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Au bout du fil

Cette nouvelle a été écrite à l’occasion de l’atelier recherches sur la nouvelle, mené cet hiver par François Bon sur son site.

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Alfonso Albacete, Las razones de la pintura

Je n’avais jamais cru à rien, ni au destin, ni aux signes, ni aux surprenantes coïncidences. Je ne croyais pas en grand-chose. Je venais d’avoir cinquante ans. L’âge ça ne veut rien dire. Mon corps se souvenait à chaque mouvement de la sensualité de sa jeunesse, ma silhouette à la fois indolente et vibrante, mince, bien cambrée, seins parfaits, fesses rondes. J’aimais les femmes mais pendant longtemps je n’étais sortie qu’avec des hommes plus jeunes. C’est ainsi que nous nous étions rencontrés. Il fallait que ça change. Seuls mes yeux semblaient vivre et respirer. J’aurais voulu devenir journaliste. Je travaillais dans une agence de publicité. Une voix douce, mais sans trace de sensualité. J’accusais le coup quand on me vouvoyait. Je fumais, c’était là mon seul plaisir et même mon seul vice. J’avais souvent le regard égaré, noyé dans une inquiétante fixité, comme celui d’une petite fille perdue au seuil d’une incompréhensible histoire, regard étrangement soumis qui jurait avec ce que d’après toi je pouvais dégager d’animal. J’avais vécue en ville avec toi, mais je rêvais de campagne où je vivais seule désormais. Mais pour fuir quoi ? Certains soirs j’espérais tout de même que tu me téléphones mais tu ne le faisais que très rarement. Je restais près du combiné immobile. Un soir, contre toute attente tu m’avais appelé, je n’avais pas pu résister, j’avais décroché. Tu avais l’air troublé, perdu. Je t’avais écouté me raconter l’histoire qui venait de t’arriver.

Dans un parc où tu te promenais régulièrement, après une longue marche en ville, fatigué, tu avais décidé d’aller t’asseoir un instant sur le banc un peu isolé, dans un coin surplombant la ville, à l’ombre du vieux platane. Tu aimais cet endroit car il offrait un large panorama de la ville sans être gêné par les passants. Je me souviens de cet endroit, nous y allions parfois ensemble. Personne ne venait s’asseoir sur ce banc car il était situé sur une colline pentue, à l’écart du passage. En t’approchant du banc, tu t’étais aperçu qu’il était jonché de vêtements et d’objets incongrus jetés pêle-mêle en désordre. Un peu déçu, pour une fois que tu venais t’y asseoir, il était encombré d’un fatras de tissus. Tu avais fait quelques pas avant de commencer à voir plus clairement ce qui avait été abandonné là. Ton cœur s’était mis à battre en reconnaissant plusieurs de tes vêtements. Un vieux pantalon de toile blanc que tu n’avais pas quitté tout l’été, deux chemises en lin bleu que tu avais longtemps portées, des chaussettes dont tu reconnaissais le motif très particulier, des sapins blancs sur fond noir, c’était un cadeau que je t’avais fait mais dont tu n’avais pas perçu l’ironie. Un pull-over gris en laine posé en vrac sur le dossier en bois, ainsi qu’un sac en toile avec le portrait de David Bowie imprimé dessus à la main par un artiste à qui tu l’avais acheté quelques années, au Mauerpark, dans le quartier de Prenzlauerberg, où nous avions séjourné ensemble à Berlin. Aucun doute, ces affaires sur ce banc t’appartenaient. Tu ne te souvenais pas cependant les avoir jetées ou les avoir données. Tu pensais qu’elles se trouvaient encore chez toi, au fond de tes placards. Tu étais désemparé. Tu ne comprenais pas ce qui se passait. Tu te sentais dépossédé, perdu, honteux. Tu avais l’impression de ne plus savoir qui tu étais, où tu étais, qu’on t’observait en silence et qu’on se moquait de toi. Nu, mis à nu.

Tu étais bouleversé, ta voix vibrante d’émotion. J’essayais tant bien que mal de te rassurer, mais la distance rendait mon aide incertaine. Je compris rapidement que tu avais besoin de parler, que j’écoute ton histoire sans intervenir trop ni couper ton récit afin de te rassurer. La voix permet parfois de calmer nos douleurs, dans son rythme régulier, sa mélodie apaisante, elle parvient à nous rassurer.

