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Atelier d’écriture sur la ville et ses inventions

Cet atelier s’inscrit dans le cadre d’une série d’ateliers d’écriture sur le thème de la ville que j’anime, depuis janvier 2020 et jusqu’en juin, pour le compte de la bibliothèque François Villon (fermée en ce moment pour travaux de rénovation) à la Maison des Associations et de la vie Citoyenne du 10ème. Dans l’impossibilité de le mener sur place, suite aux mesures sanitaires de confinement, je propose aux participants inscrits une version vidéo, à distance, de cet atelier d’écriture. J’en profite pour inviter celles et ceux qui souhaiteraient y participer, de m’envoyer leur texte pour que je les diffuse sur mon blog ou de m’indiquer l’adresse de leur blog s’ils y participent pour que je puisse m’en faire le relais, et si vous le diffusez sur les réseaux sociaux vous pouvez y associer le hashtag : #VilleVide

Pour la thématique de cet atelier j’ai pensé à cette situation de confinement que nous traversons en ce moment. Nous en avons tous fait l’expérience ces derniers jours, dans différentes circonstances et différents lieux, l’expérience de la ville vide. Et dans ce lieu déserté, comme une ville rêvée ou une ville qu’on invente.

Je vous propose de travailler à partir de plusieurs livres : Projet El Pocero d’Anthony Poiraudeau (Inculte), Les villes invisibles, d’Italo Calvino (Éditions du Seuil), L’invention de Morel d’Adolfo Bioy Casares (10/18) et Une ville vide, de Berit Ellingsen (Publie.net).

La ville vide ce sont d’abord des images qui affleurent, celles d’Eugène Atget et de Charles Marville à Paris, et celles de Duane Michals à New York.

New York vide (Empty New York), de Duane Michals




Duane Michals est un photographe américain connu pour ses séquences, séries de photographies à l’influence surréaliste où des histoires fictives se mêlent à des légendes manuscrites au dessous.

Au début de sa carrière dans les années 60, Duane Michals est passé par une image plus classique, entre photos de reportage, portraits et prises de vue urbaines. Empty New York (New York vide), sa véritable première série réalisée en 1964 dépeint sa ville d’adoption surpeuplée sans présence humaine, en cité fantôme.




Cette série fait référence à l’atmosphère surréaliste des photographies de Paris d’Eugène Atget que Duane Michals a découvert en 1962. Pour tenter de devenir « l’apprenti d’Atget » selon l’aveu même du photographe, Duane Michals vagabonde dans ce désert urbain, ses rues, ses magasins, son métro, tous vides. « Atget est important pour moi, explique-t-il. Ses images très théâtrales, ses mises en scène, ses atmosphères mystérieuses m’ont toujours fasciné. C’est lui qui m’a amené aux séquences. »

Les photographies montrent une ville vide et silencieuse dans des compositions d’intérieurs et d’extérieurs assez classiques : une laverie où Duane Michals avait ses habitudes près de chez lui, une boucherie vétuste, une allée désolée derrière les montagnes russes à Coney Island, un salon de coiffure typiquement new-yorkais, une vitrine pleine de chaussures pour femmes, une rame de métro où gisent au sol quelques détritus, un pont, un restaurant, une chambre, un escalier.

Le désert des photographies de Duane Michals comme celles d’Eugène Atget dramatise le réel, il crée « ce salutaire mouvement par lequel, écrit Walter Benjamin, l’homme et le monde ambiant deviennent l’un à l’autre étrangers. » Les rues vides, fixées à une heure matinale, paraissent inviter l’observateur à se promener, paisible et solitaire, à déambuler dans ces espaces inoccupés. Dans un rêve infini d’errance nostalgique.

Je pense également aux séries photographiques de Matt Logue à Los Angeles, du photographe japonais Masataka Nakano et de son projet Tokyo Nobody, et bien sûr la série Vider Paris de l’artiste français Nicolas Moulin.

Dans Empty LA, du photographe Matt Logue, la ville de Los Angeles est présentée d’une manière inattendue, vidée de toute population ou de tout trafic. Le cadre agit passivement. C’est là où l’image s’arrête. La structure de l’image commence à l’intérieur et se prolonge en dehors du cadre. Elle sort littéralement du cadre.



