la boîte aux lettres. En apparence un mur, une façade. En réalité, il recèle tant de choses. C’est une boîte. On y glisse les nouvelles bonnes ou mauvaises. Des nouvelles jeunes ou vieilles. Les idées. Les mots. Au fond, c’est un recueil de pensées adressées à quelqu’un. Aucun doute possible n’est laissé sur son utilité, une lettre est dessinée à la craie en dessous. Le contenu quand à lui est réservé aux initiés. Ceux qui sont proches. Ceux en qui on a confiance. Assez pour laisser une adresse. Ou est-ce alors, au contraire, une embrasure laissant passer les jugements, les faits auxquels ont peut réagir dans l’intimité. À demi-ouverte. Une capacité à partager et en même temps dissimuler, quelle qualité.

Ce n’est pas à toi, mais ce n’est pas grave. Rien n’est bien grave en ce moment de toute façon. Tu t’empares donc du journal. Tu ne cherches même pas à t’assurer qu’on ne t’ait pas surpris. Tu as mal à la tête, il aura fallu à peine dix minutes. Tu continue ta quête de sens, toujours en pilote automatique. Tes pas te portent vers la grande place cernée de tours. Il est dix-neuf heures et les grattes ciels déversent un flot continue d’hommes et de femmes. Tu te places au centre de la place et tu observes. Le temps passé à regarder les autres c’est autant autant passé à s’éviter soi-même.

Un, deux, trois, quatre, cinq, six. Deux femmes. Trois Hommes. 1 enfant. Un grand espace divisé géométriquement par des carrés. On tourne le dos, on fait face, on est sur le côté, on est occupé, on contemple dans toutes les directions. La différence est présente. Elle s’impose : genre, génération, elle est inévitable. Personne ne suit le même mouvement. Est-ce comme cela que ça doit être ? Des lumières de sol. Un récipient à choses. Nos choses que l’on trimbale toute la journée. Elles peuvent en dire beaucoup. Des choses insignifiantes qui sont parfois très parlantes.

Une sonnerie de téléphone te sors de ta rêverie. Tu lis le message, c’est un ami. Tu pèses le pour et le contre, et tu décides que ce n’est pas une si mauvaise idée de les rejoindre pour dîner. Sur ce tu ramasses ton propre récipient à chose et tu te diriges vers la gare. Tu es arrivée en avance, alors tu t’assoies. Tu te remets à broyer du noir. “Non !”, une vieille dame te regarde bizarrement, tu baisses les yeux gênés. Tu mets tes écouteurs, tu augmentes le volume. Tu cliques sur ignorer quand le message de prévention aux risques auditifs de l’appareil apparaît. Tu te concentres sur les paroles de toutes les chansons qui défilent. Tu laisses tes yeux se promener sur la foule sans réellement la voir.

Une lumière. Éblouissante. Un quai des rails et un train à l’arrêt. Il avance seul, en contre jour, visage dissimulé, sa sacoche en bandoulière tapant contre sa cuisse. Les autres sont toujours à peine remarquable devant celui qui attire toute ton attention. Les mains dans les poches, esquissant son prochain pas, quelle nonchalance. Pourtant faut-il se fier à ce qui nous apparaît si évident ?

Tu te lèves, tu l’interpelles. Il se retourne tout sourire, et te donnes une accolade chaleureuse. Vous vous remettez en marche, il se met à parler, tu te remets à divaguer.
Un quai à double sens mais la gare visible seulement à droite. Qu’en est-il de la gauche ? Comment connaître la gauche que s’y passe-t-il ? Un vieux sol irrégulier, des caméras suspendues surveillant. Elles savent ce qui se passe. Partout. Tout le temps.
Tu essaie de te remettre dans la conversation. Qu’est-ce qu’il a dit ? Mais se sont ses paroles passées qui te reviennent à l’esprit.