Tu me disais que cette expérience t’en rappelait une autre à laquelle tu n’avais plus pensé depuis longtemps, s’y promener à sa guise, s’y sentir chez soi, le prétendre sans vraiment y croire, pas dupe de l’éphémère et de la vanité de la situation, en intrus, en visiter chaque pièce scrupuleusement, avec un regard aiguisé, curieux, une approche déplacée, sans savoir précisément ce qu’on y cherche, juste cette intention, cette tension, le corps qui furète, le regard à l’affût, affûté, pour ne rien rater, ne manquer aucun détail, enquête sans but, non pour se donner une constance mais d’une certaine manière pour habiter ce lieu, se l’approprier l’espace d’un instant, en essayant de n’y laisser aucune trace de notre passage délictueux, présence illicite, et sans être vu de l’extérieur, pris sur le fait.

Tu m’avais raconté ce que tu ressentais profondément, j’avais reçu cette confidence comme une marque de confiance. Lorsque nous vivions ensemble tu ne m’en avais jamais parlé.

Tu ne savais pas ce qui t’avais pris le jour où, pour la première fois, tu avais vu traîner les clés dans l’entrée de la maison de tes parents, tu avais su qu’ils te laissaient seul pour la soirée, et tu avais eu cette idée un peu folle d’explorer de nuit la maison de leurs amis. Cette maison tu la connaissais bien même si tes parents et toi ne vous y rendiez plus très régulièrement, n’y étant plus invités aussi souvent qu’à l’époque de leur franche amitié. Tu ne savais pas ce qui t’attirait tant dans cette maison vide, ce que tu essayais d’y retrouver après tout ce temps. Tu avais donc décidé d’emprunter le trousseau de clés de la maison et t’y glisser à l’insu de tous, en leur absence. Ils ne devaient rentrer de vacances qu’une semaine plus tard. Ton cœur battait fort en approchant de leur maison, tu regardais autour de toi, vérifiais qu’il n’y avait aucun voisin qui pourraient te voir et t’interroger sur ta présence insolite en ce lieu. Tu te rassurais tant bien que mal sur les plausibles prétextes que tu pourrais invoquer pour justifier cette intrusion. Tu ouvrais la porte à la hâte et la refermais vite derrière toi en essayant de faire le moins de bruit possible. Tu restais un instant dans la pénombre de l’entrée, pour reprendre ton souffle. L’odeur si particulière de la maison te revenait en mémoire, elle t’assaillait littéralement, odeur animale où se mêlaient de tenaces relents de nourriture. Tu n’avais aucune idée précise en pénétrant dans la maison sous un coup de tête, mais la vitesse à laquelle ton cœur battait suffisait à la concrétiser. L’émotion de l’interdit. Tu avançais masqué, en préservant dans l’ensemble de la maison la pénombre dans laquelle elle était plongée à ton arrivée. Ta progression devenait ainsi plus difficile, il ne fallait renverser aucun objet, aucun meuble. Tu ne restais jamais très longtemps dans chaque pièce pour ne pas éveiller les soupçons sur les réelles raisons de ta présence illicite. Tu examinais ces lieux et les voyais tels que tu ne les avais jamais envisagés auparavant. Seul et sans objet. Il t’était arrivé de fouiller dans les placards, m’avais-tu avoué. De consulter les livres de la bibliothèque parentale en les feuilletant. De chercher des secrets introuvables alors que souvent les plus visibles n’étaient pas cachés, mais à ta disposition, tu ne pouvais simplement pas les voir ne les envisageant pas. Nous ne trouvons souvent que ce que nous cherchons. Cette phrase me troubla mais je ne t’interrompais pas de crainte de te faire perdre le fil de ton histoire. Tu reproduisais les scènes de films vues au cinéma ou à la télévision lorsque le personnage pénètre par effraction, inspecte et fouille la pièce à la hâte. Tu te souvenais du choc de la découverte dans la chambre de ton ami. Elle ne ressemblait plus du tout à celle que tu avais connue lorsque vous étiez enfants. Et ton ami non plus du reste. Il s’était mis à fumer, avait recouvert les murs de sa chambre avec ses paquets de cigarettes vides. Tu sentais que vous vous étiez perdus. Quelque chose de brisé entre vous, qui venait de s’achever, que tu ne retrouverais plus. Tout en haut de son armoire, tu dénichais par hasard la collection de bandes dessinées des Pieds Nickelés que tu lui avais prêtées plusieurs années auparavant. Tu t’étais senti soudain dépossédé. Tu les avais oubliées ces albums. Tu les retrouvais mais tu ne pouvais pas les récupérer. Pris au piège.

