Proposition d’écriture :
Un tissage entre des espaces, des temps identifiés, singuliers, et des imaginaires qui les débordent. Un emboîtement de fragments et de matériaux, un voyage entre les genres et les écritures. Trajets dans la cité et parcours dans un réseau d’écritures, entrelacements de fragments entre chroniques et fictions, réalité et imaginaire.
L’extraordinaire tranquillité des choses, Lancelot Hamelin, Sylvain Levey, Philippe Malone, Michel Simonot, Éditions Espaces 34, 2006.
Présentation du texte :
Quatre auteurs, Lancelot Hamelin, Sylvain Levey, Philippe Malone, Michel Simonot, se font les chroniqueurs de la vie à Saint-Denis. Ils invitent les habitants de la ville et des environs à écrire leurs propres chroniques pour s’associer à leur aventure.
Toutes les chroniques reçues relatent en une dizaine de lignes, des évènements, des situations et sont le point de départ de fictions imaginées par les écrivains. La pièce qui en résulte est une fiction sur la ville, support et personnage central de ce texte, rédigé à quatre mains.
Un balayage de la ville, à la manière de caméras de surveillance, nous transporte à la rencontre de différents personnages de ce quotidien à la tranquillité presque inquiétante : les vigiles, le fils, Samia, Pierre, la femme au chien, et toutes les voix de la rue…
Extrait :
« I - UN RESTE DE FUMEE
LES VOIX DE LA RUE
Si on pouvait voir l’horizon
Derrière les bâtiments
Il serait possible de dire
« Le soleil pointe déjà à l’horizon »
Ce matin, il fait beau
La lumière fait briller les façades
La ville s’éveille
La lumière fait briller le verre en mille morceaux
Mille morceaux de verre, un reste de fumée
Comme la fin d’un mauvais rêve
Le quartier s’agite
Un chien aboie on ne sait pas pourquoi
Raies dorées, traversées de fumée, premières pétarades des moteurs
Opel Vectra gris métallisé 3478 LH 93
Ce matin il fait beau
La ville s’éveille. Déjà
Le quartier s’agite
Etire ses artères engourdies par la nuit
Rue de la Rrépublique, la ville sort de son lit
Gueule de bois, yeux cernés des mauvais jours
Regards blafards et haleine chaude
Ce matin il fait beau
La ville se jette dans la bouche du métro
Une constellation de figures géométriques complexes
La ville a des oreilles qui sifflent
Ce matin il fait beau
Difficile de ne pas y penser
Faire comme tous les jours. Faire du sport
Marcher, acheter, vendre, louer, marchander, appeler
Exister, aimer malgré tout, manger, se laver, boire, fumer, construire, démolir, analyser
Prévoir, balayer, apprendre, avaler, digérer
Marlboro - Marlboro - Malboro - Malboro
Le geste est moins précis
Difficile de ne pas y penser
Ce matin il fait beau
La ville a mal aux muscles, a les poumons qui brûlent
Eteindre l’incendie avec un seau d’eau
Cracher par terre pour faire crever les dernières braises
Des voix, des accents, la rue
Les trottoirs se tâchent de couleurs
Sous le bitume qui s’écorce
Qui s’écaille
Les pavés rayonnent en cercles concentriques
Sous les pavés l’histoire, la légende, le passé, les ruines
Golf Volkswagen gris métallisé 2704 PM 93
Clio série Roland Garros gris métallisé 0406 MS 94
Vieille Mercedes Benz gris métallisé 1711 SL 93
Des voitures à l’arrêt, le moteur au ralenti, le feu au clignotant
Radio Rap Harmonie et Drum n’bass dans les haut-parleurs
Ça s’impatiente. Ca commence
Ça commence à triturer le volant, à faire patiner les embrayages
Ça roule des mécaniques, ça fait du bruit, ça commence
Ça klaxonne
Ça commence
Ça commence à décharger, à livrer, à mettre le courrier dans la boîte aux lettres
Ça commence à monter le rythme de la ville cardiaque
A courir, à parler fort
A courir plus vite que les autres
A parler plus fort que les autres
Pour se faire entendre
Ça commence la friteuse qu’on met en marche
Ça commence à sentir l’huile qui chauffe
Ça commence à sentir la viande
Ça grille quelque part
Ça commence l’estomac qui gargouille, le bon casse dalle qui se prépare
Ça commence l’envie du café de dix heures
Malboro - Malboro - Malboro
Des voix, des accents, la rue, ça pousse sur le trottoir, une poussette. Une femme avec une poussette
Une petite fille pleurniche dans la poussette
La femme lui tapote la tête machinalement, machinalement lui caresse un peu les cheveux, lui colle sans vraiment regarder la tétine, se trompe d’orifice, lui colle dans les narines, regarde la bouche bruyante de sa fille, fais un effort, essaye de la faire rire. Trop tard. C’est raté
Un vieil homme voûté de sacs chargé comme un âne sort indemne ou presque du métro
Un autre debout, casqué pour la moto, attend, des voitures passent
Un enfant court, on ne sait pas pourquoi »
L’extraordinaire tranquillité des choses, Lancelot Hamelin, Sylvain Levey, Philippe Malone, Michel Simonot, Éditions Espaces 34, 2006, p.9-12.
