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Google Street View


J’ai mis en ligne ce texte il y a un an, cela faisait bien longtemps que je souhaitais écrire sur l’intérêt que je porte à Google Street View sans en trouver le temps. J’y pensais déjà en écrivant Vider la ville.

Je découvre aujourd’hui, par l’intermédiaire de Benoît Vincent et de son Petit traité d’itérologie, sur son site, l’étonnant carnet de voyage virtuel lancé il y a 500 jours par Olivier Hodasava sur son site Virtual Tour Dreamlands. Il présente ainsi sa démarche :

« Aux monuments, aux musées, aux chics avenues des centre-villes, je préfère les espaces de peu, de rien : les ronds-points, les zones industrielles, les zones commerciales, les chantiers, les friches, les terrains plus ou moins vagues, les quartiers populaires. Je n’ai pas pris l’avion depuis quinze ans mais j’aime l’idée du voyage – j’aime particulièrement l’idée du voyage immobile, immatériel, fictif. J’aime être là où je ne suis pas même si ma présence n’est que virtuelle. J’aime être un voyageur de chambre comme il est des toreros de salon – des types un peu ridicules, certes, mais toujours concernés et follement enthousiastes. Chaque sortie dans Google Earth, quoi qu’on puisse en penser, est pour moi une véritable aventure. »

Olivier Hodasava sur son site Virtual Tour Dreamlands

 

 

 

 

 

 

 

Le texte ci-dessous décrit avec une grande méticulosité le cahier des charges de son parcours virtuel.

« Je cherche les parkings, les no man’s lands, les zones d’activité. Je cherche le patrimoine industriel : les pipelines, les citernes, les usines, les centrales électriques... Je cherche les stations essence et les cabines téléphoniques, les boîtes aux lettres.

Je cherche ce qui est devenu commun au monde entier : les chaises de jardin aussi bien que les enseignes des multinationales omniprésentes (Coca, Mc Do...). Je cherche les éléments de signalisation, les panneaux, les feux, les marquages au sol. Je cherche les tas de gravats, les sacs poubelles, les containers à ordures, les décharges improvisées, les objets – télés, canapés... – abandonnés à la rue.

Je cherche les caddies, les fauteuils roulants... tous ces objets qui apparaissent parfois dans le paysage et qui sont suffisamment “atypiques” pour être remarqués. Je cherche les envols d’oiseaux, les traînées de condensations qui balafrent le ciel, les avions qui décollent ou atterrissent. Je cherche les jours de pluie, les couchers de soleil et les rares visions crépusculaires.

Je cherche les lieux photographiés par d’autres – pour confronter mon regard au leur, pour voir les marques du passage du temps et ce qu’elles signifient. Je cherche à imaginer des vies qui ne sont pas la mienne à partir de bribes grappillées forcément dérisoires. J’avance dans une rue, je croise des individus dont je ne sais rien. J’essaye de tracer des vecteurs entre eux, des flèches : j’imagine des amitiés possibles, des relations de voisinage. Et ce que ça implique, une relation de voisinage, quand on habite un bourg perdu proche du cercle arctique ou une banlieue quelque part dans le Montana ou le Massachusetts.

Je cherche l’instant de grâce, celui dont rêve tout photographe : celui où s’allient pour faire une image, lumière, cadre et action. Je cherche à me confronter aux limites d’un appareil formel contraignant. Je fais avec cette caméra de peu, de beaucoup : StreetView – des panoramiques, des déformations, des objectifs inchangés/inchangeables, des imperfections, des flous de masquage, des limites de résolution parfois. Je fais aussi avec les vides et les pleins que cela implique. Avec la frustration de savoir que je rate parfois de quelques décimètres à peine le sublime (impossible de se glisser dans les interstices entre les différentes images). C’est une frustration en fait, mais aussi un plaisir - un plaisir certes un peu retors mais immense. »

Olivier Hodasava sur son site Virtual Tour Dreamlands

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette envie de faire le point sur les créations élaborées à partir de Google Street View m’est revenu en lisant le récent article Les effacés de Cécile Portier en marge de son atelier d’écriture mis en place dans le cadre de sa résidence d’écrivain au Lycée Henri-Wallon d’Aubervilliers soutenue par le Conseil Régional dÎle -de-France. Ce qui est en jeu dans ces ateliers d’écriture : La fiction mise en procédure.

On peut suivre le carnet de bord de cet atelier en ligne : Traces traques, et y retrouver notamment le processus d’attribution des personnages, y lire les premiers textes sur chacun des personnages ainsi créés. On peut en découvrir un exemple sur le blog.

Bon, Pifarély | une traversée de Buffalo

 

 

 

 

 

 

 

Assister à la lecture/performance Une traversée de Buffalo de François Bon avec Dominique Pifarély le 28 septembre, à la Dynamo de Banlieues Bleues à l’invitation de Fred Griot a été également un déclencheur très fort.