Et c’est ce même sentiment qui t’avait submergé devant les vêtements abandonnés en tas sur le banc du parc où tu t’étais promené ce matin-là. Ce désordre qui te rappelait tous ces souvenirs anciens venaient t’entêter depuis, te faire douter et craindre le pire.

Tu me fis le récit détaillé de ce que tu ressentais mais je savais qu’avec le temps ton histoire s’était transformée avec toi, plus précisément avec celui que tu étais devenu. Tu essayais de m’expliquer en effet ce qui te fascinait tant à l’époque dans cette intrusion, et ce qui demeurait aujourd’hui de cette fascination, ce jeu qui pouvait expliquer le je de ton récit téléphonique. Ce qui s’y jouait. Avancer sans savoir où tu allais. Pénétrer dans une maison familière en y jetant un regard de biais, comme l’anamorphose nous montre une image dans l’image selon un angle de vue particulier. En biaisant l’image. L’inconnu. Cette fascination de l’inconnu. La découverte. L’invention comme on dit. La peur du linéaire. Du continu, du récit, il était une fois, qui suppose un début, c’est bien, un milieu, pourquoi pas, et une fin, non, décidément, non. Dans le désordre des temps que l’espace ravive en nous. L’espace qu’on arpente dans un entre-deux entre réel et fiction. Ce serait vivre un film, une fiction, dans la réalité mais projeté dans un réel aux dimensions mentales, s’y déplacer sans voir le réel autour de nous mais la projection d’un réel en nous. Dans un lieu vide, la mémoire des autres. Le reflet de notre présence, ses traces infimes. Être là sans y être. Absent. Ailleurs. Distrait. Il y avait quelque chose de l’ambivalence du mot curieux. Cette envie de découverte, d’insolite, d’aventure, d’enquête et ce que cela révélait de toi, de ta personnalité, cette curiosité pour les autres. La présence fantôme, c’est ainsi que tu appelais cet attrait pour l’absence, la disparition, le fait d’être là sans y être, celui qui observe sans rien dire, qu’on ne remarque même plus, qui se glisse dans une soirée ou traverse une pièce sans qu’on le voit ou se souvienne de lui. Présence à peine esquissée. En partance. Mort vivant. Ce désir inavouable d’assister à sa propre disparition. Ce serait comme être présent à son propre enterrement, avais-tu admis. J’avais retenu un soupir en forme de sanglot. Cette vanité. Le rapport à l’intimité de l’autre. Cette intrusion chez lui, en son absence, comme un regard déplacé, secret, dissimulé, tapi dans l’ombre, un regard de voyeur, sans rien à voir, mais qui justement trouve sa satisfaction dans ce manque, cet écart, ce creux-là, cette faille invisible. Tout ce qu’il restait à combler. Les cases vides à remplir. Et découvrir par hasard quelque chose qui nous appartenait mais qui déplacé ne nous appartenait plus, dont nous étions soudain dépossédés. Pris au piège. Savoir mais ne pas pouvoir le dire. Devoir le garder pour soi, cette violente douleur du non-dit. Devoir se taire. Silence. Selon toi une bibliothèque était un endroit où se déplacer entre les mots. Tout avait déjà été écrit. L’écriture était une question de lecture. Tu avais longtemps cru que c’était du vol. Les mots des autres. Maintenant tu savais que les ouvrages qu’on y déposait après les avoir écrits ne nous appartenaient pas plus que tous les autres. Un livre c’était comme une amitié, nous pouvions toujours le relire, nous sentir relié à lui, nous souvenir des moments passés, nous les rappeler avec émotion, tendresse, nostalgie parfois, mais lorsque nous le terminions, une fois la dernière page lue, le livre refermé, même si nous pouvions toujours revenir en arrière et avoir l’impression de parcourir à nouveau le chemin avec lui, recommencer une nouvelle lecture, ce n’était plus jamais le même parcours, c’était un souvenir de celui-ci, son retour nostalgique, en boucle.

