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De Tallinn en Estonie à Rotterdam au Pays-Bas

« La grande révélation n’était jamais arrivée. En fait, la grande révélation n’arrivait peut-être jamais. C’était plutôt de petits miracles quotidiens, des illuminations, allumettes craquées à l’improviste dans le noir ; en voici une. »

Vers le phare, Virginia Woolf

Tallinn, Estonie : 08:27

Dans la nuit, chez lui, les lumières de la ville se reflètent sur la vitre de la fenêtre de son appartement. Un grand vide. Un vide immense. Il regarde la ville en contreplongée dans la nuit. Rien n’est visible au premier coup d’œil. Le visible est à l’air libre, l’invisible le traverse et le travaille à son insu. Comme un reflet du monde dans un œil brillant, chaque chose devient un miroir de toutes les autres. Comment dire ce que l’image vivante nous fait éprouver ? Par cet afflux de sensations, elle nous laisse entrer dans un espace d’agnosie sensitive. Un effacement brutal nous laissant interdit, sans voix avec une envie de pleurer qui nous prend sans crier gare. Et tout ce que l’on fait, que l’on voit nous semble insipide, inutile. Vide impossible à remplir, à combler. Une page blanche sur laquelle il est tout d’abord impossible d’écrire. Dans l’attente, impossible de lire dans son regard la plus infime information sur ce qu’il perçoit. Regardant dans le reflet, il entre en contact tout en gardant un abri pour le regard, car la lumière de la vérité est insoutenable.

Dniepr, Ukraine : 08:27

L’eau de la rivière file en faisant ondoyer de fins filaments d’algues aquatiques qui ondulent et flottent telle une chevelure dans le vent. Une présence naturelle envahissante. Abandonner toute forme de résistance et se laisser couler dans un temps autre. L’altération du monde est la dimension la plus frappante, car nous y perdons nos repères ordinaires. Un point de fuite se dessine sans cesse et nous entraîne hors de nous-mêmes. Nous atteignons un état de conscience proche du rêve éveillé, du sommeil. Notre conscience devient comme ces flaques d’eau, cette rivière qui coule doucement, une goutte y tombe, et les cercles concentriques s’élargissent à l’infini. Des profondeurs insoupçonnées s’y manifestent. La tranquillité est brouillée, mais vient s’y révéler un ailleurs qui se met à vibrer. Tout un monde d’associations mentales, de sensations paradoxales se déploie comme inconsciemment. L’écho d’une goutte insistante, le ruissellement d’un rideau de pluie, l’avancée inexorable d’une flaque sur un sol carrelé, les filets d’eau sur des chevelures mouillées, le miroir rond d’un baril rempli d’eau dans laquelle se reflète la lumière, les fleuves, les lacs et les rivières.

Assouan, Égypte : 07:27

Un petit garçon devant la grille de son école. Il voudrait être dehors, aller jouer avec ses amis. Il répète plusieurs fois les mots, les fait vibrer à l’intérieur, résonner dans la pièce, je voudrais sortir, je voudrais retrouver mes amis et jouer avec eux. Il s’ennuie à l’école. Il se sent prisonnier. Et ce n’est pas les couleurs de son tee-shirt, ce n’est pas la façon dont il sourit pour donner bonne figure, ce n’est pas le short qu’il porte, ce ne sont pas ses joues rondes, et son œil brillant comme au petit matin lorsqu’il se réveille, ce n’est pas cette tendresse, ce n’est pas cette main que sa mère passe dans ses cheveux, c’est plutôt, tout ce qu’il cache. Ce qu’il ne veut pas montrer. Tout ce qu’il n’a pas le droit de montrer, tout ce qui a été retranché, par avance, de son apparaître et du monde tel qu’il va. Tel qu’il doit aller. Et le monde avance, tandis que lui il reste là, à l’école, derrière la grille, sans pouvoir se révolter, il demeure, à côté.