« Début 2010, en voiture de location, je me perds dans l’étendue urbaine de Buffalo. Surgit, juxtaposée à l’infini, toute l’histoire industrielle et sociale de l’Amérique des Grands Lacs. De retour à Québec, je tente de retrouver sur Google Earth ce pays inconnu brutalement surgi, et je me perds encore plus. Les photographies aériennes nous donnent un accès indiscret aux lieux inaccessibles ou interdits de la ville, décalent notre vision de la ville ordinaire. C’est depuis ce moment que j’associe ces images à des bribes de fiction qui s’autorisent le fantastique, et recomposent à leur tour une autre ville. »

Google Street View est un service lancé en mai 2007 afin de compléter Google Maps et Google Earth. Il permet de naviguer virtuellement dans les rues de grandes villes.

Impressionnant de découvrir au passage la couverture mondiale de ce programme de Google.

Pays où trouver Google Street View

 

 

 

 

 

 

Et c’est une promenade virtuelle intéressante à réaliser, partir à l’aventure des rues à la recherche de personnes photographiées. Car, comme l’écrit Cécile Portier : « suffit de s’y promener deux minutes, sur Google Street View : combien de personnages croisés ainsi, fantômes au visage brouillés, passants numériques et éphémères, captés un jour dans leur vraie vie par les aspirateurs à image, et aujourd’hui errant pour toujours dans des rues aux contours accélérés. »

C’est le travail mené depuis quelques années par l’artiste Jon Rafman : The Nine Eyes of Google Street View, dont on peut voir également une sélection sur son blog : 9eyes.

20 Rue de la Vicarie, Saint Brieuc, France Eagle Point Dr, Sherwood, Pulaski, Arkansas Rue du Faubourg du Temple, Paris, France

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jon Rafman évoque son travail photographique sur le site Art Fag City.

Google Street View est un révélateur de notre expérience du monde, et en particulier, de la paradoxale tension entre notre indifférence quotidienne aux choses qui nous entourent et notre incessante recherche de connexion et d’interaction. C’est l’occasion de porter sur Google et le monde qu’il dessine, un nécessaire regard critique, une analyse de la représentation du monde que nous proposent Google Maps et Gogle Street View.

2588 N Hutchinson St. Philadelphia, Pennsylvania

 

 

 

 

 

 

 

 

On est dans un lieu que l’on reconnaît sans pour autant y être vraiment, sans jamais y être allé, vague impression de familiarité, on retrouve certaines similitudes avec la rue dans laquelle on se promène régulièrement sans pour autant la reconnaître d’emblée. Les premières incartades dans l’univers de Second Life procurait une impression similaire de liberté onirique. On va où l’on veut et même si tout autour de nous ne présente qu’assez peu d’intérêt, il y a cette possibilité d’agir à notre guise (liberté de mouvement même de manière illusoire) et nous grise un peu. On peut aller où l’on veut (que ce soit pour refaire le chemin déjà parcouru), retrouver ou vérifier par l’image une adresse avant de nous y rendre, mais la ville est neutre et anonyme (sans vie, sans bruits et si peu de volumes malgré les 360° de l’image) et quand on finit par y croiser des êtres vivants (habitants,passants, animaux, etc.) ils sont neutralisés (leurs têtes floutées pour qu’on ne les reconnaisse pas).

Rue de la Huchette, Paris, France

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En immersion dans l’image, l’avancée est lente, renforçant si besoin l’impression onirique d’une marche nocturne en plein jour (un projet de Google Street View nocturne serait-il envisageable dans nos villes où la nuit profonde n’existe plus depuis l’apparition de l’électricité ?). Au détour d’une rue, un détail attire notre attention, un passant dans une posture étrange, une silhouette que l’on croit reconnaître fugitivement, la beauté d’un paysage, une déformation de l’image provoquée par la prise de vue en mouvement à 360° ou celle d’un visage le transformant soudain en monstre, l’apparition de fantôme (être à peine enregistré par la photographie dont il ne reste qu’une vague trace, un lieu inconnu, un endroit qui n’existe plus (ou plus comme on l’a connu (chantier de construction, déviation, no man’s land, lieux détruits par une catastrophe naturelle ou un accident, rayés de la carte du jour au lendemain (de son image)), un endroit qui a changé dans l’image et la mémoire qu’on en avait. Comme dans le récit singulier de La jetée de Chris Marker, qui représente une face de la réalité. Les souvenirs que l’on a d’un moment de sa vie sont partiels, tronqués et lorsqu’on regarde un album photo, les souvenirs viennent dans le désordre avec des « sauts dans le temps. »

Le 3 mai 2008, les artistes Robin Hewlett et Ben Kinsley ont invité la société Google Inc. Street View et les habitants de Pittsburgh a collaborer à une série de tableaux vivants dans les rues de la ville photographiée à 360 degrés par les techniciens de Google : Street With A View.