J’avais l’impression que tu parlais de notre couple, de notre histoire. Ce qui te fascinait tant à l’époque dans cette intrusion, que tu commençais enfin à percevoir en m’en parlant et ce que cela te rappelait de ta jeunesse, était lié au regard, au temps, à la disparition, à l’ellipse, à l’origine, à la mémoire, à l’intimité, à tout ce qui te faisait écrire et vivre, entrer en contact avec les autres, les vivants et les morts, tout en essayant de comprendre qui nous étions vraiment. Expliquer ton parcours, deviner mon visage. Cet ami d’enfance, tu lui avais emprunté son nom quand tu avais commencé à écrire sous pseudonyme. Il était mort quelques années après.

Les images étaient nettes dans ton esprit. Tu te projetais dans un espace inconnu. Tu avançais sans rien voir, plongé dans le noir. Parfois une lumière filante, fuyante comme un flash, venait éclairer le lieu où tu étais et t’en faire découvrir l’espace un temps réduit, vite disparu. Tu progressais ainsi dans l’inconnu. À tâtons. Un aveugle, imaginais-tu, doit ressentir ce que tu voyais dans ces circonstances, mais c’était une erreur. Tu ne pouvais pas deviner ce qui maintenait le fil rouge, juste ces éclairs, ces sensations plus vives mais brèves à partir desquelles, petits points lumineux que tu reliais dans le noir, tu parvenais à voir une image se profiler. Il fallait repousser l’idée du noir. Du plan sans image avec une voix qui te parlait, t’envahissait, t’enveloppait. Les mots de la bande son, cette voix chaude et grave qui les prononçait en les articulant avec clarté et précision. Une voix intense qui t’entraînait dans le récit, qui te permettait de voir les images que, sans elle tu ne pourrais pas imaginer. Elle te guidait dans l’obscurité. Elle te plongeait dans un état de confiance qui te permettait de la suivre. Pourtant les mots paraissaient t’arriver dans le désordre, mais cette voix reliait tout et tout faisait sens avec elle car tout était musique. Les mots entre eux et les images. Elle faisait lien. Elle ne mettait pas de l’ordre dans le désordre. Elle te permettait de comprendre que l’ordre n’existait pas, c’était un leurre, une illusion, une histoire à dormir debout. La voix te conduisait dans un récit fait d’images et de sons, d’échos et de correspondances. Tout en rythme. C’était donc un film différent mais avec un assemblage d’images, une saturation d’images rythmées par les battements d’une musique proche de celle du cœur. Un rythme régulier plus rapide cependant que celui qui te permettait de voir. Un plan très court. Un flash lumineux. C’était dans l’accumulation de ces images que le regard devenait possible, envisageable, que le secret se révélait.

Tu t’étais éloigné un peu de ce banc sur lequel traînaient inertes tes affaires sans savoir comment elles avaient pu se retrouver là, lorsqu’un homme s’approcha discrètement et s’en empara sans hésiter avant de s’éloigner les vêtements roulés en boule sous son bras. Tu avais eu l’impression de disparaître dans ce geste inattendu, ce qui ressemblait à un vol. C’était ce qui te bouleversait le plus. Tu ne comprenais pas ce geste qui venait te déposséder.

Tu ressentais à cet instant ce qui t’arrivait lorsque tu ne te souvenais plus du passage d’un livre que tu citais souvent, une phrase que tu aimais rappeler, qui résumait ton parcours, mais là, sans doute à cause d’une fatigue passagère, tu ne parvenais pas à t’en souvenir, il fallait que tu relises le texte pour retrouver la citation en question. Tu cherchais ce livre dans les rayonnages de la bibliothèque pendant un long moment, tu savais qu’il était rangé là, avec les autres, tu ne l’avais jamais prêté, bien trop précieux, tu ne t’en séparais jamais, mais impossible de remettre la main dessus. Où avais-tu bien pu le ranger ? Tu inspectais un à un tous les ouvrages de la bibliothèque. Au moment d’abandonner, découragé, tu finissais par le retrouver presque miraculeusement. Il était là, bien en évidence, et tu ne le voyais pas. Tu l’ouvrais pour relire le passage recherché, feuilletais à la hâte les pages qui défilaient sous tes yeux, relisais en diagonale quelques lignes. Les phrases s’associaient étrangement entre elles dans cette lecture rapide. Tu déchiffrais rapidement certains passages, tournais les pages sans le retrouver. Tu commençais à douter qu’il figurait bien dans cet ouvrage. Tu étais sûr de toi pourtant. Tu ne savais pas ce qui se passait. Tu tournais les pages encore plus vite, crispé, impatient, jusqu’au moment où tu te rendais compte que certaines parties du livre semblaient s’effacer sous tes yeux. Tu revenais au début du livre, les premières pages en étaient désormais complètement blanches, et les pages suivantes s’effaçaient lentement, tu voyais l’encre se diluer dans la trame du papier de la page, les lettres disparaître les unes après les autres, le noir libérer inexorablement l’espace de la page blanche. L’angoisse te saisissait, te paralysait. Tu fermais le livre de peur de disparaître avec lui.

