Proposition d’écriture :
Analyser des situations paradoxales et des événements tragico-hilarants, en ayant recours à la parodie, à la pratique de l’absurde et à la dérision, pour interroger les débordements de notre société. La déstabilisation engendrée par la répétition de signes d’écriture épidémique, un immense collage/assemblage qui prend la forme d’une litanie de Je voudrais, l’énergie décalée des mots, un langage détourné, en rébellion permanente, avec des hoquets ou des toux incongrus, une parole totale et ouverte, témoignent de la singularité du regard que l’on veut porter sur le monde qui nous entoure.
Joël Hubaut a sans doute été, selon Pierre Restany, « un des premiers artistes de sa génération à sentir intuitivement que le monde changeait et que le langage, lui aussi, changeait. »
C’est pourquoi, dés 1970, il a commencé à inventer des signes d’écriture épidémique, dont le Portrait de Barbey d’Aurévilly, œuvre acquise par le FRAC Basse Normandie en 1984, est une véritable illustration.
« Les bribes de discours, dit l’artiste, ne peuvent fonctionner qu’avec des hoquets ou avec des toux incongrus pour former une parole totale et ouverte, car pour moi la communication, c’est aussi cette toux, ce hoquet, tous ces non-dits virtuels qui produisent des formations de réalité... Par conséquent, j’use de cette idée de purulence du langage dès le début de mes activités en m’appropriant des signes (des éléments qui sont plus proches du pictogramme ou du hiéroglyphe et que j’ai extirpé du Constructivisme russe), croix, cercles, flèches, carrés, triangles, sortes de lettres bactéries. »
Extrait :
« Je voudrais faire des Re-Mot et re-Mot et re-Momo
je voudrais remotiver chaque mot-mot
et je voudrais remotiver les mots entre les buildings et les infos-routes
avec toutes ses putains de pancartes à la grecque
je voudrais laisser voler les mots indicador en éclats avec les pigeons latins goitreux
je voudrais baguer les mots doxa et praxis pour les expédier en Afrique
je voudrais que les mots chantent avec des sacs de farine dans la tête
je voudrais faire danser les mots comme des serpents à roulettes
pour la théorie de l’immanence entortillée autour du pot
je voudrais qu’ils s’échappent des attachés-cases
et qu’ils s’excitent comme des saucisses avec les abeilles du pèse-nerf
je voudrais qu’ils se rappellent des paralloïdres et des mots-valises
je voudrais qu’ils flânent avec les paraphrases polaroïds entre les guillemets
je voudrais qu’ils copulent dans les manuels en reZutant
et pourvu qu’ils reZaum et reDerviche et reMaldoror
je voudrais une érotisation totale des idiomes avec les prétérits bambolear
et j’organiserais une partouze de références et de citations du tombeau de Pierre Larousse
avec une ponctuation pornographique pour les rats de bibliothèques
et je les étoufferais poétiquement en remégapneumant avec une cadence digitalisée
et je voudrais les écrabouiller à la pelleteuse re-Pin-Pin en roulant les RR
et j’enfoncerais mes doigts au fond d’la gorge
et je redébobinerais la r’Ursonate et les re-sonies et les re-permutations
et je voudrais qu’on remix les re-crirythmes ultras re-verbo
et j’arracherais les plumes des mots cut cut cut doc(k)s doc(k)s doc(k)s
et je voudrais ne pas arrêter de vouloir motiver les re-mots dans les cavernes du fond du trou
pour la potentialité et l’alternative des ladillas universitaires amorphes adidas
je voudrais les remotiver Full Full hors des structures de récit
et je taperais Tam Tam en re-tapant avec mon clavier Tam Tam
je voudrais les disperser dans les gâteaux Tam Tam du traitement automatisé re-Tam Tam
je voudrais les re-saouler avec un vocabulaire-sangria
et chaque mot sera découpé dans les bananes sémio-mio
et je voudrais qu’on patauge dans cette langue juteuse
avec des mots flottants Ch’i Ch’i en dérive à contre courant des théories
je voudrais que tous les mots soient complètement pétés à la téquila
et que le lexique dyslexique m’excite comme au Mexique
je voudrais que les mots soient nus sous une pluie d’endives paradiscursives
je voudrais que les mots s’enlacent et qu’ils abandonnent ce comportement raisonnable
je voudrais que les mots se défoncent à la sécotine et qu’ils s’éclatent
je voudrais augmenter leurs sens avec des pastilles fluo manoseo dans les colloques
pour les extirper du contexte économico zozo
je voudrais toujours le vouloir dans l’inversion aspectuelle concreta
je voudrais que les mots Mau Mau se redébinent en radiotaxi vers Vaduz
je voudrais qu’ils se barrent à toute berzingue loin de la mafia
je voudrais toujours m’acharner à cette motivation d’une manière générale ambiguë
pour la destruction du programme de la langue dans les circuits d’affaires... »
Put-Put, Epidemik, Joël Hubaut, http://joelhubaut.jujuart.com, 1997.
Présentation de l’auteur :
Joël Hubaut est un artiste français né en 1947 à Amiens, France. Il vit à Réville en Normandie et enseigne à l’école des Beaux-Arts de Caen depuis 1978. Il débute son travail à la fin des années 60. Mixant toutes ces sources hétéroclites, il oriente son activité vers un mixage hybride et monstrueux qu’il qualifie avec humour de « Pest-Moderne ». Il crée à partir de 1970 ses premiers signes d’écriture épidémik qui envahissent tous les supports, objets-corps humains-véhicules-sites-etc. développant un processus « rhizomique » pluridisciplinaire et intermédia sous forme d’installations et de manœuvres.
Il crée et anime un espace alternatif : « NOUVEAU MIXAGE » de 1978 à 1985 (installation-vidéo-peinture-poésie-concert-performance), En 1986 il réalise une performance avec Felix Guattari au Café de la Danse à Paris. Il fonde en 1987 les éditions de la C.R.E.M. (conceptuelle rapide et maximale). 1er. Livre avec Ghérasim Luca. (10 publications : poèmes /photos /dessins et textes théoriques). Il dirige la revue sonore « FRACTAL MUSIK »sur CD audio produite par la Station Mir, 3 albums de musiques d’artistes : « Sati-Tati-Kaki »- « Opérette d’artistes », "No repeat-No repeat" et anime à partir de 1996 les soirées Hiatus (cabaret-café littéraire) au Frac de Basse Normandie.
Joël Hubaut est un artiste difficilement classable. Réalisant surtout des installations, des dessins, des peintures et objets divers, il est paradoxalement d’abord connu pour ses performances et ses textes poétiques. Il expose et performe régulièrement en France et a l’étranger. Il travaille avec la galerie Lara Vincy Paris depuis 1980 et à participé à de nombreux festival Polyphonix. Nombreuses manifestations en Europe, mais aussi aux États-Unis, Canada, Russie, Mexique, Japon, Chine. Depuis 1994, il est représenté par la galerie du Jour-Agnès B.
Liens :
Le site de Joël Hubaut
Little Rabits aux Abbatoirs de Toulouse
Un livre sur l’oeuvre de Joël Hubaut paru aux Presses du réel