« Sois sûr de toi. Avance tranquillement. Sois sûr de toi et laisse les autres se poser des questions. »

Une goutte te tombe sur le nez. Il remarque qu’il pleut, tu retiens une remarque sarcastique. Vous vous mettez à courir vers le lieu de rendez-vous. Elle ne devrait pas tarder à arriver si elle n’y est pas déjà. Même sous la pluie battante il n’arrête pas de parler. Tu ne sais pas si tu dois t’en réjouir ou bien tourner les talons et rentrer chez toi. Tu n’en plus de sa rengaine, mais au moins il t’empêche de te retrouver de nouveau seul avec tes pensées. Alors tu l’écoutes, en trottinant pour arriver plus vite à destination. Quand tu crois que tu n’en peux plus, que s’il ouvre la bouche une nouvelle fois, tu ne donnes plus cher de sa peau, elle apparaît enfin. Sa figure découpée dans le brouillard semble presque irréelle.

Les rayons de lumière l’enveloppent, il pleut sur elle. L’eau forme des flaques sur le sol et le trottoir pavé sur lequel elle ne marche pas. Dissidente. Le clair et le sombre s’entremêlent, ne laissant qu’une silhouette les bras levés, se mettant à courir. Vers quoi ? Il pleut. Se mettre à l’abri. Vers nous. Elle laisse les gravillons derrière elle, comme ce qu’elle a bien voulu offrir au monde. Elle est happée par la lumière.
Tu la connais, tu voies dans ses gestes l’incertitude, celle qui vous gagne tous en ce moment.

Elle hésite. C’est bien trop éblouissant. Les deux forces s’allient et la plonge dans la tourmente. Doit-elle oser rêver ? Peut-elle ?

Bien sûr il ne la pas remarqué. Tu l’interromps donc dans son monologue d’un coup de coude et d’un signe de tête. Comme d’habitude il prend les devants. Il l’enlace et elle s’arrête nette, elle comprend que c’est lui et se détend. Elle rit et se retourne. Elle t’aperçois derrière et saute dans tes bras. Tu la réceptionnes. Tu la gardes quelques secondes contre toi. La queue pour le restaurant est longue, il se propose de commander, elle le suit pour ne pas rester sous la pluie. Il n’y a plus de place, alors tu restes dehors, dégoulinant. Tu rejettes tes mèches mouillés sur ta tête. Tu recules un peu pour laisser la place aux autres qui attendent sur le trottoir.

Un arbre projette son ombre sur la bâtisse du restaurant. Quelques fruits perdus pendent sur les fines branches de l’arbre. Ils sont si rare. Il y en a exactement cinq. Qu’est-ce que l’on dit ? Ah oui, ce qui est rare est précieux. Des nuages comme peignés dans le ciel veillent sur la grosse bâtisse en pierre. Des volet blancs striés fermés entourés de briques se dressent au dessus de la devanture. L’intérieur nous est caché. Des briques mais sans fenêtres de l’autre côté. Cela revient finalement au même. On essaye de donner ou l’on ne donne pas du tout. L’ombre est imposante elle recouvre la bâtisse. Nouvelle barrière. Quand la nuit sera tout à fait tombée, elle laisserait place à un imaginaire plein de noirceur. De jour on la voit, on la comprend, l’on a pas peur. Pas assez, néanmoins pour sortir de l’ombre.

Le dîner se passe tranquillement, elle t’apaise et sait gérer l’autre. Il a arrêté de pleuvoir et tu te laisses même à rire. Dans quelques mois tout cela sera fini. Elle vous tire tous les deux par la main en sautillant. Elle s’arrête devant une vitrine.

F coupé otomaut’ Allemand, Automaut plus loin. Chicken Vegan. Döner. Paradoxal, reflet de la société souvent contradictoire.

Pour lui faire plaisir vous y rentrez tous. Quelques minutes plus tard et la vision devenue légèrement floue à cause des flash, vous titubez et vous rassemblez en cercle penchés sur la plaquette de photos de vous trois souriants, grimaçants. Vous contemplez tous votre reflet et en faite votre opinion. Chacun essaye de déterminer ce que les autres peuvent bien en penser sans imaginer que le même cheminement s’opère pour tout le monde. C’est un secret, on ne peut le percer sans soi même se dévoiler. C’est avouer que le jugement de l’autre compte au moins autant, si ce n’est plus que le sien. 2 euros la planche pour trois, 2 euros pour immortaliser ce moment de la vie, 2 euros pour imaginer ce que les autres peuvent bien penser. Qui va la ramener chez soi ? Pour quoi faire ? Se souvenir Se souvenir des moments de joie, de peine, de l’amitié, des années passées, des erreurs, des leçons de la vie, de ces pensées que l’on a tenu secrètes.