Et comme souvent dans ces cas-là, ne sachant pas comment réagir, tu avais décidé de suivre cet homme avec tes vêtements roulés en boule comme s’il emportait ta tête sous son bras.

Tu n’avais aucune raison de surveiller des inconnus dans la rue, pourtant tu aimais les observer de loin et les suivre au hasard des rencontres, libre de les observer à ta guise, la filature t’installant malgré toi dans la position instable et pernicieuse du suspect aux intentions douteuses. Tu apercevais la silhouette d’un homme ou d’une femme et sans raison apparente, sans idée préconçue, tu t’engageais à leur poursuite, glissant mes pas dans les leurs. Tu ne savais pas où ils allaient — comment pourrais-tu le savoir ? Tu marchais sans but quelques instants plus tôt et ne savais même pas où tu allais avant de les croiser et de te décider à les suivre, de traverser toute la ville à leur suite, sans savoir à quoi accorder plus d’attention — cela t’incitait à ouvrir les yeux pour voir cette ville sous un angle inédit. Te laisser porter c’était l’idée de départ, mais tu devais rester très concentré pour ne pas perdre de vue cette personne au fil de son périple, qu’elle ne te sème pas, volontairement ou non, qu’elle ne te repère pas non plus, et ne se rende pas compte de ta filature, de ta présence.