Singapour, Singapour : 13:27

Prendre en note, dans l’urgence, avec le premier stylo tombé sous la main, qui traîne sur la table ou sur le bureau à proximité, ce qui est écrit sur le journal, une nouvelle importante, une citation à relever, aussi bien que les résultats des jeux de hasard, dans la précipitation, parce qu’on craint de voir disparaître cette information, le journal n’est pas à nous, on va nous le reprendre, il faut agir vite, en écrivant directement au creux de sa main, en insistant bien avec la pointe du stylo, à cause de la difficulté de tracer ces quelques mots hésitants sur la peau moite à l’aspect irrégulier. Appuyer bien fort, revenir sur la lettre ou le chiffre qui ne se trace pas comme il faut, qui pourrait empêcher de relire ce qu’on vient d’écrire, perdre la précieuse information. L’écriture a toujours représenté un exercice physique éprouvant, on effaçait bien les anciens parchemins à renfort de pierres ponces et de grattoirs, écorchant forcément la surface sur laquelle on écrivait. Il reste quelques signes griffonnés au creux de la main, idéogrammes à peine lisibles qui se perdent dans l’entrelacs des lignes de la main.

Bangkok, Thaïlande : 12:27

Dans une chambre d’hôtel près de l’aéroport. Entre deux avions. Les voyageurs errent dans les couloirs, se retrouvent pour boire un verre au bar, où tentent de dormir un peu, de récupérer de leurs heures de vol. Rencontré au bar, il lui propose de la rejoindre dans sa chambre. Elle pourrait être sa fille. Elle attend sa mère qui doit venir la chercher. Il veut juste discuter avec elle. Elle lui demande : Tu te sens seul ? T’es-tu déjà senti seul ? Il répond : Même quand je suis avec des gens. Mais... Seul dans quel sens ? Elle précise : Incompris ? Il lui explique : Comme si les autres occupaient leur monde et moi le mien. Parfois, il faut changer, rétorque-t-elle. Je suis sûr que c’est vrai, admet-il. En pratique, ça ne marche pas souvent. On dirait que ce que je dis ne traverse pas tout ton être, lui fait remarquer la jeune fille. Est-ce que tu comprends ce que je te dis ? Je veux que tu penses vraiment à ce que je te dis et que tu te demandes pourquoi je t’interroge à ce sujet. Ou à propos de n’importe quoi d’autre.

Vienne, Autriche : 07:27

Il essaie de rester le plus longtemps possible au fond de l’eau. Il garde une minute à peine sa position allongée, les bras déployés devant lui, les mains s’accrochant au sol carrelé de la piscine. Au fur et à mesure que les temps d’apnée augmentent, il ressent d’une part des fourmillements dans les jambes, les mains et aussi le visage mais surtout le désir de respirer disparaît complètement. Il se sent entièrement libre. Et c’est ce qui paradoxalement lui fait arrêter ses apnées parce qu’une partie de son cerveau lui dit qu’au bout de plusieurs minutes d’apnée, il n’est pas normal de se sentir aussi bien sans aucune sensation du besoin de respirer. A ce stade, son rythme cardiaque est assez bas. La sensation d’inachèvement qui le surprend, le prend presque à la gorge, laisse émerger quelque chose qu’il a déjà vu, mais quand ? Et d’un coup, prenant en compte le temps qu’il lui faudra pour remonter et le volume d’air qu’il maintient prudemment en réserve dans ses poumons, d’une impulsion franche du pied, il propulse son corps qui remonte souffler à la surface.

Rotterdam, Pays-Bas : 07:27

Parking, de nuit. Des bruits de pas. Un moteur de voiture en train de se garer au loin. Une portière qu’on claque. Son écho diffracté, répercuté dans tout l’espace. L’acoustique particulière du lieu. Il faut prendre le ticket pour entrer, trouver sa place pour garer sa voiture. Des pneus crissent dans un virage. Deux hommes dans l’escalier extérieur du parking. Sur un balcon en béton, un promontoire au-dessus des voitures garées à l’extérieur. Que peuvent-ils voir à cette heure matinale ? Dans cette pénombre hésitante. Ils ne se connaissent pas. Ils se croisent à cet endroit incongru, se saluent. Ils ont le temps. Ils discutent un moment contre toute attente. Le lieu n’incite pas à ces échanges habituellement, à ce genre de rencontre. La lumière au néon au-dessus de leurs têtes. Leurs ombres projetés. Tout vibre d’impatience. Le monde retient son souffle. Une cantate de Bach se fait entendre. Les premières mesures. La hauteur du plafond interroge. Les deux hommes se demandent à quoi pouvait servir Bach avant l’invention des parkings souterrains. La fin est comme le commencement : ouverte, instable. Le temps de rêver beaucoup sur le jour d’après.


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