Ania A.

Jeu de formes de lumière et d’ombres

C’est un jeu de formes de lumière et d’ombres il y a une fente dans laquelle se trouve une masse de papier pliée tel un journal dans une boîte au lettre lettre d’ailleurs dessinée à la craie sur le bois de la porte on le remarque émaillé comme usé par le temps qu’il soit dans l’ombre ou la lumière qui éclaire le papier et ombre qui masque le dessin de la lettre il se reproduit sur le mur où les différents degrés d’intensité de la lumière suggèrent l’illusion d’un pliage façon lettre la fente c’est pour la lettre ou les message et ce matin le message c’est une liasse de papier blanc et d’une police grasse et noire que l’on distingue dans le creux de la vague de papier.

Eblouie par une lumière criarde sous un déluge serein la jeune femme bras en l’air se protège autant qu’elle sent les gouttes d’eau de pluie qui se déverse en rideau devant elle car elle est protégée mais s’apprête à sauter dans l’inconnu inexorablement poussée par le destin que symbolise la rue et mur qui disparaissent en offrant pour seule issue possible ce rideau d’eau et de brume dont l’humidité transpercera le léger haut blanc le pantalon noir et le sac à main en bandoulière.

Dans la galerie la jeune femme s’est arrêtée pour feuilleter un grand livre dont les pages qui défiles sont floues et le mouvement rappelle l’ondulation de ses cheveux de dos en noir on imagine son regard cherchant à attraper le livre qui l’attend car ils sont exposé sur des tables et en multitude à l’angle formé par la façade de l’échoppe et la longue de table de bois où sont exposées les piles de livres des ouvrages d’art avec titre et images se succèdent verticalement « Haring » « Dadaïsme » en ligne jusqu’à fuir à droite de l’image d’où l’on distingue le petite carrelage à motifs triangulaire qui rejoint la marqueterie de la façade du magasin.

Dans le vaste champs libre délimité au loin par une série de tronc d’arbres méticuleusement plantés en ligne se trouvent un vélo pour adulte et un enfant en casquette avec une tranche de melon à la main son regard planté droit dans l’objectif et sa moue indifférente détonnent avec le questionnement que suscite chez nous cet image car les fougères et les épis ont repris leur droit sur l’étendue naturelle et le vélo dont le bas de roues est caché par le végétation tient verticalement comme par miracle tandis qu’on ne voit que le torse de l’enfant mais alors où sont ses jambes qui auraient pu lui permettre d’arriver au milieu de ce champs d’autant que l’atmosphère est inquiétante avec cette fine mais longue bande d’obscurité qui cerne la photo derrière les troncs d’arbre.

L/evisa/gen/aq/unei/denti/t/é succession de fragments d’êtres sur une palette de travaux jusqu’à la disparition à droite par l’absence d’affiche et à gauche par sa superposition confondante un regard impassible à hauteur d’une oreille attire le regard mais la bouche pulpeuse et ouverte que l’on distingue quelques centimètres plus loin sur une autre affiche appartient à un autre individu l’Homme est déchiré et démembré et c’est nous qui apparaissons au travers de ce regard et de cette bouche car dans les fragments de visage il y a le début d’une identité et dans l’ébauche des identités il y a notre personnalité.

Ce petit air supérieur qui se lit sur les traits de la jeune femme est de circonstance car elle s’aime mais ne se trouve pas belle pis le petit trio qu’elle forme avec deux individus dont seuls les dos et des bouts de visage nous sont donnés à voir ne parvient pas à avoir l’air être heureux à l’heure où les photomatons célèbrent des amitiés exubérantes et joyeuses sur papier glacé car si nos trois protagonistes auraient bien aimé ajouter leur quatre photos à celles qui sont exposées à l’extérieur de la cage obscure les 2€ dépensés n’ont pas convaincu et ces jeunes allemands sont battus par le diktat de la joie affichée et placardée.