Tu m’avais précisé comment cela s’était passé. L’homme que tu suivais s’était installé dans l’entrée du café, tu ne l’avais pas prévu, tu t’étais glissé comme tu pouvais derrière lui, en essayant d’être le plus discret possible, baissant la tête pour qu’il ne te voit pas. Tu t’étais installé non loin pour continuer à la surveiller, caché dans l’angle mort du comptoir. Un café avait-il demandé au serveur. Sa voix douce était paisible. Avec un verre d’eau s’il vous plaît. À la table à côté de la tienne deux amis discutaient, complices. Et tu as vu ce qu’il a voulu faire ? Tu n’entendais pas ce que son vis-à-vis lui avait répondu. Passant devant toi pour aller aux toilettes un habitué avait haussé la voix. Bruits de pas qui résonnaient dans l’escalier. Nuage de vapeur du percolateur. Une chaise dont on raclait les pieds en bois sur le sol carrelé. Les conversations se mêlaient, difficile de les différencier lorsqu’on se focalisait sur un point précis de l’espace, qu’on réduisait son champ de vision et d’écoute sur une personne en particulier. Ta concentration s’écroulait illico, déconcerté. Un rire se faisait entendre à l’autre bout du café. Les bruits assourdissants du lieu te déstabilisaient, du mal à te concentrer dans cette cohue. Le serveur avait apporté son café à l’homme que tu suivais, il le remercia au moment même où son smartphone s’était mis à sonner. Il attrapa son téléphone, porte l’écran à son oreille, se détourna légèrement vers moi pour éviter le bruit en provenance de la rue, tenter de s’en protéger. Un vieil homme au comptoir accaparait l’attention du patron qui essuyait machinalement les verres qu’il lavait au fur et à mesure que le garçon de café les lui rapportait. Tu ne parvenais pas à entendre avec netteté la conversation de l’homme. Les discussions du comptoir l’emportaient sur la sienne. Tu essayais de lire à distance sur les lèvres de l’homme. Ce que je dis c’est qu’il faut réagir, ça ne peut plus durer comme ça. Près de la porte vitrée, à l’entrée, le moniteur télé diffusait en silence les images en boucle d’une chaîne d’information en continu. Ces images s’enchaînaient rapidement sans lien direct avec le bandeau d’information qui défilait en bas de l’écran. Blanc sur fond rouge. L’une des plus graves tentatives d’attentat déjouée en Allemagne. 11 morts dans un attentat à Bagdad. Les forces de l’ordre évacuent en ce moment un squat à Aubervilliers (93). Tout allait très vite. Le camping à l’année pour les étudiants en panne de logement. Moins de tués mais plus de blessés sur les routes de France. Alerte au tsunami sur l’île de la Réunion. Le cancer est devenu la première cause de décès en France. Dérangé par ces messages qui accaparaient l’attention par leurs gros titres tapageurs, le brouhaha du café et les bruits de la ville, la circulation automobile, les passants empressés qui sortaient de la bouche de métro, têtes baissés, leurs airs sérieux et concentrés, certains se connaissaient et discutaient ensemble. Tu n’avais pas vu arriver cette jeune femme qui venait de rejoindre l’homme. Elle s’était assise en face d’elle, lui sourit. Ils se connaissaient mais tu n’entendais pas ce qu’ils se disaient, quelques mots ou bribes de phrases, parvenaient cependant jusqu’à toi, demain, voir les, sans attendre. Un camion avait pilé au feu rouge dans un retentissant crissement de pneus et de freins sifflants. Quelques consommateurs relevèrent brièvement la tête avant de retourner à leurs occupations. L’un d’eux sortit quelques instants plus tard du café sans retenir la porte derrière lui, dans le fracas des deux battants qui s’entrechoquèrent. Un autre client avait demandé au patron qu’il monte le son de la télé. Soulagé, le patron avait stoppé nette la musique qui n’était guère à son goût. Le garçon de café faisait la moue mais prit une nouvelle commande dans la salle. Et pour vous monsieur ce sera ? Benazir Bhutto, dirigeante du PPP, principal parti d’opposition au Pakistan, avait été tuée lors d’un attentat. Les images d’une rue du centre-ville de Rawalpindi, près d’Islamabad, dévastée par l’explosion. Des corps jonchaient le sol, près de voitures calcinées, d’hommes blessés, d’autres en pleurs. Le bitume recouvert de débris et de cendre. Le visage en surimpression de la Première ministre pakistanaise ajustant son voile blanc sur sa tête. Ton téléphone avait sonné, tu l’avais senti vibrer en même temps dans ta poche. Tu avais hésité à répondre, à décrocher. Décontenancé. Tu ne savais pas quoi faire. Tu avais finalement répondu au moment même où l’homme et son amie s’étaient levés pour sortir du café. 11 jours seulement avant les élections. Tu ne pouvais pas les suivre. Le pays était au bord du chaos.

Depuis un moment je ne comprenais plus ce que tu me disais, j’entendais encore ta voix au bout du fil, mais je m’étais perdue dans les méandres de ton récit tortueux, bavard, ta peur éclatait soudain comme une évidence. Je me retrouvais dans une de ces soirées arrosées, ambiance tamisée mais musique à faire trembler les murs, bruits de conversation à peine audible, et quelqu’un qui s’adresse à vous, impossible de savoir si c’est le bruit dans la pièce ou la fatigue, peut-être l’alcool, mais vous avez l’impression qu’il vous parle dans une langue que vous ne comprenez pas. Dans la malère volude aux palisses nirées, ses longs calices sambres et soricés, braque au pipare papé déchiffré que la peulade somère clematurément. Une langue étrangère que vous ne connaissez pas. Existe-t’elle seulement ? Tu lui fis répéter les premiers mots pour être bien sûr, mais cela ne s’arrangea pas, il continuait à te raconter l’histoire telle qu’il l’avait commencée. Leurs lavules salivemment sédinées par la murèle chiffre des pademlaires dans la lire matrique, les mérules mysturantes qu’elles pustilent au carefond, lubares assomatiques qui se filèchent et culbarent lorsque les cariboles, aux pharises rubicondes, fouichent en niolames, et s’y probutent. Et tu l’écoutais sans comprendre son récit, faisant semblant d’en saisir le sens en hochant vaguement la tête, souriant dans le vague, épuisé, espérant que l’histoire se termine vite et que tu puisses t’échapper sans avoir à t’expliquer. Comme si c’était la délifèle farine, à l’embarouge d’un verso persilère, ou si, par gamme, on y déambulait les clos penauds, en tentant de bargoudir l’amérule à l’envai, à l’avenure.

