Proposition d’écriture :
Une écriture instinctive, triviale, qui lutte de vitesse et de précision avec la sensation, qui n’est que transition, glissements, empreintes pulsionnelles. L’écriture comme poursuite de l’activité désirante par d’autres moyens. Le réel se dédouble, se déboîte, s’ouvre, se révèle, par le regard qui semble déchiffrer dans la vie animale les prémices d’une forme de mythologie retrouvée, avec ses monstres et ses divinités tutélaires.
La Nue-bête, Sophie Loizeau, Editions Comp’Act/La Polygraphe, 2003.
Présentation du texte :
Dans une collection qui prolonge l’excellente revue La Polygraphe, dirigée par Henri Poncet, voici le second recueil de Sophie Loizeau (après Le Corps saisonnier paru au Dé bleu en 2001). Sobre et beau livre où plantes, animaux, gestes immémoriaux de la campagne devenus aujourd’hui presque irréels (celui des lavandières, par exemple) sont saisis par le regard d’une jeune femme en deuil d’une origine perdue, qui semble déchiffrer dans la vie animale les prémices d’une forme de mythologie retrouvée, avec ses monstres et ses divinités tutélaires.
Les poèmes oscillent entre une écriture instinctive, triviale et une autre qui semble s’inventer elle-même mais que Sophie Loizeau s’applique à re-travailler : syntaxe éclatée, utilisation modérée des blancs et immodérée du retrait d’alinéa. Deux registres aussi apparaissent, qui correspondent aux deux modes d’écriture. L’un réaliste et cru, l’autre relevant du fantastique « aux peupliers pendent/de petites mains de singes. »
Dix suites de poèmes composent le recueil. Chaque suite a été écrite sur une période de deux à trois mois et en des lieux précisés. C’est ce que laissent croire les annotations ajoutées. Mais plus que le temps qui passe, c’est le temps qu’il fait qui importe et les lieux révèlent l’élément principal (eau, terre) qui influence le poème. Il s’agit, après Le Corps saisonnier (Le Dé Bleu, 2001), du deuxième recueil de Sophie Loizeau.
Entre le dedans et le dehors, le corps et le décor s’établissent des relations qui évoquent un peu l’univers des légendes ou des contes : en filigrane se devinent l’appel de la jouissance primitive, ou les tourments du manque ou de l’interdit.
Extrait :
« Figures de la plaie
I
empreinte de mon sexe
tirée sur vergé
rien ne consent autant au secret
qu’un sexe de femme
(le fin fond d’un livre
sa complexité
d’écorchure)
mon sexe d’encre est d’azur
pénombre
et bleu m’apparaît
sous les traits d’un autre
à tout prendre : un astrakan
II
les figures qu’on croyait mortes
changent de profils
se meuvent imperceptiblement un ciel dévore
l’autre la fleur sombre
autour
des plaies de l’ange tourne comme une
mouche bleue
donne
la définition juste de l’entraille
du don physique
il y a des guêpes aussi
le ciel qui reste est plein
de ces petits insectes acides tués au vol chacun
son tour
III
la tournure que prennent les choses
une fois le geste accompli pour peu
qu’un grand Pélican naisse
à notre rencontre
les ailes fortement arquées
dans l’air et le bec long ramené
sur sa poitrine
il flotte autour de lui
un effet d’eau lourde
de marée noire déchirée
par endroit de sorte qu’elle apparaît
blanche aussi la mer et
parcourue de sombres
filaments en forme de formules
d’attaches parisiennes de clous de girofle –
qui ne nous disent rien d’abord – mais qui sont
la nourriture de l’oiseau
IV
ce que la tache a de visage humain
le dissimule en museau
en gueule de loup foncièrement ouverte aux plaies
je ne puis rendre à l’homme
qu’à travers un masque – un son émis derrière
une encre plus dense –
c’est que le visage échappe
et l’expression de la plaie ne peut
rien montrer »
La Nue-bête, Sophie Loizeau, Editions Comp’Act/La Polygraphe, 2003.
Présentation de l’auteur :
Sophie Loizeau vit à Versailles. Elle est psychpologue. Ecrivain, elle a collaboré à différentes revues, notamment : La Polygraphe, ’Le Mâche-Laurier, Rehauts, Passage d’Encres, Petite, Grèges, ’Contre-allées... Egalement à l’anthologie Autres territoires d’Henry Deluy. Sophie Loizeau a publié : Le corps saisonnier, Le dé bleu, 2001. La Nue-bête, Comp’Act, 2003. Environs du bouc, Comp’Act, 2005. Ce recueil a reçu le prix Ivan Goll de poésie 2005. Albine, roman inachevé de George Sand, Comp’Act, 2005. Elle prépare son prochain livre La femme lit.
Liens :
Article sur le livre paru dans Le Matricule des Anges