Un impact strident pour une infinité de fissures lancinantes au cœur de la vitre voilà le résultat de l’explosion de la violence dans le cycle de la vie et de l’harmonie car les courbes stylisées d’acier noirs se répondaient dans un jeu de rime certain que la pierre sur la vitre a brisé comme l’enclume sur l’étain et voilà que le motif est brisé la cohérence éclatée le jardin secret touché car derrière cette porte d’entrée il y a de petites maisonnées protégées et l’impact a anéanti le pacte de sérénité qui habitait chaque foyer c’est une tâche qui progresse et qui s’organise en un réseau de cercles concentriques pour propager le plus loin possible cette violence

Antoine P.

Décor de cinéma

Tu le fuis, ton immeuble plat, ton trompe l’œil. Ton « décor de cinéma » comme tu aimais l’appeler. Ses balcons inexistants qui bordent les fenêtres closes, tu les vomis désormais. Cette géométrie en pagaille formée de pointes, d’ouvertures rectangulaires, de briques claires et sombres empilées et harmonieusement alignées, elle ne te fait plus rêver. Il n’y fait plus bon vivre. Tu veux le quitter. Tu l’aimes pourtant, il n’est pas comme les autres, mais il se veut trop beau. S’il apparaît si grand, il n’offrait qu’une place dérisoire à l’expression de ta sensibilité. Tu n’es plus surprise, il n’impressionne plus. C’est la première défaite que tu imposes au paraître.

Enfin, te voilà hors de toi. Prendre la mesure de ta finitude, pour la nier aussitôt. Tu cherches à créer l’évènement, la rupture. Alors naturellement, dans ton premier mouvement, tu t’échappes.

Tu haïs les autres. Ils s’arrêtent à ce que tu as trop souvent été. Tu vas même jusqu’à défigurer l’homme, sur cette affiche, dont le regard ne t’était plus supportable. C’est peine perdue. Derrière ces bandes en lambeaux, j’apparais. L’œil triste, tu as creusé ce fossé entre nous, je ne t’entends plus.

Tu crois pouvoir t’inventer, devenir qui tu es vraiment.

Khalo, Haring, le Dadaïsme… Sur un carrelage à carreaux, tu les tournes trop rapidement ces pages. Dans ce musée d’art, tu t’inventes une nouvelle vie. Tu ne lis plus depuis longtemps, mais tu aimerais que les gens l’ignorent ; qu’ils te trouvent audacieuse d’avoir choisi ce livre sur l’œuvre de Picabia. Les pages défilent, tu cherches ta porte de sortie.

Tu te sens toujours enfermée dans un rôle qui n’est pas le tien. En tout cas qui ne te convient plus. Tu cours alors, à la recherche du premier parc ; espérant que la nature t’apportera ce que la froideur de la ville t’a toujours refusé.

Une fois arrivée au Parc Montsouris, essoufflée, tu ralentis. Un choix s’offre à toi. Le chemin de droite, plus institutionnalisé, est bordé de pierres et soigneusement tracé. Le chemin de gauche, quant à lui, ose couper les arbres. Il désobéit.
Par un sursaut d’orgueil et d’impertinence, tu choisiras le chemin plus effacé ; pensant être capable de sortir de l’étouffante rationalité. Tu échoues encore. Tu sais que ces chemins mèneront au même endroit, à la même réalité.

Tu te rends vite compte des limites de ton corps dans cette fuite. Le métro, comme extension bas-de-gamme de tes jambes s’impose à toi. Les jambes croisées sur le quai, tu t’impatientes. C’est triste une fuite quand on est à l’arrêt. Germe alors l’idée, terrible. Tu cherches la couleur, mais elle n’est nulle part. Quel sens a la fuite, si elle est contenue par le cadre. Tentée par l’infini, tu penses. Tentée d’en finir, tu te souviens.

Remonte en toi ce voyage scolaire en Allemagne. Ce moment où tu étais encore libre, où tu n’avais pas capitulé. Ce photomaton avec tes deux amis qui se disputaient ton amour. Tu en jouais. Tu avais encore un pouvoir sur ta vie. Tu plaisais, et ça te plaisait. Qu’est-elle devenue, cette femme dont tu étais fière ? Tu crois la sentir, encore, quelque part en toi.

