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LIMINAIRE
Les lignes de désir


« Last night I dreamt I went to Manderley again... »



« J’ai rêvé l’autre nuit que je retournais à Manderley. J’étais debout près de la grille devant la grande allée, mais l’entrée m’était interdite, la grille fermée par une chaîne et un cadenas. J’appelai le concierge et personne ne répondit ; en regardant à travers les barreaux rouillés, je vis que la loge était vide.

Aucune fumée ne s’élevait de la cheminée et les petites fenêtres mansardées bâillaient à l’abandon. Puis je me sentis soudain douée de la puissance merveilleuse des rêves et je glissai à travers les barreaux comme un fantôme. L’allée s’étendait devant moi avec sa courbe familière, mais à mesure que j’y avançai, je constatais sa métamorphose : étroite et mal entretenue, ce n’était plus l’allée d’autrefois. Je m’étonnai d’abord, et ce ne fut qu’en inclinant la tête pour éviter une branche basse que je compris ce qui était arrivé. La Nature avait repris son bien, et, à sa manière insidieuse, avait enfoncé dans l’allée ses longs doigts tenaces, avaient fini par triompher. Ils pullulaient, obscurs et sans ordre sur les bords de l’allée. Les hêtres nus aux membres blancs se penchaient les uns vers les autres, mêlant leurs branches en d’étranges embrassements et construisant au-dessus de ma tête une voûte de cathédrale. Et il y avait d’autres arbres encore, des arbres dont je ne me souvenais pas, des chênes rugueux et des ormes torturés qui se pressaient jouer contre joue avec les bouleaux, jaillissant de la terre en compagnie de buissons monstrueux et de plantes que je ne connaissais pas.

L’allée n’était plus qu’un ruban, une trace de son ancienne existence — le gravier aboli — gagnée par l’herbe, la mousse et des racines d’arbres qui ressemblaient aux serres des oiseaux de proie. Je reconnaissais çà et là, parmi cette jungle, des buissons, repères d’autrefois : c’étaient des plantes gracieuses et cultivées, des hydrangéas, dont les fleurs bleues avaient été célèbres. Nulle main ne les disciplinaient plus et elles étaient devenues sauvages : leurs rameaux sans fleurs, noirs et laids, atteignaient des hauteurs monstrueuses.

La pauvre piste qui avait été notre allée ondulait et même se perdait par instants, mais reparaissait derrière un arbre abattu ou bien à travers une flaque de boue laissée par les pluies d’hiver. Je ne croyais pas ce chemin si long. Les kilomètres devaient s’être multipliés en même temps que les arbres et sentier menait à un labyrinthe, une espèce de brousse chaotique, et non plus à la maison. Mais voici qu’elle m’apparut tout à coup ; les abords en étaient masqués par ces proliférations végétales et lorsque je me trouvai enfin en face d’elle, je m’arrêtai le cœur battant, l’étrange brûlure des larmes derrière les paupières. »

Rebecca, Daphné du Maurier, Le Livre de Poche, 1981.

Manderley, dans le film Rebecca, d'Alfred Hitchcock

 

 

 

 

 

 

 

Mixage des versions françaises et anglaises du début de Rebecca d’Alfred Hitchcock



J’ai rêvé la nuit dernière que je revenais à Manderlay, je me voyais devant la grille de fer forgé qui défendait l’accès du parc et je ne pouvais pas la franchir, l’entrée du parc m’était interdite, et puis brusquement comme cela se passe dans les rêves, j’étais douée d’un pouvoir surnaturel, je devenais une sorte d’être immatériel et l’obstacle s’évanouissait devant moi. J’ai revu la grande allée qui déroulait ses lacets et serpentait comme naguère, mais à mesure que j’avançais, je voyais combien les choses avaient changé, la Nature avait repris sa liberté, patiemment et irrésistiblement elle effaçait les traces de l’effort que l’homme avait fait pour la domestiquer. Cette pauvre piste qui avait été notre allée se glissait à travers les broussailles, et enfin je vis Manderlay, Manderley silencieux et secret. Le temps n’avait pas eu de prise sur l’ordonnance de son architecture. Le clair de Lune trouble parfois l’imagination, il me sembla soudain que des lumières brillaient aux fenêtres. Et puis un nuage passa devant la Lune et la masqua un instant comme une main sombre cachant un visage, et l’illusion s’évanouit. Je ne voyais plus qu’une ruine désolée, aucun murmure du passé ne glissait entre ces murailles mortes. Nous ne reviendrons plus jamais à Manderley, plus jamais. Mais quelques fois, dans mes rêves, je vois ressusciter cette étrange époque de ma vie qui commença un jour d’automne dans le Midi de la France.