Le photographe japonais Masataka Nakano a réalisé, il y a quelques années, un ensemble de photographies sur le même thème avec son projet Tokyo Nobody. C’est le fruit d’une dizaine d’années d’attente des rares instants au cours desquels les rues de Tokyo sont vides. Mais grande différence avec le projet de Matt Logue, il s’agit de photographies réalisées sans aucune retouche. Mais le résultat visuel semble identique.



Le parti pris de Nicolas Moulin est plus marqué, il intervient pour sa part sur les images il ne fait pas qu’enlever des éléments vivants ou en mouvement, il fige la ville en un décor de béton froid et inhumain qui a quelque chose d’un décor de cinéma pour film d’anticipation sur société sécuritaire de contrôle permanent.

En voyant ces différentes séries photographiques on pense immédiatement à deux films : The World, The Flesh and The Devil de Ranald MacDougall et La Jetée de Chris Marker.

Avant de vous présenter la proposition d’écriture à proprement parler, je voudrais évoquer un livre que je vous conseille de lire : Projet El Pocero, d’Anthony Poiraudeau, paru aux éditions Inculte.

Projet El Pocero est une déambulation dans une ville fantôme, El Quiñon symbole parfait de la folie spéculative qui s’est emparée de l’Espagne au milieu de la première décennie 2000. Symbole également d’un capitalisme sauvage, outrancier, qui a précipité l’économie mondiale dans une chute vertigineuse.

Anthony Poiraudeau, spécialiste de l’art contemporain, arpente la ville abandonnée aussi vite que bâtie. Quarante mille habitants prévus au départ, seize mille possibles après l’arrêt du chantier, trois mille dans les faits. Il démonte ici les mécanismes qui ont conduit l’Espagne à la faillite et décrit brillamment une forme de contre-utopie urbaine, une non-ville, créée de toutes pièces au milieu d’un désert.

Depuis quelques jours, nous sommes confinés dans la ville, nos mouvements réduits, limités, la ville se vide peu à peu de ses habitants, de ses bruits, de sa vie.

Je souhaiterais que vous décriviez cette ville vide, la ville déserte, sans ses habitants. Mais je ne souhaite pas que vous décriviez la situation que vous vivez aujourd’hui, confinés, invités à rester chez vous, mais que vous dépassiez ce moment que nous vivons tous, pour ne pas propager le virus et sauver ainsi des vies, que vous vous serviez de ce que vous vivez aujourd’hui, ou de souvenir que vous avez de ces lieux vides (par exemple au mois d’août dans certaines villes, ou très tôt le matin, à l’aube, cette impression si particulière de la ville, sans ses bruits, ses mouvements habituels, quotidiens, et vous seul face à ce spectacle, ce décor inédit.

Pour vous aider à décrire cette ville vide, j’ai pensé vous conseiller la lecture de plusieurs livres. J’ai songé, bien entendu à Italo Calvino, et ses Villes invisibles mais aussi à Adolfo Bioy Casares avec son livre L’invention de Morel.

Dans Les villes invisibles, Italo Calvino met en scène l’empereur Kublai Khan et Marco Polo. Le premier ne peut visiter toutes les villes qu’il a conquises, il demande au second de voyager pour lui et de les lui décrire. Selon un ordre savant, Marco Polo décrit des villes merveilleuses, tellement extraordinaires qu’elles pourraient être inventées tout autant qu’exotiques. L’ailleurs, à travers ces descriptions et les dialogues qui s’y intercalent, est aussi bien géographique qu’onirique, mais aussi linguistique. Dans l’atlas qui se construit ainsi, on retrouve également les cartes de terres visitées en pensée, inventées, fantasmées, aux multiples formes, mais non encore découvertes ou fondées.

Une réflexion sur l’ailleurs, dans un texte qui est sans cesse excentrique, excentré, énigmatique.

Extraits du livre :

La ville de Foedora

« Au centre de Foedora, métropole de pierre grise, il y a un palais de métal avec une boule de verre dans chaque salle. Si l’on regarde dans ces boules, on y voit chaque fois une ville bleue qui est la maquette d’une autre Foedora. Ce sont les formes que la ville aurait pu prendre si, pour une raison ou une autre, elle n’était devenue telle qu’aujourd’hui nous la voyons. A chaque époque il y eut quelqu’un pour, regardant Foedora comme elle était alors, imaginer comment en faire la ville idéale ; mais alors même qu’il en construisait en miniature la maquette, déjà Foedora n’était plus ce qu’elle était au début, et ce qui avait été, jusqu’à la veille, l’un de ses avenirs possibles, n’était plus désormais qu’un jouet dans une boule de verre.