Les yeux fermés, tu l’aperçois. Une femme, une fille, un humain, une actrice, un être vivant, peu importe. Tu danses sous la pluie recouvrant l’asphalte. Tu n’es pas couverte et tu adores ça. Dans une fumée, ton brouillard, tu es dans ton élément. Tu cherches à découvrir, à redécouvrir ce qu’on t’a forcé à oublier ; ce que les adultes doivent laisser de côté. Renaît alors le plaisir de découvrir, celui de ressentir. Tu la provoques, la chance incroyable de voir les choses comme si on les voyait pour la dernière fois. Plus important encore, tu apprends à voir les choses comme c’était la première fois. Tu découvres le bruit de la pluie sur sa peau nue, tu découvres le froid tu découvres la vie ; et ça te plait.

Nathan G.

Rien ne nous appartenait plus

Je t’ai rencontré, tu étais si jeune à l’époque. Seul, on t’avait embrigadé dans une équipe nombreuse, on t’a noyé dans une horde d’autres comme toi. Tu n’as évidemment pas choisi ta place ; on t’a positionné selon des critères qui ne te sont pas parvenus. Tu avais un visage blafard, une conscience blême submergée d’un vide que visiblement tu ne pouvais pas combler. On aurait pu te penser comme un simple instrument, un objet, un auxiliaire, un pion dont l’utilité était calculée pour faire vaincre une équipe. L’équipe exprimait la nécessité de ta présence mais ta présence était absente. Jeune homme, tu n’avais pas de conscience tu n’existais pas en revanche, tu servais à des humains qui s’amusaient de toi. Tu suivais la tendance. Mais tu te lassais, ta gentillesse s’effritait avec le temps ; tu as été remplacé ; comme le boulon d’acier qui fixe un joueur en bois de baby-foot à la barre qui sert à le mettre en mouvement, tu te dévissais lentement pour t’extirper de ta condition. On t’envoyait au recyclage. Le recyclage à fait du jeune homme que tu étais autrefois la personne que tu es devenue.

Tu as grandi. Tu as découvert le berceau des passions humaines. L’amour. Alors, sans même t’en rendre compte, tu t’es exposé à la vue de tous. Ta passion des corps, notre intimité qui dépasse la mesure de toute chose a été dévoilée au premier venu. Chaque détail est visible. Nous nous enlacions, nous embrassions et sombrions sous le sabre amoureux. Nus, jeunes, juvéniles nous ne nous sommes pas cachés mais nos visages l’étaient ; c’était la seule distinction qui aurait pu nous donner une singularité, nous représentions l’humanité. Cette femme et cet homme, nous deux, n’étions pas nous-même ; nous sommes là pour eux tous, c’est notre reflet, le plus beau reflet qui puisse exister en ce monde : l’exaltation de nos sentiments. Le voyeurisme apparent n’en était pas un. Rien ne nous appartenait plus. Eux c’était nous, nous c’est eux.

Après cet épisode qui nous a propulsé dans le monde des adultes, tu m’as une nouvelle fois donné rendez-vous. Nous nous sommes regardés. Je t’ai apporté notre photo. C’était une révélation de ce que nous étions. Quatre photos de petite taille. La taille nous obligeait à plisser les yeux pour voir si nos visages étaient au rendez-vous. J’ai compris que tu vérifiais que la pose prise était concordante à l’imaginaire que tu t’en étais fait. Tous les deux, nous nous observions ; nous regardions avec deux yeux, à deux les yeux rivés sur nous-mêmes. Nous nous voyions comme nous étions autrefois, nous pensions à notre amour. Cet automate nous a permis de rendre éternelle notre image qui sera pour nous intemporelle ; concomitamment nous portions un jugement plus ou moins désastreux sur ce que nous renvoyions de nous-mêmes. Nous départagions secrètement les quatre photos en fonction de la plus belle pose. Moi je prendrai bien celle-ci où je suis la moins laide. Voilà le monologue intérieur qui nous animais.

