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Atelier d’écriture sur la ville la nuit

Cet atelier s’inscrit dans le cadre d’une série d’ateliers d’écriture sur le thème de la ville que j’anime, depuis janvier 2020 et jusqu’en juin, pour le compte de la bibliothèque François Villon (fermée en ce moment pour travaux de rénovation) à la Maison des Associations et de la vie Citoyenne du 10ème. Dans l’impossibilité de le mener encore une fois sur place pour des raisons sanitaires, je propose aux participants inscrits une version vidéo, à distance, de cet atelier d’écriture. J’en profite pour inviter celles et ceux qui souhaiteraient y participer, à m’envoyer leur texte pour que je les diffuse sur mon blog ou de m’indiquer l’adresse de leur blog s’ils y participent pour que je puisse m’en faire le relais.

Pour la thématique de cet atelier j’ai pensé à la ville la nuit. La nuit transforme radicalement le paysage urbain. Nous nous sommes construits sur l’alternance entre le jour et la nuit. Notre corps fonctionne différemment le jour et la nuit. La nuit, notre cerveau se reconstruit, nos neurones et notre corps peuvent se ressourcer.

Je vous propose donc un atelier en deux temps d’écriture pour travailler tout d’abord sur l’état de rêverie dans laquelle nous plonge la nuit et sur le mélange des images et des sensations qui le caractérise, et dans un second temps sur cette transformation de la ville, de ses paysages à la nuit tombée, à partir de deux classiques de la littérature : Crime et châtiment, de Fiodor Dostoïevski traduit par André Markowicz (Actes Sud, Collection Babel) et Le Paysan de Paris de Louis Aragon (Gallimard, Collection Folio).



Le roman de Dostoïevski dépeint l’assassinat d’une vieille prêteuse sur gage et de sa sœur par un étudiant de Saint-Pétersbourg, et ses conséquences émotionnelles, mentales et physiques sur le meurtrier. Dans le chapitre 6 de la 3ème partie de Crime et châtiment, Raskolnikov se confronte au gardien de l’immeuble qui l’accuse du meurtre. Dans un état d’hébétude, prostré chez lui, dans sa chambre, les yeux fermés, fiévreux, il se met à penser à un ensemble de choses, défile alors dans son esprit fatigué, une série d’images, de sensations et de souvenirs lointains, sans lien apparent les uns avec les autres :

« Il ne pensait à rien. Non, il y avait des espèces de pensées, ou des bribes de pensées, des sortes de représentations, sans ordre ni cohérence — des visages de gens qu’il avait vus encore enfant ou rencontrés juste une fois, n’importe où, et dont il ne s’était jamais plus souvenu ; le clocher de l’église de l’A*** ; le billard dans une taverne et un genre d’officier en train de jouer, l’odeur de cigares dans une espèce de boutique de tabac en sous-sol, un débit de boissons, un escalier de service, entièrement noir, jonché d’ordures, parsemé de coquilles d’œuf, et, venu d’on ne savait où, le tintement des cloches du dimanche... Les objets se succédaient, tournoyaient, comme dans un tourbillon. Certains, même, lui plaisaient, il s’accrochait à eux, mais ils s’éteignaient, et puis, en général, il y avait quelque chose qui l’oppressait à l’intérieur, mais pas trop. Parfois, même, c’était très bien... La légère fièvre ne passait pas, mais, cela aussi, c’était presque bien à ressentir. »

Consigne d’écriture (d’après une proposition de Laura Vasquez) :

Tenter de retrouver cet état d’entre-deux, entre sommeil et veille, laisser remonter à son esprit des images de paysages nocturnes, des émotions provoquées par la nuit, des souvenirs de son enfance, pour les faire apparaitre dans une sorte de tourbillon, une liste sans cohérence apparente, un souvenir en convoquant un autre, en laissant glisser ses pensées presque comme dans un rêve, lorsque vous êtes en train de rêvasser ou de vous endormir.

Le sentiment de la nature aux Buttes Chaumont est une des quatre proses qui composent Le Paysan de Paris de Louis Aragon.

« Les Buttes-Chaumont levaient en nous un mirage, avec le tangible de ces phénomènes, un mirage commun sur lequel nous nous sentions tous trois la même prise. »

« Un soir d’août 1925, comme le rappelle Julien Barret sur son site Autour de Paris Marcel Noll, Aragon et Breton sortent d’une réunion surréaliste dans l’appartement du 42 rue Fontaine où vit le dernier. Désœuvrés, en quête du « vent de l’éventuel », ils descendent la rue jusqu’à la Place Saint-Georges, à la recherche d’une activité qui éveillerait leurs sens : « Nous nous sentions tous trois de faibles ressources dans la basse clarté humide du printemps, sur les pentes de Montmartre où diverses tentations clignaient de l’œil sans acquérir ce pouvoir que nous aurions aimé leur reconnaître ». » [1].

Extrait :

« Parmi les forces naturelles, il en est une, de laquelle le pouvoir reconnu de tout temps reste en tout temps mystérieux, et tout mêlé à l’homme : c’est la nuit. Cette grande illusion noire suit la mode, et les variations sensibles de ses esclaves. La nuit de nos villes ne ressemble plus à cette clameur des chiens des ténèbres latines, ni à la chauve-souris du Moyen Âge, ni à cette image des douleurs qui est la nuit de la Renaissance. C’est un monstre immense de tôle, percé mille fois de couteaux. Le sang de la nuit moderne est une lumière chantante. Des tatouages, elle porte des tatouages mobiles sur son sein, la nuit. Elle a des bigoudis d’étincelles, et là où les fumées finissent de mourir, des hommes sont montés sur des astres glissants. La nuit a des sifflets et des lac de lueurs. Elle pend comme un fruit au littoral terrestre, comme un quartier de bœuf au poing d’or des cités. Ce cadavre palpitant a dénoué sa chevelure sur le monde, et dans ce faisceau, le dernier, le fantôme incertain des libertés se réfugie, épuise au bord des rues éclairées par le sens social son désir insensé de plein air et de péril. Ainsi dans les jardins publics, le plus compact de l’ombre se confond avec une sorte de baiser désespéré de l’amour et de la révolte.
Elle sonne à ces lieux absurdes un sens qu’ils ne se connaissaient pas. »

Consigne d’écriture :

Une ville qu’on arpente de jour, la découvrir la nuit c’est comme les yeux fermés, rien n’est plus pareil. L’espace est dessiné à neuf. Les rues, les immeubles se transforment, notre regard n’est plus attiré de la même façon, l’horizon s’efface pour l’étincelle et l’inconnue. Un collage hétérogène qui serait en mouvement. La nuit marque une rupture, nous sommes plus lents et nous faisons plus d’erreurs. Les images défilent mais nous ne les voyons jamais vraiment, entièrement, juste par flashs intermittents qui attirent notre regard, illuminent nos pas, par de brefs sursauts de lumière, rehauts de couleurs vives, dans la nuit noire sans arrêt repoussée, le temps de se tourner et c’est déjà une autre image qui s’affiche.

La nuit révèle notre nuit intérieure, écrire la ville, la forme qu’elle a dans la nuit, dans l’errance, la traversée nocturne d’un quartier de la ville, en décrivant ses bruits et les surgissements inattendus, surprises et rencontres imprévisibles, en insistant sur la poésie de la phrase qui va surgir parce que le reste de ce qui vous entoure se disloque, disparaît dans le mouvement, la pénombre.

[1Sur le Parc des Buttes-Chaumont, je vous conseille également la lecture du texte de Claire Lecœur : Un jardin dans la ville.


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