Marion Tampon-Lajarriette est une jeune artiste plasticienne qui s’inscrit dans le mouvement qu’on appelle « appropriationnistes », qui utilisent des œuvres connues ayant acquis un statut historique ou qui ont été fortement médiatisées, « en jouant sur les changements de sens que les différences matérielles, techniques ou stylistiques, peuvent apporter dans l’appréciation du rapport à l’œuvre reproduite. » Son médium est la vidéo et en s’appropriant des images de films célèbres, elle réalise autre chose grâce à un travail de montage et de retranscription soit visuel soit textuel.

Dans l’œuvre Manderley qui date de 2007, Marion Tampon-Lajarriette réalise une vidéo-animation 3D de 20 minutes où elle reconstruit l’espace du château du film Rebecca d’Alfred Hitchcock, en utilisant les moments où il ne se passe rien, du temps qui passe, les images de passages d’une pièce à une autre. L’artiste crée ainsi une sorte de promenade sous forme de souvenir possible dans un lieu imaginaire, un nouvel espace mental, dans ce château, ce décor qui tout à coup devient le protagoniste et que le spectateur revisite.

« À partir de photogrammes tirés du film d’Alfred Hitchcock Rebecca se monte une maquette virtuelle du complexe décor du château Manderley, décrit Marion Tampon-Lajarriette ; maison-personnage aux multiples recoins, déambulations aux multiples hantises. Ce lieu fictif n’existe pas physiquement mais a pu être appréhendé à travers l’expérience du film, la reconstruction mentale qu’on en fait, par la projection-souvenir qu’on peut en avoir. Il est ici rendu habitable et parcourable par le spectateur. Ce vaste labyrinthe de photogrammes s’apparente à un château de cartes où l’illusion d’espace est parfois donnée au spectateur pour le laisser ensuite face à une série d’écrans-projections plats. »

Manderley, de Marion Tampon-Lajarriette

 

 

 

 

 

 

 

 

« Je regarde la télévision, le cinéma, les photos de presse, de publicité ; autant de systèmes de représentation admis qui permettent et orientent une certaine image-idée du monde. On vit dans ces représentations. Leurs histoires se mêlent à notre histoire.

Je retravaille ces visions, ces systèmes imaginaires qui hantent notre regard sur le réel. Je veux les rendre habitables et les hanter à mon tour. Ces décors, ces mises en scène, créées pour servir une fiction ou une entreprise documentaire, s’autonomisent par rapport à leur fonction première, et reprennent une existence géographique. J’en esquisse des cartes, où de nouveaux parcours sont possibles ; déambulations libres où l’on passera peut-être à côté de l’événement, ce qui permettra justement d’assister à cet à côté du spectacle, et de parcourir le hors-champ infini de l’image. »

Traverser les murs, on voudrait avancer ainsi sans que rien nous retienne, mais le chemin serpente devant nous, à travers les épais branchages, avec la peur de trébucher sur une racine. La nuit tombée, la pénombre trouble indistinctement le dessin du chemin, qu’on ne découvre au dernier moment, effacé avec le temps. L’allée n’est plus qu’un ruban, une trace de son ancienne existence gagnée par l’herbe, la mousse et des racines d’arbres. On avance tout en douceur, glissant, fantomatique, un peu au-dessus du sol, sur un épais nuage. À mesure qu’on avance, les jeux de lumière transforme le paysage comme si on l’inventait en avançant, s’y invitant malgré l’interdit. Et cette présence lumineuse qu’on devine un peu plus loin, c’est la silhouette d’un château dans la splendeur de ses ruines, une bâtisse qui n’existe plus et se métamorphose sur fond de ciel nuageux, apparaît et disparaît dans le même mouvement. Et les fenêtres rappellent la forme d’un visage absent, disparu depuis si longtemps.

Manderley, de Marion Tampon-Lajarriette

 

 

 

 

 

 

 

 

Les lignes de désir est un projet de fiction, un récit à lecture aléatoire, un entrelacs d’histoires, de promenades sonores et musicales, cartographie poétique de flâneries anciennes, déambulations quotidiennes ou voyages exploratoires, récits de dérives aux creux desquels se dessinent les lignes de désir.

L’émotion du déplacement
Publié le 24 janvier 2011
- Dans la rubrique DÉRIVES
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