Proposition d’écriture :
Écrire de courts plans séquences qui s’enchaînent sans fondu au noir, la phrase trouvant ainsi sa vitesse et la fluidité de son défilement. Un Flip-Book sans images, ni dessins, ni photogrammes, juste des mots. Quelques lignes par films, avec leurs collures discrètes, qui résistent à la tension et au temps pour restituer ce que l’on pourrait définir comme une parole de cinéphile.
Le montage se veut radical, les plans verticaux se démultiplient tandis que les mots se bousculent, s’essoufflent, s’entrecoupent. Pourquoi associer poèmes et vidéo ? « Parce qu’un plan-séquence, un montage, un cadrage m’apprennent ce que c’est qu’une phrase » se demandait Jérôme Game dans un entretien. La richesse de la poésie contemporaine, c’est cette faculté à assimiler d’autres langages, pour créer une forme de pensée en mouvement. En allant du côté du cinéma, mais aussi du pictural. Car la poésie, « c’est visuel, c’est plastique », explique le poète.
Extraits :
« Le bouton en cuivre de la porte part en flou dans
l’appartement de Xavier, Catherine lisse les murs farinés
amande pâle, elle détache son visage fatigué son désir,
écrit avec son gros plume son carnet bourgeois bouge sa
lèvre inférieure, elle attend.
La tache rouge mouillée la Porsche lisse doucement
enchâssée au gris bitume, l’autostrada l’échangeur
anthracite se déploie. La caméra tilte d’un point à l’autre,
équilibre gentiment la balance elle écoute le moteur.
Elle va vite, elle s’arrache, elle est belle, son bruit le plan
reste vide quand elle est partie plein de l’échangeur vide
sans elle, elle est loin. Le goudron mazouteux anthracite
tient l’image, le ciel est bas. »
« Forest est lourd, il est léger. Rentre
dans le noir intact, glossé. Il glisse du
noir dans le noir brillant. Sa peau est
mate, son hood épais. Sa grosse
silhouette procède du noir, bouge,
lentement.
Il longe le mur sur le trottoir, vient se
servir, avise un parking protégé d’une
grille. Ghost Dog sort une pince de
son hood, fait sauter la chaîne, la
Mercedes la Lexus est là. Brille
silencieusement dans le noir. Il a un
beeper, l’épaisse portière se boucle
derrière lui son épaule. Son corps est
dedans, le cuir crisse, il allume le
coupé s’extrait du parking dans LA,
glisse, sans un bruit.
Tourne à gauche, tourne encore, à
droite, appuie le disc brillant tournoie
dans ses doigts, s’insère dans la fente,
le vert pâle des vitesses le rap emportent
Forest.
L’hélicoptère le suit, il tourne à droite,
appuie, il file, trace dans L.A. opaque son
ombre, rebondit, disparaît. »
Flip-Book, Jérôme Game, Editions de l’Attente, 2008.
Présentation de l’auteur :
Jérôme Game est écrivain. Né à Paris en 1971, il habite Paris après avoir vécu plusieurs années aux Etats-Unis et en Angleterre. Collaborations avec plasticiens (photographie et vidéo). Travail sonore. Nombreux enregistrements audio et vidéo, lectures publiques et parutions en revues en France et à l’étranger.
Enseigne la philosophie et l’histoire du cinéma à l’Université Américaine de Paris. Auteur d’études et de conférences sur ces sujets.
Membre du comité de rédaction des revues Action Poétique et Inventaire-Invention. Co-anime avec Eric Suchère et Cyrille Martinez les événements Single (lectures publiques, édition, expositions).
Liens :
Critique du livre par Nathalie Quintane sur le site de Sitaudis
Présentation de Jérôme Game sur le site du cipM
Texte de Jérôme Game en anglais
Deux enregistrements dans la collection de poésie sonore du site TAPIN
La poésie sans sa propre langue, de Jérôme Game, produit par David Christoffel