Foedora, à présent, avec ce palais des boules de verre possède son musée : tous ses habitants le visitent, chacun y choisit la ville qui répond à ses désirs, il la contemple et imagine qu’il se mire dans l’étang des méduses qui aurait dû recueillir les eaux du canal (s’il n’avait été asséché), qu’il parcourt perché dans un baldaquin l’allée réservée aux éléphants (à présent interdit dans la ville), qu’il glisse le long de la spirale du minaret en colimaçon (qui ne trouva plus le terrain d’où il devait surgir).

Sur la carte de ton empire, ô Grand Khan, doivent trouver place aussi bien la grande Foedora de pierre et les petites Foedora dans leurs boules de verre. Non parce qu’elles sont toutes également réelles, mais parce que toutes ne sont que présumées. L’une rassemble ce qui est accepté comme nécessaire alors qu’il ne l’est pas encore ; les autres ce qui est imaginé comme possible et l’instant d’après ne l’est plus ».

La ville de Valdrade

« Les anciens construisirent Valdrade sur les rives d’un lac avec des maisons aux vérandas entassées les unes au-dessus des autres et des rues hautes dont les parapets à balustres dominent l’eau. De sorte qu’en arrivant le voyageur voit deux villes : l’une qui s’élève au-dessus du lac et l’autre, inversée, qui y est reflétée. Il n’existe ou n’arrive rien dans l’une des Valdrade que l’autre Valdrade ne répète, car la ville fut construite de telle manière qu’en tous ses points elle soit réfléchie par son miroir, et la Valdrade qui est en bas dans l’eau contient non seulement toutes les cannelures et tous les reliefs des façades qui se dressent au-dessus du lac mais encore l’intérieur des appartements avec les plafonds et planchers, la perspective des couloirs, les glaces des armoires ».

« Dans Les villes invisibles, d’Italo Calvino, nous rappelle François Bon, à l’inverse de son Livre des Merveilles, Marco Polo raconte à Kubilaï Khan, le pays dont il vient. Mais ce sont les villes modernes qu’il raconte : villes verticales, villes des morts, les villes et la mémoire, les villes cachées, villes rêvées, villes fantasmées, villes au futur. Une réflexion sur ce fantasme des villes, et de les rêver chacune depuis une idée, souvent récurrente. Ainsi, les villes verticales, les villes sphériques, les villes miroir, les villes provisoires ou démontables, et comment dans chaque ville on traite les morts. »

Garder en tête cette approche de Calvino qui renverse la perspective du Livre des Merveilles de Marco Polo. Je ne vous demande pas de raconter la ville actuelle, vide, mais de vous servir de ce que la ville vide produit en vous en terme d’imaginaire.

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Capture écran réalisée sur Street View

Récapitulons :

Pour le texte :

Deux ateliers en un.

Dans un premier temps :

Décrire la ville vide, la ville déserte, sans ses habitants, avec la distance de l’inconnu, de l’ailleurs, de la première fois. Pas dans la situation actuelle du confinement, mais en l’interrogeant, en revenant sur ce que cela provoque en vous, fait remonter de souvenir, de malaise, d’incompréhension et d’étonnement. Comme s’il s’agissait d’un pays étranger. Avec le même décalage que celui qu’on doit ressentir par exemple en arrivant à Pyongyang en Corée du Nord. Ou, au mois d’août dans certaines villes, à l’aube, cette impression si particulière des lieux sans bruits, sans mouvements, et vous seul face à ce spectacle, dans ce décor inédit, accueilli ou rejeté ?

Dans un second temps :

Une fois le premier texte terminé, écrire un autre texte, plus exactement de courts textes, des fragments, je voudrais que vous décriviez certains de vos lieux secrets dans la ville, ceux où vous aimez vous retrouver seul, pour faire le point, pour réfléchir, ou juste contempler le paysage, en retrait de la ville, à l’écart, tout en étant dans la ville elle-même, ces îlots ces endroits devenus inaccessibles aujourd’hui que vous aimeriez retrouver, et nous les faire découvrir en nous y invitant, en les décrivant (et peut-être aussi en nous disant pourquoi ils vous attirent, vous plaisent tant, mais en essayant surtout de le faire par la description très précise du lieu, plutôt que par la seule explication personnelle de ce qui vous y lie.