J’ai pris la photo que tu préférais. L’autre, tu la détestais. Tu es devenu violent. Derrière les vagues d’acier noires de la porte de mon immeuble, ton poing a brisé la vitre en forme circulaire. On aurait dit qu’un arachnide aurait pu dessiner chaque fissure. Les fissures sont arrangées, elles sont profondes, elles coupent. Personne ne veut plus s’en approcher. Le verre est prêt à céder. Tu t’es défoulé comme si une balle avait frappé ou bien une tête s’était cognée. Cette vitre relate notre histoire, ce moment, cet instant ; c’était l’aboutissement. Toujours est-il que les vagues d’acier ont déferlé et chaque jour l’intensité augmente, la plaie s’intensifie, la fissure s’enfonce. Le verre rend l’âme de notre vie commune dans le tourbillon de l’eau qui l’emporte et nous noie bientôt. Je serai remplacée par une autre qui te donnera une vie nouvelle, tandis que chaque morceau de cette trace de vie sera disloqué ; vouée au recyclage ; peut-être aurons-nous un jour une nouvelle vie.

Seul dans ta nouvelle vie, tu t’efforces de ne pas penser à moi. De loin, tu me reconnais. Je t’ai reconnu aussi. Avec l’espoir que tu t’approches plus près, je fais semblant de feuilleter ce bouquin d’art contemporain ; je sais que je ne l’achèterai pas, je ne demande à personne de me conseiller. Les photos sont belles, elles sont en couleur mais mon œil passe en vitesse sur chacune d’elles. Les taches de couleur vives ne m’arrêtent pas. Je pense à toi. Dans quelques secondes le livre sera reposé je ne m’en souviendrai pas ou si peut être dans un coin de sa tête pour un anniversaire ou noël (un beau livre en couleur fait toujours plaisir pour un oncle ou une tante envers qui on se sent obligé de porter une attention matérielle pour les occasions). Les livres sont nombreux, je suis perdue mais c’est le but, je flâne dans l’espoir que tu me prennes par l’épaule. Je ne suis pas pressée, chaque livre passe sous mes yeux comme un passe-temps. Ils me donnent des idées pour aller voir une exposition avec toi quand tu sauras moins fâché. Tu n’es pas venu. Le livre est passé. On l’a remplacé par la modernité. Le stand est vide, morose, les prix cassés. 10€. Je ne peux même pas te l’offrir. Tu n’es plus là. Il pleut.

Quelques minutes plus tard, sous la pluie battante, avec mon léger débardeur qui recouvre mon buste, je me dirige vers la lumière et fuis l’ombre de ce tunnel amoureux dans lequel je me suis engagée pour toi à toute vitesse. Je m’enfuis de ce qui me tient prisonnière. L’eau coule à flot, l’eau pénètre ma peau. Mon jean trempé moule mes jambes, je me dépêche. Je vois un taxi et espère attirer son attention le bras levé ; les chances sont minces mais si j’approche assez peut être qu’il me verra je ne sais pas. C’est ma dernière chance, l’orage s’intensifie, la tempête bat son plein, et mes chaussures se sont transformé en réceptacles inutiles : flop flop flo. De toutes façons elles étaient vieilles et je ne les aimais plus. Quand je serai au chaud à la maison je les jetterai et elles partiront à la déchèterie : au recyclage.

Une lettre de toi m’es destinée. Il s’agit d’une erreur. Le papier blanc amassé n’est pas attendu. Je ne t’attends plus. Il dépasse, il a été enfoncé sans réfléchir ou plutôt sans regarder le dessin trivial qui indique clairement ce qui est invité dans le trou de la porte la porte en bois de chez moi. Je ne te supporte plus, tu ne m’intéresses plus. Le journal comme nouvelles du monde n’est plus le bienvenu non plus. Je me suis renfermée ; les lettres de mes proches sont les seules acceptées. Je pensais que le dessin à la craie et le peu de profondeur serait suffisants pour te faire comprendre. Bientôt le trou sera bouché.

Sixtine L.


LIMINAIRE le 18/06/2018 : un site composé, rédigé et publié par Pierre Ménard avec SPIP depuis 2004. Dépôt légal BNF : ISSN 2267-1153
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