Proposition d’écriture :
Tourner dans le vide du texte, mots, les mêmes, en leitmotiv, suivant le rythme du souffle, ses saccades, ses essoufflements, ses syncopes, la vie qui se continue et ne cesse de se jouer. Comprendre pourquoi et comment une part du temps et de l’espace vécus se dérobe à la mémoire. Inquiétude de l’origine et de l’identité à la fois. La syntaxe souvent perturbée, déviée plus exactement de son cours normal, avec incises, mots-pivots qui réorientent l’écoulement de la phrase dans une autre direction, déplacement des adjectifs et des adverbes, suspens, une syntaxe qui donne le sentiment du tâtonnement dans l’obscurité. Faire entrer dans le poème tout ce que « veut la respiration se reprenant / ce qu’elle accroche / de vide au milieu. »
Mémoire du mat, Emmanuel Laugier, Virgile, 2006.
Présentation du texte :
Bribes, éclats, fils ténus, flashes, mémoire, autant d’éléments auxquels Emmanuel Laugier ne cesse de revenir depuis ses premiers livres, connotant souvent de couleurs et lueurs les lieux, objets, êtres et événements de l’enfance saisis dans le discontinu du souvenir, et cependant fondateurs ; événements dont on retrouve ici les données disparates, des images et quelques sensations : le Maroc, une place de ville ou de village dont on perçoit l’autre bout comme un lointain absolu, une citadelle, des bruits familiers, un coin de ciel bleu, une vieille dame, une grand-mère, amnésique, un sexe de femme - la chose que tu ne sais - la peau de l’autre qu’on aborde à l’aveugle - "ce qui reste à lire dans le braille d’une peau/ doucement montrée" -, une pierre pour rêver, un blanc doux chien roulé dans la cour...
Ses constants retours, reprises et renverses. Les marques typographiques qui interrompent la ligne mélodique du vers, les tirets par exemple, les brutales coupures syntagmatiques, cette sorte de bégaiement, de trouble, c’est que le texte avance obstinément, comme aspiré par son propre devenir, et parfois même s’accorde de longues séquences de pose. Tourner dans le vide du texte, mots, les mêmes, en leitmotiv, suivant le rythme du souffle, ses saccades, ses essoufflements, ses syncopes, la vie qui se continue et ne cesse de se jouer.
Extrait :
« autrement dit
toute place où j’ai cru tourner
est une autre encore boîte
cernée de 4
pans de noir quatre fois
même dans l’effaçable bol
ras de la mémoire elle fait un bord
cassé
de dent
dans le pain de ta bouche elle est
là plus encore qu’avant
d’y voir mat passé
——————————————————
or
est au fond de la boîte
et crânienne n’est pas tout à fait
le lieu
où tu l’a vue
la première fois
insistante en face plutôt une
extériorité vraiment
en dehors de tout et presque
du dehors même
détachée cette
inaudible
et nette trace
te prend par la main de jour
depuis
pour maintenant
—————————————————
pour Alain
et si l’on ne sait jamais d’avance
d’un à l’avance soir ou matin
ce qui va entrer pépite
or
depuis tôt dans la tête
la voilà conductible d’ici
d’où je vois
à là-bas
l’homme est au bout disparaissant
avec ses yeux passant l’autre côté l’autre
le rejoint et
segmenté partage
orphelin ici
—
ici dans l’assiette
creuse filée tout le long dans le jour
——————————————————
passera donc — aura conduit
par dehors la laisse qu’il
et sans quoi
rien
même le sommeil pas
et insomnie moins
encore que pas sans
sommeil
—
et dents non – pour finir
rien en dehors du dehors de la tête
plus tienne –
rien même
que certaine
Mémoire du mat, Emmanuel Laugier, Virgile, 2006.
Présentation de l’auteur :
Emmanuel Laugier est né en 1969 au Maroc. Il vit actuellement à Paris où il travaille. Collaborateur régulier du Matricule des Anges et de plusieurs revues dont L’Animal, La Sape, Le Nouveau Recueil, Théodore Balmoral, Prétexte.Publié en revues (de La Sape à L’Animal en passant par Grèges, Prétexte, Le Mâche-Laurier, Théodore Balmoral ou Le Nouveau Recueil), il est aussi l’auteur de plusieurs recueils de poésie : L’Œil bande (Deyrolles), Et je suis dehors déjà je suis dans l’air (Ed. Unes), Son corps flottant (Didier Devillez).
Liens :
Dossier consacré à Emmanuel Laugier sur le site de la revue en ligne Remue.net
Lecture d’Emmanuel Laugier en vidéo sur le site de la revue Le Matricule des Anges