Pour vous aider sur ce dernier point, je voudrais évoquer le texte qui m’a donné l’idée de cette partie, il s’agit du livre de l’auteur norvégienne Berit Ellingsen, qui a publié en 2013, le livre Une ville vide aux éditions Publie.net dans une traduction de François Bon.

Dans son livre, Berit Ellingsen consacre un chapitre aux lieux secrets dans la ville :

« Le quai tout là-bas rejoignait l’océan, au bout de la plage qui se courbait le long de la grande baie. Une structure de tétrapodes en béton plantant leurs fondations dans l’écume grise de la mer. Le long remblai sur ses jambes à quatre pieds supportait une dalle de béton plat. Mais jamais on n’avait achevé ni le quai, ni les docks projetés côté est. La ville avait manqué autant d’argent que de la volonté politique d’aller au bout du projet. Le quai et les docks étaient le résidu d’un rêve abandonné de renouveler la ville.

Au bout de la structure inachevée, le bruit de la ville s’affaiblissait pour n’être plus qu’un bourdonnement. Dans la brume pâle, les immeubles de la ville n’étaient plus que des ombres faibles. Sous ses pieds, l’océan grimpait et retombait, cachant et dévoilant les parties basses du béton. Des blocs d’écume jaune, un sac en plastique déchiré et des morceaux d’une corde de nylon vert flottaient sur la surface grise. Les détritus montaient et descendaient selon la respiration de la mer. En haut puis en bas, en haut puis en bas. L’horizon très au loin séparait le gris de l’océan et le gris du ciel.

En cet endroit secret, c’était facile de relâcher les mains, puis les ouvrir très doucement. Il sentait sa respiration et son pouls. »

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Capture écran réalisée sur Street View

Vous pouvez associer à l’envoi de ce texte des captures d’écran réalisées sur Google Street View sur des lieux vides, sans forcément chercher à les faire correspondre avec les lieux décrits afin d’en renforcer la distance et l’effet en les dissociant du texte écrit.

Pour aller plus loin et développer cette approche de votre texte, je voudrais évoquer L’invention de Morel de Bioy Casarès.

Sur l’île dont il est le maître des lieux, Morel, annonce à ses invités qu’il a inventé une machine qui enregistre la vie dans toutes ses dimensions. Chacun de leurs gestes, de leurs paroles, de leurs émotions est capté par sa machine, et ce pour l’éternité. Morel avoue qu’il a construit cette machine au prix de la mort, par amour pour Faustine. Les visiteurs qu’a découverts le narrateur sur l’île qu’il a cru déserte tout d’abord, sont donc morts et vivants pour l’éternité. Son amour pour Faustine grandissant, il découvre le fonctionnement de la machine et décide de se sauver par l’amour et la mort, pour vivre éternellement aux côtés de Faustine.

La trame du récit d’Adolfo Bioy Casares, L’invention de Morel, est une mécanique implacable inspirée du roman policier, qui se transforme en une énigme métaphysique où le héros devra choisir entre la prison du réel et l’illusion libératrice d’une existence « holographique », produite par la machine fantastique – l’invention de Morel, qui aujourd’hui pourrait prendre la forme de Street View.

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Capture écran réalisée sur Street View

On peut prolonger la démarche et le travail entre texte et image sur Street View en visitant le site d’Olivier Hodasava, Dreamlands qui depuis presque 7 ans diffuse chaque jour une image capturée sur Street View en écrivant un texte dessus. C’est aussi un auteur dont le dernier livre, Une ville de papier publié aux éditions Inculte raconte l’histoire d’une ville imaginaire dessinée sur une carte qui deviendra une ville réelle, aux États-Unis.

Rappel de la consigne d’écriture :

Décrire la ville vide, déserte, sans ses habitants : un quartier, une rue. Avec le regard distancié de celui qui la découvre pour la première fois, en insistant sur ce que cela provoque en vous, ce que cela fait remonter de souvenirs, de malaises, d’incompréhension et d’étonnement. Une fois le texte terminé, écrire un second texte sur vos lieux secrets, inaccessibles que vous aimeriez retrouver, et nous les faire découvrir en nous y projetant. Ce second texte vous pouvez ensuite si vous le souhaitez en insérer les courts fragments, dans le premier texte.


LIMINAIRE le 29/11/2020 : un site composé, rédigé et publié par Pierre Ménard avec SPIP depuis 2004. Dépôt légal BNF : ISSN 2267-1153
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