Tu avais donc poursuivi ta filature comme tu continuais à me parler sans te rendre compte que je ne t’écoutais plus depuis bien longtemps, l’attention distraite, ailleurs. Avec la fatigue, poursuivais-tu de ta voix fébrile, ma vigilance s’amenuisait, je ne parvenais plus à deviner son itinéraire pour mieux l’anticiper, à prévoir ses gestes ou déceler ses moindres réactions, lire en lui comme dans une carte, je risquais de le perdre de vue à tout instant, mais il aurait pu également me prendre à revers, me démasquer, j’imaginais un instant la scène, mais je me ressaisis et revins aussi vite à moi : Il avait disparu.

Tu avais l’impression de jouer au chat et à la souris avec lui. Je souriais en moi-même, l’impression partagée d’un jeu à sens unique. Je ne savais pas pourquoi tu me racontais cette histoire de filature, où tu voulais en venir, mais comme à chaque fois que tu m’appelais depuis notre séparation, je t’écoutais me parler de toi avant de raccrocher. Nous ne pouvions plus vivre ensemble mais je t’aimais toujours. J’étais toujours touchée par tout ce que tu avais toujours aimé. La lumière du matin. Herbie Hancock. La buée sur la paroi de la douche. Les pas sur la neige. Bruno Ganz. Un miroir sans reflet sur un mur nu. Orphée et Eurydice de Gluck. Le journal du matin. Les premières fleurs du printemps. Les souvenirs d’enfance. Les pulls à col roulé. Le papier calque. La craie. Les signes de couleur écrits au sol. Les amours en cage. La poussière.

Avant de raccrocher tu avais prononcé ces derniers mots : Je ne le voyais plus soudain, il avait suffi d’un instant pour qu’il sorte entièrement de mon champ de vision. Tu avais pressé le pas pour rejoindre l’angle de la rue où il avait dû s’engouffrer et tenter de le rejoindre avant qu’il ne soit trop tard, trop loin. Ton cœur s’emballait, le souffle court, les joues rouges, tu parvenais au bout de la rue lorsqu’il surgit sans crier gare, là juste devant toi.

Un paysage de campagne dans la brume du matin. Les châtaignes. Les fraises des bois. La règle du jeu, de Jean Renoir. La peinture de Paul Sérusier, Le Talisman, peint en 1888. Les livres de Richard Brautigan. Jouer le jeu. Les routes départementales. Les terrains vagues. Le bord de la mer. Les avions dans le ciel et leur traînée blanche. Les fourmis. La sensation de tomber dans un gouffre. Le vertige. Les draps froissés par une nuit de sommeil. Le reflet d’un visage dans un miroir. Capri. Le goût du café. La bière rousse. Les tatouages.

Et c’était toi que tu voyais, concédais-tu d’une voix implorante, j’imaginais parfaitement la scène, tu te tenais droit, mains sur les hanches, menaçant, faisant vainement barrage avec ton corps pour empêcher son passage ou sa fuite, les traits de ton visage sévère et réprobateur.

Les vestes en cuir. Le dictionnaire. Les fleurs des champs. Les lumières de la ville se reflétant sur le bitume après la pluie. Les orages d’été. Les caresses. Les baisers dans le cou. Nager. Lire. Dormir. Le bruit d’une machine à écrire. Les enfants tristes. Les fous rires. Les Paris-Brest.

Tu étais devenu cet homme que tu avais suivi désespérément toute la journée, devenant l’ombre de toi-même, et tu en avais peur, c’était toi que tu voyais face à toi — les yeux noirs. Et je ne pouvais plus rien pour toi.

Le premier soir. Marcher dans la rue au hasard. La sensation de vivre un véritable imprévu.

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Alfonso Albacete, Las razones de la pintura

LIMINAIRE le 21/10/2019 : un site composé, rédigé et publié par Pierre Ménard avec SPIP depuis 2004. Dépôt légal BNF : ISSN 2267-1153
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