Par l’intermédiaire d’Omer Pesquer (dont je vous conseille au passage d’essayer l’étonnant générateur de couverture et de titre de livres) qui a réagi à cet article sur Twitter, et m’a indiqué deux pistes artistiques passionnantes autour de Google Street View, je retrouve la trace de ce concours dont il me semblait avoir entendu parler il y a quelques mois, où il était question de prendre des photographies sans appareil photo en se promenant au hasard des paysages que l’on trouve sur Google Street View.

Dans un article d’Astrid Giradeau, paru dans Libération le 10 octobre 2009, le Net-artiste Nicolas Baudouin explique comment il explore des images de rues prises par Google : « Concours de photo sans appareil photo ». C’est en recevant cette invitation que Nicolas Baudouin s’est initié à l’utilisation de Google Street View. A la fois comme façon de sillonner le monde via un PC et une connexion Internet, et comme outil de capture d’image. « J’ai alors découvert cette expérience tout à fait unique de se promener à coups de souris à travers les rues et routes d’une multitude de lieux (pays, régions, villes, villages campagnes…) et de chercher l’image », raconte ce Net-artiste et photographe français.

La série d’images produites par Nicolas Baudouin dans ce cadre est magnifique, à l’exemple de cette vue en provenance de Genève.

Genève, Nicolas Baudouin

 

 

 

 

 

 

 

Dans le cadre de l’exposition Anonymes, l’Amérique sans nom au BAL qui met en écho les travaux de jeunes talents et ceux de leurs précurseurs, dans de nouvelles écritures, développées dans un esprit de mobilisation et d’expérimentation, qui perpétuent l’approche de grandes figures historiques pour qui la forme documentaire a toujours constitué un défi à relever, un objet à redéfinir et à réinventer sans cesse.

À découvrir parmi les œuvres de Walker Evans, Chauncey Hare, Standish Lawder, Lewis Baltz, Anthony Hernandez, Sharon Lockhart, Jeff Wall, Bruce Gilden, Arianna Arcara, Luca Santese qui expriment à la fois un désir de description sociale et une volonté de repousser les conventions du réalisme, et celle de Doug Rickard : « A New American Picture » que l’on retrouve sur son site : American Suburb X.

Doug Rickard

 

 

 

 

« J’ai glané des dizaines d’images sur Google Street View, déclare-t-il dans un article La face cachée de l’Amérique, paru dans le journal La Croix, site qui permet de voir les rues de nombreux pays. Je les ai ensuite photographiées à nouveau sur mon écran pour mieux les retravailler. » Le résultat est étonnant et montre une face cachée de l’Amérique contemporaine.

Doug Rickard

 

 

 

 

 

 

 

Joachim Séné parcourt également les rues de Google dans ce qu’il appelle justement du tourisme virtuel : « Dans StreeView, on peut utiliser les touches flèches du clavier pour se déplacer et regarder autour de soi comme dans un jeu vidéo… »

« Parfois Google te cherche, sans te trouver, et parcourt pour ça des milliers de kilomètres, par tous les temps, partout, partout, vraiment partout, pour rien, parce que c’est beau, et Google prend pour ça, parfois, forme humaine. »

On peut même écrire un mot ou un message à partir d’une banque d’images trouvées sur internet, créer son alphabet avec GoogleMaps : GeoGreeting.

 

 

Christine Jeanney a participé à l’un de mes ateliers sur la ville en proposant d’utiliser le téléporteur GlobeGenie (ou Random Street View) pour écrire son texte : Un lieu un souvenir à partir de lieux qu’on ne connaît pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

Pourquoi vouloir voir le monde en vrai ? C’est le slogan du site Google Sightseeing qui nous emmène une autour du monde vu d’un satellite, en utilisant Google Earth ou Google Maps. Chaque jour de la semaine de nouveaux sites étranges et merveilleux tels qu’ils sont proposés par les lecteurs. Ce que l’on retrouve sur d’autres sites, comme Daily Street View.

Se promener dans Google Street View c’est raviver une série d’images insolites des paysages intérieurs du temps.

Création du groupe Facebook Le tour du jour en 80 mondes le 20 novembre suite aux échos provoqués par ce texte et à mon appel à l’envoi de photographies de vos voyages virtuels . Vous pouvez y publier en ligne vos photos ou vos textes à partir de Google Street View. Un site a été également créé pour permettre une plus grande visibilité à ce projet : Le tour du jour en 80 mondes.

Le titre de ce groupe et du site est un hommage au magnifique livre de Julio Cortázar écrit en 1972.

5 commentaires
Pourquoi vouloir voir le monde en vrai ?
Publié le 11 novembre 2011
- Dans la rubrique AU LIEU DE SE SOUVENIR
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