Présentation des auteurs :
Lancelot Hamelin est né en 1972. membre fondateur du Théâtre du Grabuge, il cherche dans son travail d’auteur et de metteur en scène à déplacer le théâtre aux frontières de l’intime et du politique. Il porte cette expérience en dehors des lieux culturels et pratique un théâtre “sans murs” dans des bars et des foyers de jeunes travailleurs.
Sylvain Levey est comédien et auteur. Il travaille principalement dans la compagnie Felmur sous la direction de Gweltaz Chauviré et dans la compagnie Zusvex (théâtre d’objets) sous la direction de Marie Bout. Il est l’auteur de quatre textes : Par les temps qui courent (in La scène aux ados vol.1, éditions Lansmann), Ouasmok ? aux éditions théâtrales, collection jeunesse, Ô ciel la procréation est plus aisée que l’éducation aux éditions théâtrales, et Journal de la middle class occidentale in Théâtre en court vol. 1 aux éditions théâtrales. Il vit et travaille à Paris.
Photographe de formation, Philippe Malone devient boursier du Centre national des Lettres en 2001. Il écrit pour le théâtre Zéro défaut : Pas si passé que ça (mises en scènes de Laurent Vacher) Pasaran, Titsa, tous les deux publiés aux éditions Les Solitaires intempestifs), III, texte mis en scène par Maria Cristina Mastrangeli au Théâtre Berthelot à Montreuil). Depuis septembre 2000, il anime des ateliers d’écriture au Théâtre 71 à Malakoff, puis à Forbach avec Laurent Vacher. En juin 2003, il publie Toute ressemblance avec des faits ayant réellement existé... dans la revue Frictions.
Écrivain et metteur en scène, sociologue de la culture, ancien adjoint à la direction de la fiction à France-Culture, Michel Simonot est artiste associé au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis. Il est par ailleurs écrivain et dramaturge de la compagnie chorégraphique Brigitte Dumez, écrivain associé à l’Actuel Free Théâtre (Le Kremlin-Bicêtre).
Il a récemment publié La Mémoire du crabe aux Éditions des Cahiers de l’Égaré (2001), Venez marcher sur l’eau, aux Éditions Gare au Théâtre (2001), Rouge Nocturne, Chronique des jours redoutables, Éditions des Cahiers de L’Égaré (1999), Paisibles cruautés, Éditions Gare au Théâtre (1998).
Il a mis en scène des textes de Katherine Mansfield, Max Frisch, Suzanne Joubert, Jean Joudheuil, Valère Novarina, Armand Gatti, Arno Schmidt
Il met aussi en scène ses propres textes : Rouge derrière les yeux (2004), La Nuit des portes-paroles (2003), Combien de mots sous vos pas ? (2003), La Mémoire du crabe (2003), Trait portrait (2003), Cargaison (1996 et 2003). La Ville secrète, pièce co-écrite avec Joseph Danan et Gérard Lépinois et créée au Kremlin-Bicêtre en 2006.
Liens :
Le site du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis